‹ Littérature russeChapitre 26 sur 82 · LE DIT DE LA BANDE D IGOU · texte numérisé non relu

LE DIT DE LA BANDE D IGOU

frappant du bec sur le tronc des arbres lui indiquent la route du Doniets; les rossignols lui annoncent l'aube... Il revient au foyer, et le Danube porte par la mer jusqu'à Kiev {sic) la voix des filles de Russie chantant l'allégresse universelle.

Cette mise en scène d'un épisode historique, si elle contient peu d'histoire et encore moins de géographie, témoigne assurément d'une grande richesse d'imagination et d'un sentiment poétique assez intense. On a exagéré certainement les sentiments d'ordre supérieur, amour de la grande patrie russe, aspiration à l'unité nationale, dont on s'est plu à y trouver aussi l'expression. Je ne saurais cependant partager, à cet égard, le scepticisme absolu de quelques autres commentateurs. Quelque surprenante que puisse sembler la présence de conceptions et d'émotions de cette nature aux environs de Kiev ou de Novgorod vers l'an 1185, il faut convenir que la chronique de Nestor en laisse voir déjà quelque chose, à une date bien antérieure. A part cela, individuelle ou collective, l'œuvre est d'art assurément et même d'un art très subtil par endroits. Ses procédés d'expressions sont classiques; dans la partie descriptive, c'est la comparaison qui domine : les télègues (voitures) en marche des Polovtsy crient dans la nuit comme un vol de cygnes sauvages. L'armée des envahisseurs semble un nuage, d'où les flèches tombent en pluie meurtrière.

La personnification des éléments est un autre artifice auquel le poète a volontiers recours. Après la défaite d'Igor, l'herbe se flétrit, les arbres fléchissent sous le grand deuil dont elle couvre la terre russe. laroslavna confie son chagrin au soleil, au vent, au Dnieper. Sa complainte est d'un beau mouvement lyrique.

Quelques autres passages semblent pénétrés d'une

inspiration également séduisante, mais demeurent h peu près inintelligibles. Aux lecteurs russes eux-mêmes, s'ils ne sont archéologues, le poème n'est accessible, aujourd'hui, que dans des traductions. L'écart considérable qui s'est produit entre la langue du poète et celle que la Russie moderne a faite sienne, des corruptions probables du texte, des allusions à des événements contemporains insuffisamment connus remplissent le poème d'énigmes indéchiffrables.

Ainsi s'expliquent également et se justifient en partie les doutes qui se sont produits et sur l'authenticité du monument et sur son caractère et même sur sa valeur littéraire. Des juges compétents se sont avisés de n'y voir qu'une mystification, analogue à celle dont Pouchkine fut victime en traduisant de bonne foi les chants serbes de Mérimée; une œuvre moderne dans le genre pseudo-classique, ou encore une imitation d'Ossian. Ils ont relevé des traits suspects, des évocations de Stribog, le dieu de la mer, ou de Dajbog, le dieu du soleil, invraisemblables dans la bouche d'un poète de cour deux siècles après l'introduction du christianisme. L'élément mythologique se mêle à la trame entière du récit, avec la figure de Troïane, assimilé par les uns au Tsar-Troïan des légendes serbes et bulgares, contemporain des elfes et des ?'oussa/ki^ par les autres au Trajan romain, dont la mémoire s'est longtemps conservée en Dacie, dans le voisinage des Slaves du Sud. Et que penser de certains emprunts fort apparents à la littérature grecque? L'invocation h Boïane, qui ouvre le poème, est presque une reproduction d'un morceau d'Euripide.

S'il convient que je donne mon impression personnelle, j'écarte tout d'abord, avec l'unanimité des critiques russes, l'opinion entièrement personnelle du savant pro-

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