LITTÉRATURE ÉCRITE AVANT PIERRE LE GRAND
fesseur du Collège de France, M. Léger, qui soupçonne ici une imitation de la Zadonchtchina. Cette autre œuvre passe généralement et justement, je crois, pour une production orale populaire de l'époque tatarc, inspirée, au contraire, par le Sloi^o o Polkou Igoriévié. Avec la majorité je tiens le Slovo pour authentique, mais fortement modifié par les copistes, les traducteurs — et les commentateurs. Avec Biélinski, et contre la majorité, cette fois, je me refuse à y apercevoir une autre Iliade. Je n'y vois même pas une œuvre d'art à mettre en parallèle avec celles du cycle de la Table Ronde. Plus, dans l'aspect actuel de l'œuvre, que la simple fleur des champs, fraîche, vive de couleur et parfumée, dont Biélinski a eu la sensation, et moins. Beaucoup moins dans la figure du personnage principal, Igor, entièrement terne et vide. Une grande abondance de formes dans l'ensemble, mais une pénurie complète d'idées. La vie russe du xii-^ siècle n'avait guère à en fournir.
Le monument n'en constitue pas moins un lien infiniment précieux entre la poésie orale et la littérature écrite de l'époque antérieure à Pierre le Grand, dont je dois maintenant établir un rapide inventaire.
Littérature écrite avant Pierre le Grand.
La valeur de cet autre héritage est à peu près purement historique. A peu près nulle au point de vue de l'art. La littérature écrite et le christianisme, l'un portant l'autre, sont venus en Russie de Byzance à travers la Bulgarie, avec les apôtres du ix« siècle, Cyrille et Méthode, traducteurs de livres saints en langue slave et créateurs de l'alphabet slave, Kirillitsa, ainsi appelé
par opposition à la GlagoUtsa {glagol, le verbe), autre alphabet plus compliqué, adopté par les Slaves du Sud- Ouest.
L'évangile d'Ostromir, rédigé vers 1050 pour un bouro-eois de Novgorod par le scribe Grégoire, et les recueils pieux de Sviatoslav (1073-1076) sont les plus anciens monuments de la langue slavo-ecclésiastique et de la littérature nationale. L'éducation nationale s'est concentrée, pendant cette époque, dans les églises et dans les monastères. Elle y a reçu une double empreinte de religiosité et d'esprit byzantin. Au point de vue littéraire, l'influence grecque s'est perpétuée jusqu'à la fin du XVI'' siècle, époque à laquelle la culture occidentale, européenne, pénétra à Moscou à travers la Pologne.
Les premiers écrivains dressés à cette école sont des moines et des compilateurs. Ils signalent bien la présence, dans leur entourage, de savants et de philosophes; mais on risquerait fort h prendre ces épithètes au pied de la lettre. Les Sborniki (recueils) de Sviatoslav, qui jouissaient d'une grande réputation; le Zlatooiist (bouche d'or, Chrysostome) ; le Ismaragd (émeraude), le Margarit (joyau), les Ptchébj (abeilles), ne sont qu'un fatras d'oraisons et d'homélies.
Sous le nom de Paléia (du grec Tialaià, ancienne) un groupe à part contient des rédactions de l'histoire biblique, où les écrits apocryphes occupent une place considérable.
Ces œuves ont conservé de l'autorité jusqu'au seuil du
xviii*^ siècle.
Quelques monuments anciens témoignent cependant d'une certaine éducation artistique. L'étude de la rhétorique s'y fait sentir. Dans le slo^o (discours) du métropolite Hilarion (milieu du xi" siècle), quelques parties sont
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d'un maître, et il faut arriver à Karamzine pour trouver un point de comparaison. Avec le Dit de la bande d'Igor, c'est le joyau de l'époque.
Le trait essentiel de cette littérature religieuse, depuis les plus anciens sermons jusqu'au fameux « règlement ecclésiastique » de Pierre le Grand, est la lutte de l'enseignement ecclésiastique avec la tradition païenne, les superstitions qui en procèdent et les hérésies qui s'y rattachent, comme aussi avec le courant dualiste qui vient de l'église latine. Le raskoL du xvn'= siècle a des racines profondes qui plongent dans un passé quatre fois séculaire. Les Strigolniki du xiv^ et les Jidovstvouiouchtchyïé (hébraïsants) du xv"^ siècle comptent parmi les ancêtres des dissidents modernes. D'où un caractère polémique commun à tous les écrits de ce temps, même aux écrits profanes.
Parmi les écrivains profanes de la période antérieure à la conquête tatare (xi« au xni" siècle) la première place revient à Nestor.
Nestor.
Il n'est malheureusement pas sûr que la chronique qui porte son nom l'ait eu pour auteur. Il est né vers 1050. A dix-sept ans il est arrivé au Piétchersky-Monastyr (Monastère des Cavernes, à Kiev) et y a endossé l'habit monacal. En 1091 , il a été chargé avec deux autres frères d'exhumer les reliques de saint Théodose. Il est 1 mort vers 1100. Ce que nous connaissons de sa biographie tient dans ces lignes. Ses œuvres présumées sont : la « Vie de Boris et de Gleb », la « Vie de Théodose » et la ce Chronique russe » [Poviést vremiennykh liét). Le titre de pre-
mier UètopisicLs (chroniqueur) lui a été d'autre part contesté par Tatichtcliev. Dans son Histoire de la Russie, cet historien, contemporain de Pierre le Grand, a reproduit un frao-ment d'une chronique dite de Joachim, dont il a fait la découverte en une copie du xviii'= siècle et qui serait la première chronique de Novgorod jusqu'en 1016. Joachim était évêque de Novgorod, où il mourut en 1030. L'orioinal de cette chronique n'a pu être retrouvé. Mais c'est aussi le cas pour la chronique attribuée à Nestor, dont le nom même ne figure que sur une seule copie, dite de Khlicbnikov, et datant du xv'' ou du xvi^ siècle.
L'œuvre présumée de Nestor est une histoire des orio-ines de la Russie — en commençant par le déluge, à l'exemple des modèles grecs. Ce qui domine dans cette chronique et en fait un document singulièrement expressif, c'est un mélange, prodigieux pour l'époque, d'un sentiment religieux très profond et d'un patriotisme extrêmement exalté. Le trait est à retenir. La littérature russe et la Russie moderne elle-même sont filles de cet accouplement. Nestor croit que chaque pays est pourvu d'un ange gardien qui surveille sa destinée et il imagine aussi que l'ange préposé à la garde de son pays possède des ailes d'une envergure exceptionnelle. Ce chroniqueur est poète. Voyez comment il parle de la mort de sainte
Olga
« Elle rayonnait sur la terre chrétienne comme l'étoile du matin; elle l'éclairait comme une aube douce; au milieu des infidèles, elle resplendissait comme la lune dans la nuit... Maintenant elle est montée la première au ciel de la Russie, et, glorifiée par ses fils, elle prie Dieu pour eux. »
Ce poète a un génie épique ; son récit va lentement et tranquillement, s'échappant en de nombreuses digres-
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sions. Su langue est slavo-ecclésiastique, ou vieille-bulgare, avec des traces de la vieille langue populaire du nord, dans les passages notamment où sont rapportées les légendes locales.
Le récit s'arrête eu 1110. La suite, dans le recueil d'Ipatiev, forme jusqu'en 1200 la chronique anonyme de Kiev. De 1201 à 1292 nous possédons la chronique également anonyme de Volhynie, dont la première partie passe pour perdue. Depuis 1292, c'est la chronique de Souzdal, ou chronique du Nord, qui sert de source historique. Dans le recueil complet des liétopisy figurent aussi quatre chroniques de Novgorod, allant de 1016 à 1716.
Le caractère de tous ces ouvrages est uniforme : les événements y sont considérés à un point de vue religieux et commentés avec une tendance moralisatrice. Si l'ange gardien a permis l'invasion des Polowtsy, c'est, pense Nestor, en punition des péchés commis par les fils de la terre russe.
Ce trait d'unité primitive s'efface avec la division du pays en principautés {oudiély), qui imprime aux chroniques une couleur locale. Celles de Novgorod sont courtes, sèches, précises; elles parlent une langue d'affaires. La langue des chroniques du sud reste au contraire imagée, pittoresque. Le récit abonde en détails.
Après l'unification des principautés sous l'hégémonie moscovite, un type nouveau paraît dans les annales de Sophie [Sofiïskiï Vrémienjiik) et dans les chroniques dites de Nicone et de la Résurrection {Vosski'èssenskaïa) . L'esprit politique, ferme et avisé, dont procéda cette hégémonie, s'v affirme en traits vigoureux.
La chronique nestorienne contient quelques légendes poétiques, où l'on a cru apercevoir des débris d'une
ancienne épopée. La chronique volhynienne fait mention, de son côté, de bardes chantant les exploits des princes.
Jusqu'à l'arrivée des Tatares, la culture littéraire s'est concentrée à Kiev et à Novgorod. Après l'invasion, des traces en paraissent au nord-est, à Vladimir, Rostov, Mourom, laroslavl, Tver et Riazan. Mais la vie monastique est seule à les receler. Au milieu de la tourmente générale, tyrannie mongole, querelles entre les princes, le monastère est le seul asile. Au xiv® siècle on en compte jusqu'à deux cents. C'est l'unique endroit où Ton lise et où l'on possède des livres. Mais ces livres et l'esprit qui s'en dégage se montrent de plus en plus empreints d'un ascétisme farouche, qui tend à étouffer toute littérature profane.
Au xv*^ siècle, Moscou s'affirme comme double métropole, politique et religieuse. Elle a peine à devenir un centre intellectuel. Un mouvement d'àmes se prononce bien à cette époque; les conditions terribles de la vie publique et de la vie privée provoquent une poussée d'esprit critique. Le fonds de la littérature contemporaine est constitué par les instructions et les épitres {pooutchénia, posslania) religieuses. Le métropolite Fotii (1410-1431) s'y distingue, et c'est un mécontent. Ce n'est pas un écrivain. Grec d'origine, il pratique mal d'ailleurs la langue du pays. Au xvi'^ siècle, un autre Grec d'Albanie, Maxime, appelé en Piussie pour faire l'inventaire de la bibliothèque du grand-duc et traduire des livres en langue slave, va plus loin dans la voie ainsi ouverte.