MAXIME LE GREC
Maxime le Grec.
Reprenant le travail de ses prédécesseurs, il dresse un inventaire complet de toutes les insuffisances, religieuses, morales, intellectuelles, dont souffre la vie contemporaine du pays. Né en 1480, il a vécu à Florence au lendemain du supplice de Savonarola. Mal lui en prend de trop s'en souvenir. Accusé d'avoir corrompu les livres saints, il subit un emprisonnement de vingt-cinq ans dans les monastères et meurt obscurément en 1556, à la Laure de Saint-Serge.
Mieux que dans les écrits qu'il a composés pour sa défense, sa justification se trouve dans les procès-verbaux du concile réuni en 1551 à Moscou par Ivan le Terrible, après entente avec le métropolite Macaire. Ils sont connus sous le nom de Stoglai> (cent chapitres). Tous les évèques de la terre russe réunis dans cette assemblée ont entendu le discours, accompagné de trente-sept propositions, par lequel le tsar a jugé à propos d'ouvrir les débats, et l'on eût pu croire que Maxime parlait par sa bouche. L'acte d'accusation formulé par le moine étranger y est reproduit en entier. La décision du concile ne pouvait être douteuse. Maxime resta enfermé, mais la création d'un certain nombre d'écoles fut décidée en principe et un oukase décréta l'établissement d'une typographie. Ou y imprima, de 1563 à 1565, un Livre des Apôtres et un Livre d'heures. Mais, élèves dociles de l'enseignement monastique, les Moscovites y virent une diablerie, et l'année suivante, la typographie fut brûlée au cours d'une émeute. Les imprimeurs, Ivan Fiodorov et Pierre Timofiéiev, n'échappèrent à la mort qu'en passant la frontière. Ils travaillèrent d'abord à Zabloudov, chez le letman
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polonais Chodkiewicz, puis successivement à Lemberg, à Wilna et enfin à Ostrog, où, en 1581, fut imprimée la première bible slave. Mais déjà une nouvelle typographie fonctionnait à Moscou et imprimait, en 1568, un psautier. L'esprit monastique triomphait simultanément dans la popularisation d'un livre, dont un contemporain d'Ivan le Terrible, le pope Silvestre, passa longtemps pour être l'auteur.
Le « Domostî^oï ».
D'après les dernières recherches, seul le cinquantequatrième et dernier chapitre de l'œuvre ainsi appelée peut être attribué à ce prêtre. Les autres chapitres ont été composés en divers temps et coordonnés à une époque antérieure. Les idées et les principes qui y sont exposés reflètent plusieurs siècles de vie historique. Domostroî veut dire « ménagier ». Comparé aux compositions du même genre originaires des divers pays de l'Occident, telles que le « Regimento délie Donne ;>, le « Ménagier de Paris » (1393) et autres codes domestiques, ce livre s'en distingue par une doctrine morale beaucoup plus compréhensive, mais aussi par une tendance utilitaire très particulière. Embrassant l'ensemble de la vie spirituelle, familiale et sociale, ses prescriptions et ses conseils s'inspirent le plus souvent de motifs essentiellement pratiques. Si on ne doit pas s'enivrer, c'est qu'on risque de salir ses vêtements et de se faire voler son argent. Le DomostJ-oï va jusqu'à recommander certains mensonges innocents. Il définit très exactement les devoirs respectifs de la lemme et de l'époux, et leur place au foyer conjugal. La femme doit être bonne, silencieuse, laborieuse,
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obéissante et accepter de son mari les corrections manuelles qu'il lui appliquera sans colère et avec douceur en la tenant honnêtement par la main, et toujours à l'écart, de façon à ce qu'on n'en voie ni n'en entende rien. L'époux a tout pouvoir sur la famille et sur la maison, mais le gouvernement intérieur appartient à l'épouse. Elle est la première levée ; elle éveille les domestiques et donne à tout le monde l'exemple du travail.
La première édition du livre est de 1849. Ivan le Terrible s'est lui-même essayé dans ce genre, après avoir léo-ué h la postérité des documents littéraires d'un ordre très différent.
Ivan le TenHble.
Son code, ou « Instruction », est destiné au monastère de Saint-Cyrille à Biéloziersk. C'était un lieu d'exil pour les boîars et les kniazi disgraciés, qui d'habitude y gardaient et y propageaient les mœurs de la vie laïque. Le tsar commence, modestement et pieusement, par exprimer des doutes sur la légitimité de son intervention : est-ce bien à lui, « chien puant », de faire la leçon à des serviteurs de Dieu? Mais aussitôt il se souvient qu'en visitant le monastère il a annoncé l'intention d'y prendre retraite, lui aussi, un jour prochain. Les moines ne peuvent-ils dès à présent le considérer comme un des leurs? Ils le doivent. Là-dessus il part et ne s'arrête plus, et de sa plume, aussi aiguisée que son épieu, une diatribe violente s'échappe contre la vie dissolue de la communauté, dont il soupçonne sans doute que les derniers proscrits qu'il y a envoyés, Chérémétiev et Khabarov, prennent largement leur part.
Plus intéressante au point de vue historique, et même littéraire, est sa correspondance avec le prince Kourbski, un de ses principaux collaborateurs, devenu transfuge en Lithuanie, à la suite d'une bataille perdue. Comme les futurs généraux de la République française, ceux du Terrible devaient marcher à la victoire ou à l'échafaud. A cette époque, la libre Pologne était terre d'asile pour ses voisins moscovites, Kourbski y fit de la propagande orthodoxe, mais aussi des études classiques. Il apprit le latin, la grammaire, la rhétorique et la dialectique, et, ainsi armé, adressa à son ex-souverain des épîtres qui avaient pour objet de lui faire sentir son ignorance, ainsi que l'injustice de ses procédés. Ivan n'était pas homme à se laisser imposer par cette science. Dédaignant les artifices oratoires, dont son correspondant lui donne l'exemple, sans apprêt et sans souci de la forme, il met simplement dans ses réponses toute sa colère et toute sa haine; il les laisse couler en un jet d'invective passionnée, et il se trouve que le maître rhétoricien et le dialecticien triomphant, c'est lui. Ce que Kourbski et d'autres traîtres disent de sa cruauté est puéril, et leur prétention de l'appeler devant le jugement de Dieu est extravagante. Il a l'horreur du sang et n'aurait garde de le laisser couler, si Kourbski et ses pareils ne lui forçaient la main par leurs crimes. Dieu saura reconnaître les vrais coupables.
« Ce que vous m'écrivez est risible, répond Kourbski, et il est indécent d'envoyer de tels écrits en un pays où l'on connaît la grammaire, la rhétorique et la philosophie. »
La correspondance s'étend sur un espace de seize années, de 1563 à 1579, comprenant quatre lettres de Kourbski et deux réponses d'Ivan. Les postes étaient
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lentes à cette époque. On a épilogue et on épilooije encore sur la valeur des arguments mis en présence dans cette joute épistolaire.
Kourbski est encore auteur d'une histoire d'Ivan, intéressante, elle aussi, en ce qu'elle constitue un premier essai de composition savante, d'après les modèles classiques. L'œuvre abonde en détails et se recommande par un tour pittoresque; mais elle manque de calme et, totalement, d'impartialité.
A partir de la fin du xvn'' siècle, une influence nouvelle se fait sentir dans le développement intellectuel du pays. Kiev est devenu, du fait des jésuites, que la conquête polonaise y a implantés, le centre d'une culture relativement très développée, ainsi que le siège d'une école d'enseignement supérieur, transformée depuis 1701 en académie ecclésiastique.
Le foyer kiévien.
Une particularité curieuse de cet enseignement, ainsi que du mouvement littéraire qui en procède, c'est que, latins et romains par leur origine, ils sont principalement dirigés contre Rome. La défense de l'orthodoxie est leur objectif principal. Leur caractère est, h part cela, essentiellement scolastique. Il tient du moyen âge, comme toute la Pologne contemporaine. A côté de la rhétorique, chère à Kourbski, la poétique est pourtant également en honneur à Kiev et donne naissance à un ensemble de compositions, où le drame religieux, le mystère, occupe le premier rang. Ce dernier élément ne tarde pas à se propager jusqu'à Moscou.
Vers le milieu du xvn® siècle, la Russie du Sud est
détachée de la Pologne. L'influence intellectuelle et littéraire du foyer méridional se convertit alors en migration. En 1649, sous le règne d'Alexis Mikhallovitch, le boïar Rtychtchev fait venir des moines petits-russiens pour diriger une école qu'il avait établie auprès du monastère de Saint-André. Mais ces précepteurs ne tardent pas à inquiéter l'orthodoxie locale. Une lutte s'engage entre l'enseignement latin et l'enseignement grec, jusqu'à Pierre le Grand, qui donne raison au premier en transformant l'Académie grecque de Moscou d'après le modèle kiévien. Fondée par le tsar Féodor Alexiéiévitch, en 1682, cette académie est vouée aux changements périodiques de nom et de direction. Dans sa période grecque elle s'est occupée principalement de la correction des livres saints, déjà inaugurée par le fameux patriarche Nicone et avec le concours d'un des moines appelés par Rtychtchev, Epiphane Slavinetski. Le raskol est sorti de ce travail, qui a paru suspect et outrageux aux dissidents.
Avec l'arrivée des savants kiéviens et la fondation des écoles la science profane prend enfin possession de Moscou. Ses débuts y sont humbles. Elle doit commencer par l'alphabet, au sens littéral du mot. Le premier alphabet national a été publié à Vilna en 1596. En 1648 seulement, Moscou imprime la grammaire de Mélétii Smotrytski. Au commencement du xviii^ siècle paraissent celles de Fiodor Polikarpov (1721) et de Fiodor Maksimov (1723), qui font autorité jusqu'à Lomonossov (1755).
Quelques essais de bibliographie et de lexicographie accompagnent ces productions élémentaires, avec quelques récits de voyages , quelques chroniques et les Tchéti-Minéï (Années ecclésiastiques) de Danilo Touptala (St Dmitri de Rostov), essai très populaire d'hagiographie encyclopédique. Sur le seuil d'une époque nouvelle.
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la Russie orthodoxe et ascétique semble, clans ce livre, jeter eu arrière un regard d'angoisse et de regret. L'esprit nouveau y perce néanmoins déjà. L'auteur s'inspire des modèles occidentaux. Avec l'œuvre de Siméon le ]\Iétaphraste il a sous la main celle des bollandistes. Né en 1651, dans la province de Kiev, d'une noble famille cosaque et ayant vécu à Vilna et à Sloutsk, Danilo est d'ailleurs, lui aussi, un produit du terroir petit-russien et de la culture polonaise. L'élément étranger, occidental, s'accusait simultanément par deux productions littéraires d'une inspiration très différente : le livre de Kotochikhine : « la Russie sous le règne d'Alexis Mikhaïlovitch », et celui de louriï Krijanitch : « L'empire russe au milieu du xviii° siècle )).
Kotochikhine et Krijajiitdi,
Ancien employé de l'olHce des Affaires étrangères {Possolskoï Prikasé), réfugié plus tard en Pologne, puis en Suède, où il compose son ouvrage, Kotochikhine est un autre Kourbski, avec plus d'ouverture d'esprit. 11 prélude h cette littérature « accusatrice » et « divulgatrice », qui de nos jours a fait la renommée de Herzen, des Chtchédrine et des Pissemski. Il pénètre audacieusement jusque dans la famille du souverain, mettant à découvert sa misère morale, mœurs grossières, instruction absente. Il dénonce l'ignorance, la mauvaise foi, le vol régnant à tous les degrés de l'échelle sociale. On l'a taxé, en Russie, de malveillance et de parti pris. Il est trop objectif, trop peu passionné pour mériter le reproche. Il ne déclame pas ; il cite des faits — et il a deux répondants autorisés : le pope Silvestre avec son Domostrol
et Pierre le Grand avec sa rélorme. Sa fin fut tragique. En 1667, à trente-sept ans, un meurtre commis à Stockholm, dans des circonstances qui demeurent obscures, l'a conduit à l'échafaud. Le manuscrit de son livre n'a été découvert qu'en 1837, à la bibliothèque d'Upsala.
Comme ses imitateurs modernes, il s'est borné d'ailleurs h signaler le mal, sans indiquer de remède. Le Serbe Krijanitch est, au contraire, un médecin h toutes fins, pour le diagnostic et la recette. Un réformateur. Prêtre catholique ayant étudié à Agram, à Vienne et à Rome, où il s'est épris de l'union des églises, en écrivant un livre sur l'origine du schisme, il arrive à Moscou, en 1658, avec des projets grandioses. Trois années plus tard je le retrouve au fond de la Sibérie, à Tobolsk. Les motifs de cette disgrâce? Inconnus. Elle dure jusqu'en 1676, et c'est dans cet exil lointain que le malheureux compose tous ses ouvrages : une grammaire, une Politique, publiée en 1860 seulement par Bezsonov, sous le titre que j'ai indiqué plus haut. On y aperçoit, en une suite de dialogues, un plan complet de réorganisation politique et sociale, d'après les modèles occidentaux, avec un tableau idéal de la Russie réformée.
Comme celle de Kotochikhine, l'œuvre de Krijanitch, proscrite et ignorée, est restée en dehors du mouvement intellectuel contemporain. Elle indiquait cependant l'avènement d'un monde nouveau. En jetant son cri de protestation contre la correction des livres saints le protopope Avvakoume entendait bien sonner à ses oreilles le glas de la vieille Russie. L'épuration des textes n'était qu'une des manifestations de l'ébranlement des vieilles assises religieuses et sociales. Avec elle, l'esprit critique pénétrait dans l'enceinte séculaire, où le génie national avait dormi sur son lit de paresse, d'ignorance et de
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superstition. Et le souffle du large passait à sa suite par la brèche ouverte. Ouverte à l'Europe. La Russie d'Alexis s'éveillait au souvenir d'un passé où il y avait eu des artistes grecs à Kiev, des artisans allemands à Novgorod et à Pskov, des architectes italiens jusque dans le lointain Vladimir et des relations de famille avec les princes chrétiens de l'Occident. L'immigration des étrangers avait recommencé dès la fin du xv'' siècle, sous Ivan III. Avec la compagne choisie par le tsar, Sophie Paléologue, princesse grecque élevée à Rome, la tradition fut renouée. Avec Fioravanti, l'architecte attiré par elle d'Italie, l'art occidental retrouva ses quartiers en terre russe. Au commencement du siècle suivant, Herberstein constatait déjà un commencement de vie européenne à Moscou : le faubourg allemand. Un des traits les plus curieux de la physionomie du « Terrible » est son anglomanie. Tantôt c'était une entrevue avec Elisabeth qu'il rêvait obstinément; tantôt, et dans les derniers jours de sa vie, un mariaffe avec Marie Hastin2"s. Dans certains moments de crise morale, une retraite en Angleterre séduisait même et hantait son cerveau d'halluciné.
Sous Alexis, le Fauhourg, allemand ou plutôt cosmopolite, a conquis droit de cité. Sa vie propre est arrivée à faire partie intégrante de l'existence locale. Son influence civilisatrice avait pourtant besoin encore d'un fil conducteur, et c'est à l'élément petit-russien que fut dévolu ce rôle. Celui-ci apportait avec lui un double principe de science relative et d'anti-catholicisme, qui facilitait sa mission. Les premiers ouvriers de la renaissance qui devait transformer Moscou sortirent de ce groupe. Mais, pour apprécier leur œuvre, il faut moins regarder à leurs écrits qu'à l'esprit qui s'en dégage.
La Renaissance.
Siméon Polotski, un des prêtres petits-russiens qui arrivent dans la capitale à cette époque, a déjà les allures d'un abbé de cour. 11 enseigne les lettres dans la famille du souverain et fait des vers de circonstance. Avec les éléments de la science occidentale, les moines de Kiev ont apporté dans leur bagage la poésie syllabique. Précepteur d'Alexis, puis de son frère Fiodor, Siméon exerce aussi une influence décisive sur l'éducation de Sophie, sœur de Pierre le Grand, qui précéda le Réformateur au pouvoir. Ses livres de polémique religieuse s'entrecoupent de digressions scientifiques. Il a des vues cosmologiques assez singulières, concevant le ciel comme une grande sphère de cristal où les étoiles sont fixées. Il croit aussi savoir que le soleil est cent fois plus grand que la terre et que l'univers a exactement une étendue de 428 550 verstes. Poète, il compose des drames : Nabuchodonosor, le Fils prodigue, qu'il fait jouer à la cour et dans les écoles. Dans le Fils prodigue, on aperçoit une critique peu déguisée de l'organisation trop despotique des familles. Et voici qu'en 1672, l'Allemand Johann Gotfried Gregori s'installe au Faubourg avec une troupe d'acteurs. Moscou fait acquisition d'un théâtre et bientôt d'une école d'art dramatique. Nathalie Narychkine, seconde femme d'Alexis, ouvre aux acteurs les portes du Kreml. Des émules inconnus de Racine y mettent à la scène, avant lui, le roman d'Esther et d'Assuérus. Sophie y introduit Molière.
Après le drame, le roman. Cette forme du récit était depuis longtemps connue et populaire en Russie. Elle