LA RENAISSANCE
garda jusqu'au xvi° siècle l'empreinte byzantine, dans des adaptations des légendes apocryphes très largement répandues, pour subir ensuite l'influence occidentale, et recevoir, à travers la Pologne, les éléments bizarrement corrompus et travestis du roman chevaleresque. Mais voici qu'en un groupe d'œuvres anonymes, dont les Aventures de Frol Skobiéiev, séducteur de la fille du stolnik (dapifer) Nachtchokine, Annouchka, sont l'expression la plus caractéristique, un type entièrement nouveau fait son apparition. Nulle trace de fantaisie, une vision aiguë de la vie contemporaine, une représentation sincère jusqu'à la trivialité de ses aspects les moins séduisants, bref le roman réaliste moderne dans ses traits essentiels. Chicaneur de profession, couramment traité de coquin et de voleur par le père d' Annouchka, Frol atteint son but à coups d'audace, de ruse et de corruption. Il enlève la belle et obtient le pardon du boiar outragé, qui lui laisse toute sa fortune. Avec l'influence, encore, des Schelmen-Romane allemands, une veine d'inspiration originale s'accuse là incontestablement, qui, contrariée par le courant général d'importation exotique, ne reparaîtra guère qu'avec Gogol. Fi'ol Skobiéiev est un ancêtre du Tchitchikov des Ames mortes. Et on a pu apercevoir dans cette hellétristique russe du xvii* siècle un trésor littéraire, dont toute la littérature contemporaine de Pierre le Grand et de Catherine la Grande ne fournirait pas l'équivalent.
Elle constitue en tout cas un phénomène extrêmement intéressant et significatif. Par elle la rupture au moins partielle de la Russie avec les traditions surannées, qui si longtemps emprisonnèrent son génie se trouve consommée, et l'évolution annoncée en Italie par Dante et réalisée par Pétrarque, la conquête littéraire de la vie, de
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l'humanité commune avec ses contingences, s'accomplit dans la patrie de Pierre le Grand au moment où le réformateur va paraître, en même temps que s'accentuent déi\ dans cette littérature des tendances particulières, auxquelles Gogol, Tourgueniev et Dostoïevski donneront
toute leur ampleur.
Mourant en 1680, Siméon Polotski est remplace comme poète de cour par son élève, le moine Silvestre Miédviédiev qui a fait un assez long séjour en Pologne. A l'exemple de son prédécesseur, il fonde une école pour l'enseignement du latin et lui succède aussi à la tête du parti qui combat la tradition grecque. La lutte a^ne issue imprévue et tragique. Protégé par Sophie, Miedviediev est impliqué dans le duel qui met aux prises la Ré<.ente et son frère et y laisse sa vie. Le parti grec triomphe momentanément. J'ai montré ailleurs comment cette victoire éphémère tourna à la confusion des vainqueurs. Je dirai ici comment Miédviédiev fut vengé par l'auteur de son supplice.