‹ Littérature russeChapitre 32 sur 82 · L ŒUVRE DE PIERRE LE GRAND · texte numérisé non relu

L ŒUVRE DE PIERRE LE GRAND

odieuses. Le génie national croupissait à l'ombre des cathédi-ales. Pierre imagina de mettre dehors le prêtre lui-même, en risquant de le jeter au ruisseau. L'écrivain le plus éminent de l'époque est encore un évêque. C'est aussi un prélat mondain, suspecté de protestantisme, sinon de libre pensée. L'œuvre littéraire qui domine le fatras contemporain de compilations et d'adaptations hâtives est le « Règlement ecclésiastique ». C'est surtout un pamphlet contre la vie monastique du temps. L'auteur s'appelait Féofane Prokopovitch.

Féofane Pi'okopovitch.

Engagée dans l'enceinte même du temple, la lutte a mis aux prises deux prêtres de même origine, d'éducation et d'inspiration très différentes. Petit-russien par sa naissance, élève des écoles polonaises de Lemberg et de Posen, Etienne lavorski (1658-1722) succéda, en 1702, au dernier Patriarche, Adrien, comme « gardien temporaire )) d'un siège qui ne devait plus jamais être occupé, Dinstruction pauvre en dehors des choses d'église, il commença par suivre le courant nouveau, s'en effraya ensuite et se raidit contre lui, dans la dignité de ses vêtements sacerdotaux et des traditions qu'ils représentaient. Pierre eut ainsi besoin d'opposer à ce récalcitrant un adepte plus déterminé des idées réformatrices.

Fils d'un marchand de Kiev, Féofane Prokopovitch (1681-1736) avait aussi passé par la Pologne et s'y était même laissé aller à accepter Vunion, avec l'habit des basiliens de Witepsk. Mais il fut jugé digne de Rome et du Collège des Missionnaires de Saint-Athanase, et le

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voisinage de Saint-Pierre eut une influence contraire à celle que l'on prévoyait sur son catholicisme d'emprunt. Au bout de deux ans, Féofane rentrait à Kiev et dans le giron de l'orthodoxie. Il n'avait pas pourtant traversé impunément l'Europe et pris contact avec sa vie intellectuelle. A Kiev, il enseigna la théologie, mais en abandonnant les procédés scolastiques pour suivre la méthode des docteurs protestants. Gerhard fut son maître et Quenstedt l'inspira. En même temps, il utilisait ses loisirs à composer des vers, des pièces de théâtre et une poétique, publiée après sa mort, en 1756.

Observez qu'à ce moment Pierre en est encore au début de sa carrière et rien de son œuvre future n'a paru. Aucun coup de barre n'a été donné au grand navire, où manœuvre un équipage provisoire, et cependant, sur sa frêle nacelle, ce moine solitaire s'est orienté de lui-même vers les pays de lumière. C'est en 1709 seulement qu'un sermon prononcé à l'occasion de la victoire de Poltava attira sur lui l'attention du vainqueur. Le voici à Pétersbourg. Il sera désormais, dans la chaire et dans la presse, le porte-parole du tsar, l'interprète officieux et l'apologiste de sa politique. Il l'aidera dans ses projets de réforme. Le 18 octobre 1706, prêchant à l'occasion du jour de naissance du tsarévitch, il fera le bilan de l'œuvre déjà accomplie en un tableau comparatif de l'ancienne et de la nouvelle Russie. Pour établir le droit du souverain à se choisir un successeur, i\ écrira, cette Prai'da voli monarcheî (Vérité de la volonté du souverain) qui est devenue la pierre angulaire de l'édifice politique légué par le Réformateur à ses héritiers. Et, en 1721, dans le « Règlement ecclésiastique », préface de la suppression définitive du patriarcat et de la constitution du saint-synode, il jettera les bases de la réorganisation du clergé national.

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Nommé en 1718 évèque de Pskov, contre le vœu de lavorski, il devint, en 1721, second membre du saintsynode, puis, en 1724, archevêque de Novgorod. En réalité, appuyée sur la faveur et sur l'autorité du tsar, sa situation dans l'église fut hors pair. Il put obtenir l'interdiction du Kamiègne Viéri (La pierre de la foi), œuvre de polémique religieuse, où lavorski consignait la protestation de la vieille église contre ses réformateurs. Une revanche attendait l'auteur. En 1729, Pierre étant mort, le Kamiègne fut publié avec un retentissement qui dépassa la frontière. Buddœus et Mosheim, en Allemagne, donnèrent la réplique au dominicain espagnol, Ribeira, qui accompagnait à Pétersbourg l'ambassadeur du roi catholique, duc de Liria, en une dispute qui devait se prolonger pendant toute la première moitié du xviii® siècle. Prokopovitch en fut directement atteint. Pour défendre sa situation menacée, il se jeta délibérément dans la mêlée des luttes et des intrigues politiques, cet autre héritage du grand règne, destiné à se perpétuer jusqu'à l'avènement de Catherine II. Il n'en demeura pas moins en tête du mouvement intellectuel de son temps, — avec un peu d'effarement et de surprise naïve devant l'étendue imprévue de l'horizon qu'il travaillait lui-même à ouvrir et devant sa propre science; avec aussi une angoisse nouvelle et toute profane devant le mystère de l'au-delà, qu'une imagination éveillée lui représentait sous un aspect nouveau.

« 0 tête, tête, tu t'es enivrée de savoir; où iras-tu te reposer maintenant? )) l'entendit-on soupirer sur son lit de mort. Il avait vécu la vie d'un homme moderne, dans sa belle maison, riveraine de la Karpovka, un affluent de la Neva, où toute une flottille se tenait toujours, prête à le conduire dans quelqu'une de ses autres résidences. Il

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y possédait une bibliothèque de 30 000 volumes et y dirigeait une école d'enseignement secondaire, la meilleure de l'époque. Il y recevait les hommes les plus éminents de son temps : D. M. Galitsine, Tatichtchev, Kantémir, et les membres étrangers de l'Académie, dont l'un, Baier, lui dédiait son Muséum Sinicum. Il ne cessa jusqu'à la fin de prendre part à toutes les manifestations de la vie littéraire et scientifique, saluant en vers l'aube d'un art nouveau dans la première satire de Kantémir, protégeant Lomonossov. Il n'a manqué à sa gloire que d'avoir connu et apprécié Possochkov.

Possochkov.

En voici un encore, ce Possochkov, qui n'a jjas attendu Pierre et sa réforme pour devenir un Occidental. Imaginez un paysan né vers 1673 dans un village des environs de Moscou. Comment a-t-il appris à lire, à écrire, à penser? Mystère. Il a senti sourdre autour de lui les eaux vives qui vont remuer ce coin de terre encroûtée de barbarie et lui aussi y a lancé sa barque. D'instinct il est mécanicien et naturaliste; il sera tantôt philosophe. En attendant, tout en étudiant curieusement les propriétés du soufre, de l'asphalte, du naphte, il se fait une honnête aisance dans les eaux-de-vie. Ce peuple est industrieux. En 1724, Possochkov a acquis une terre et monté une usine. Ainsi, sans être connu du Réformateur, il participe h la Réforme, je veux dire à l'œuvre de progrès général qu'elle poursuit. Pourtant, il est conservateur à sa manière. Dans une « Instruction pour mon fils », par laquelle il débute comme écrivain, il paraît inféodé encore à la tradition du Domostroî, idéalisant l'ancienne Russie au détriment de

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la nouvelle, où nombre de choses lui déplaisent, et surtout la prééminence accordée aux étrangers. Mais cette « Instruction » est une manière de i'ade mecuin pour un tour d'Europe que le fds se propose d'accomplir, avec Tagrément du père !

Et Possochkov ne s'en tient pas là. Vers la fin du grand règne, il semble s'éveiller du demi-sommeil qui tenait ses yeux fermés à la vision du monde nouveau créé autour de lui. Et le voici faisant hommage à Pierre d'un livre qui à lui seul est ici une création. Un livre sur la pauvreté et la richesse! Vous n'oubliez pas qu'à ce moment Adam Smith vient seulement de naître en Angleterre et qu'en France l'école des physiocrates n'a pas paru. Avec un curieux mélange d'idées hardies, de truismes et d'inepties, l'œuvre de Possochkov est absolument originale. Et quelle hardiesse c'était de sa part de lui donner comme base ce principe que la richesse d'un empire n'est pas dans le trésor du souverain mais bien dans l'avoir de ses sujets! Pour augmenter cet avoir en Russie, l'homme du Domostroï juge maintenant nécessaire une réforme radicale des mœurs. Il s'est aperçu, en étudiant les ressources du pays, que la paresse, l'ivrognerie, le vol constituaient un obstacle intolérable à leur développement naturel. Mais le moyen de renverser cet obstacle? C'est celui que Pierre a imaginé lui-même : l'éducation. Des écoles partout, pour tout le monde! Comme tous les théoriciens de son espèce, autodidactes et néophytes, Possochkov est un radical. Il lui faut l'instruction obligatoire et universelle. Déjà! Il n'excepte pas les paysans, ses frères. Il s'occupe aussi, d'ailleurs, d'améliorer leur condition. En supprimant le servage? Non. Il ne va pas jusque-là. Propriétaire foncier et chef d'usine, il est lui-même possesseur de serfs, et

ne saurait comment s'en passer. Il ruse donc avec la difficulté et arrive à cette conclusion bizarre que le meilleur moyen d'adoucir la loi, sur ce point, est de la renforcer. En devenant plus encore qu'il n'est la chose de son maître, le serf aurait chance d'être mieux traité.

On doit de l'indulgence aux néophytes. Possochkov n'en méritait pas moins de trouver bon accueil auprès du grand homme avec lequel il s'était senti, sur le tard, en communion d'idées. Mais il était trop tard! Pierre se mourait. Pour ses héritiers un homme qui faisait si peu de cas du trésor impérial ne pouvait être qu'un traître. Arrêté et enfermé dans une casemate de la forteresse des Saints-Pierre-et-Paul, Possochkov y mourut l'année d'après.

Comme principal collaborateur, dans le domaine de l'économie nationale, Pierre ayant manqué celui-là, n'eut que ïatichtchev.

Tatichtchev.

Un dièlatiel (littéralement : faiseur), celui-ci, de type entièrement nouveau, avec les qualités et aussi les tares constitutionnelles de l'espèce, perpétuées jusqu'à nos jours. Ingénieur et administrateur, géographe et historien, largement initié au mouvement intellectuel de l'Occident par des séjours prolongés à l'étranger, notamment en Allemagne, Vassili Nikititch Tatichtchev (1685-1750) a tous les dons et toutes les ressources ; mais, employé dans la province d'Orembourg, il est convaincu d'un goût déterminé jDour les pots-de-vin, et, pour sa défense, ne sait qu'invoquer cette maxime : « Si on juge bien, il est juste

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qu'on soit payé ». Après s'être fait reléguer en demidisgrâce à Stockholm et avoir encouru de nouvelles poursuites judiciaires à Astrakhan, où Elisabeth l'envoya comme gouverneur, Tatichtchev mourut au lendemain d'un acquittement arraché à la facile indulgence de la souveraine. Le Russe sait mourir. Tolstoï et Garchine ont magnifiquement célébré et mis en scène cette vertu nationale. Croyant, on le voit accomplir ses derniers devoirs religieux avec le même calme et la même sérénité que s'il s'agissait d'un baptême ou d'un mariage. Libre penseur, les cas sont rares où les affres de l'agonie lui fassent renier ses convictions. Sentant sa fin approcher, Tatichtchev mit en règle ses affaires domestiques, puis monta à cheval, pour marquer, au cimetière voisin, la place de sa sépulture et commander le prêtre. Il expira le lendemain. Il avait moins bien ordonné sa vie.

Ses travaux littéraires et scientifiques se ressentent eux-mêmes d'un défaut de mesure et de proportion, qui demeure aujourd'hui encore commun aux écrivains et aux savants de son pays. Tantôt il concevait un projet de Géographie nationale, si vaste que l'exécution du plan qu'il s'était proposé faisait reculer son esprit déconcerté. Tantôt il entreprenait un Lexique historique, géographique et politique et s'arrêtait à la lettre L. Comme historien, il fut surtout un collectionneur de matériaux, et, dans ce sens, son œuvre garde de la valeur, en ce qu'elle contient des fragments de chroniques, dont les originaux ont disparu.

Ses vues sont d'un autodidacte, qui a manqué de tout travail préparatoire et a dû se frayer lui-même sa voie. Mais le premier, dans son pays, il a conçu la nécessité d'introduire dans l'histoire la vie entière des peuples, leurs mœurs, leurs coutumes et leurs traditions, mettant

ainsi un abîme entre lui et ses devanciers immédiats, les vieux chroniqueurs.

Les contemporains ont vu en lui un libre penseur, et Pierre passe pour avoir réprimé certains écarts de jugement surpris chez son collaborateur par des arguments de sa façon, où la douhina (canne) légendaire jouait un rôle essentiel. Il ne semble pourtant pas que le scepticisme de Tatichtchev allât au delà de celui dont Prokopovitch lui-même était susceptible de faire preuve, en discutant l'authenticité de telle icône, attribuée au pinceau de saint Méthode. Il s'en tenait au rationalisme occidental, avec un effort constant de conciliation entre la raison et la foi. Le Dictionnaire philosophique de Walch, alors populaire en Allemagne, servait de truchement et de limite à ses audaces.

Il a écrit aussi des commentaires sur les vieux monuments de la législation nationale : la Rousskaia Pravda et le Soudièhnik. Le génie des gens de son pays est aujourd'hui encore essentiellement polygraphique et encyclopédique. Mais les idées de Tatichtchev se sont surtout traduites dans son « Entretien avec des amis sur l'utilité des sciences et des écoles » et dans son « Testament », autre Instractioii d'un père pour son fils. Dans le premier de ces écrits il constate la présence d'une double opposition contrariant la diffusion des lumières dans les masses : l'une vient du clergé, l'autre d'une école politique qui voit dans l'ignorance une garantie de docilité. Hardiment, il prend à partie ces deux adversaires, invoquant, pour confondre les premiers, l'exemple du Christ et des apôtres, qui furent un corps enseignant et demandant aux autres : « Prenez-vous des sots et des ignorants pour le gouvernement et le service de votre maison ? » Sur ce point et sur d'autres encore son Instruction^ contemporaine de celle de

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Possochkov (1719 et 1725), prend aussi les devants. Bien que plaçant toujours la religion à la base de l'éducation privée et publique, Tatichtchev tourne le dos résolument au Domostroï. L'autorité domestique représentée par un fouet — même manié doucement et à l'écart — lui répugne absolument. Il divise la vie en trois parties : service militaire, service civil, puis retraite à la campagne, occupée par les soins à donner au bien que l'on peut avoir. Ceci l'amène à formuler quelques préceptes, où, cette fois, il se rencontre avec Possochkov dans la pensée d'une solidarité nécessaire entre le progrès économique à réaliser dans le pays et le relèvement de son niveau intellectuel.

On observera le caractère utilitaire de toute cette littérature. C'est la marque de l'époque. L'art n'y a pas encore de place désignée. Un événement s'y produit cependant et un mouvement s'y dessine, qui, au point de vue artistique et littéraire, paraissent révélateurs d'une évolution arrivant à son terme naturel. J'ai signalé déjà l'événement en mentionnant la migration contemporaine du théâtre.

Le théâtre.

Du Faubourg allemand, il a passé h la cour. De l'enceinte du Kreml il descend sur la place publique. A partir de 1702 la nouvelle troupe allemande de Jean Kunscht, originaire de Dantzig, donne ses représentations sur la Place Rouge de Moscou, et on l'oblige h jouer dans la langue du pays. Le répertoire est composé principalement de traductions, mais Pierre veut qu'on y introduise des allusions aux événements contemporains, en les

interprétant, dans le sens de sa politique. Une tragicomédie, « Vladimir », composée par Prokopovitch et jouée à Kiev en 1702, puis à Moscou en 1705, en est remplie.

Prokopovitch a-t-il connu Shakespeare? Par le Teatrum Poetarum de Philipps (1675) peut-être. Dans les drames religieux antérieurs l'élément comique ne figure qu'à l'état de hors-d'œuvre, sous la forme d'intermèdes burlesques. Il fait corps avec l'œuvre de l'évêque dramaturge. Concentré sur le combat intérieur, qui met aux prises, dans l'àme de Vladimir, les croyances et les habitudes païennes avec les leçons de la foi nouvelle, l'intérêt de la pièce en fait, d'autre part, un essai de drame psychologique.

Le mouvement, dont j'ai parlé, c'est l'entrée en scène des imitateurs, arrivant derrière les traducteurs que Pierre a mis à l'œuvre. Ce courant remontait aussi plus haut. J'en ai indiqué des traces h l'époque d'Ivan le Terrible. Et le Réformateur n'a encore fait que le précipiter et l'amplifier. Son génie personnel fut, on le sait, imitatif au suprême degré, et la littérature ne put que suivre l'exemple qu'il donnait. Cette époque marcha en file indienne. C'est d'ailleurs à un étranger qu'échut l'honneur de marquer le pas dans cette voie.

Kaniémir.

L'œuvre poétique de ce prince moldave, dont le père fut l'allié de Pierre, en 1709, et y perdit sa principauté, est postérieure au règne du grand homme. On se battait trop, lui vivant, et on était battu trop souvent, pour sacrifier h Apollon. Le type du professionnel des lettres

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ne pouvait aussi se dégager de la troupe de soldats et de manœuvres que le terrible batailleur traînait à sa suite. Né à Constantinople en 1708, mort à Paris en 1744, après un séjour de quelques années à Londres, Antioche Dmitriévitch Kantémir n'a été lui-même qu'un dilettante. Par état, il appartenait à la diplomatie. Son début littéraire fut une satire, et cette forme d'expression dominera la littérature de son pays adoptif à travers toutes les vicissitudes ultérieures. A toutes les époques, elle contiendra la plus grande part d'originalité, d'inspiration directe. Dans une gravure inspirée par la mort de Pierre le Grand et représentant l'enterrement d'un chat conduit au tombeau par des souris, M. Rovinski, le célèbre iconographe, a relevé une quantité de traits sans similitude aucune avec les modèles occidentaux. Détails et légendes sont du cru local, depuis la souris de Riazan, Siva (la grise), qui, vêtue d'un saraphane, pleure en sautant ^^ pi'issiadkou (en pliant les genoux) et qui semble symboliser l'hypocrisie ecclésiastique, jusqu'à l'évocation, fort apparente dans le cortège funèbre, des mascarades burlesques qui furent une des originalités du grand règne.

Composée en 1729, la première satire de Kantémir s'attaquait aux adversaires de l'instruction , en visant particulièrement les ennemis personnels de Prokopovitch. Kantémir était son élève. Du coup, le jeune homme se trouva enrôlé sous la bannière des progressistes, la politique le disputant désormais à la littérature. Il n'en fut pas empêché, deux années plus tard, de rédiger avec Tatichtchev l'adresse fameuse par laquelle la noblesse du pays, après avoir esquissé un semblant d'agitation en faveur d'une réforme constitutionnelle , supplia l'Impératrice Anne de reprendre le pouvoir autocratique et de

se remettre à couper les têtes selon son bon plaisir. Mais le maître fut derrière l'élève en cette aventure et elle valut à Kantémir la promesse d'une carrière brillante. A vingt-deux ans, il partait pour Londres avec le rang de résident. Il y fit peu de diplomatie, mais traduisit Anacréon, Horace et Justinien. En 1738, il passa à Paris, fit la connaissance de Montesquieu et travailla à une version russe des Lettres Persanes. Mais bientôt Maupertuis lui inspirait un essai sur l'algèbre et Fontenelle à son tour le poussait à une traduction de son livre sur la pluralité des mondes. Il s'égarait dans ce labyrinthe, quand la mort le prit.

Il avait marché d'abord sur les traces de Boileau, tout en imaginant et en disant qu'il suivait Horace et Juvénal. L'idéal philosophique d'Horace , flottant vaguement entre la doctrine des stoïciens et celle d'Épicure, inspira sa vi^ et sa viii^ satire. Se contenter de peu, demeurer à l'écart, « dans le commerce des poètes grecs et latins », réfléchir sur les événements et leurs causes et s'en tenir, en toutes choses, au juste milieu, telle était sa fantaisie. Le gouvernement d'Elisabeth lui en faisait un peu une nécessité : le poète n'avait pas de fortune et ses appointements étaient très irrégulièrement payés.

La valeur de son œuvre poétique est surtout historique. J'y vois un certain don d'imagination, mais nulle élégance; des expressions fortes parfois, mais plus souvent triviales jusqu'à l'indécence. Et, trait justifiable chez un étranger, pas ombre d'originalité, nulle trace de sentiment personnel et de caractère national. Supérieur à la plupart de ses contemporains russes dans sa façon de comprendre et d'apprécier le monde occidental, Kantémir est capable de saisir le sens vrai des civilisations qu'il étudie et de le savourer; incapable d'y ajouter quoi

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que ce soit de son propre fonds. Comme forme, son vers syllabique de douze pieds est gauche et gourd. Mais n'oublions pas qu'à ce moment Trédiakovski en était à étudier, lui premier, les principes élémentaires de la versification russe, en concevant la nécessité d'y remplacer le vers syllabique par le vers tonique. Et il n'arrivait pas à joindre l'exemple au précepte. Kantémir s'y est essayé avec quelque succès dans sa cinquième satire; après quoi, dans une « Lettre à un ami sur la composil tion des vers russes «, il a passé à son tour de la pratique à la théorie, avec moins de bonheur.

Il a touché à d'autres genres : odes philosophiques et odes de circonstance, fables et épigrammes. Il a même commencé une Pétréide, dont l'achèvement a été épargné à la gloire du Réformateur. Il revenait toujours à la satfre, avec la sensation, disait-il, de « nager dans son eau, de ne point faire bâiller les lecteurs... et de voler comme un général h la victoire ». Sa grande victoire a été d'arriver bon premier et de demeurer seul. Pour que la poésie pût s'y épanouir en une floraison spontanée le sol national, défriché par Pierre, réclamait encore une double façon : le travail préparatoire de ce laboureur patient qu'a été Trédiakovski et de cet autre remueur génial d'idées, qui s'est appelé Lomonossov. Le sol n'était pas ingrat : j'ai sous les yeux quelques vers composés en 1724 par un poète inconnu à l'occasion de la tragique aventure de Mons, l'amant décapité de Catherine P^.'c'est déjà, bien avant Rousseau, du lyrisme et du sentimentalisme authentique, ayant poussé [là en sauvageon, ayant conquis on ne sait comment un petit coin de terre fraîche sur ce pays de réalisme brutal. Mais le cas semble bien isolé. En se rapprochant des pays occidentaux, la Russie devait subir leur loi de développement littéraire et passer

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à son tour par les mêmes filières et les mêmes séries de culture. L'établissement d'une cour et d'une aristocratie de cour était appelé à y favoriser, à ce moment précis, l'éclosion de cette forme littéraire, dont le règne de Louis XIV a marqué l'apogée en France : la littérature classique.

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