CHAPITRE IV
LA CRÉATION DE LA LAîs'GUE. — LOMONOSSOV.
i. Trédiakoyski. Le poète et le grammairien. Ses tribulations. Soufflets et coups de bâton. La cour de l'Impératrice Anna Ivanovna. « La Télémachide. » L'art et la théorie. — 2. Lomonossov. Humbles origines. Aventures. Génie universel. Poésie et science. Lutte contre l'élément étranger. L'Académie des Sciences. Création de la langue. Travaux historiques. Valeur et portée générale de son œuvre. — 3. Soumarokov. Fondation du théâtre russe. — 4. Nathalie Dolgoroukaïa. Ses mémoires. Une tragique destinée.
Trédiakovski.
Un soir d'hiver de l'année 1832, dans une salle du palais de bois où l'Impératrice Anne réunissait sa cour, un homme se tenait à genoux près delà cheminée, dont la souveraine avait fait approcher son fauteuil, car il gelait très fort. Il lisait une pièce de vers, qui était un panégyrique mêlé de madrigal. Quand il eut fini, Sa Majesté l'appela d'un signe de la main. Il obéit, sans changer de posture, traînant les genoux par terre. Il reçut sur la joue un soufflet amical et se retira à reculons, poursuivi par les regards moitié méprisants, moitié jaloux des assistants. Rentré chez lui, il consigna l'événement dans son journal. Il devait avoir à y inscrire, plus tard, des sou-
venirs moins plaisants. A quelques années de là, comme il venait prendre commande d'un poème de circonstance, un ministre dont il s'était attiré le ressentiment le faisait souffleter plus rudement, puis bâtonner sans merci. A demi mort de douleur et de peur, il dut passer la nuit en prison et l'employer à la composition de l'ouvrage commandé; puis, le lendemain, face tuméfiée et échine sanglante, endosser un déguisement burlesque, figurer dans une parade et y réciter le poème. Il mourut dans la pauvreté et dans l'oubli et ne se rappela au souvenir d'une postérité prochaine que comme l'auteur de cette Tèlémachide malencontreuse, dont Catherine II faisait déclamer des vers, en guise de pensum, aux habitués de son Ermitaoe.
C'était Vassili Kirillovitch Trédiakovski (1703-1769). Comparez ces traits biographiques avec ce que vous savez des allures d'un Swift se faisant offrir des excuses par Harley et lui « rendant ses bonnes grâces », ou refusant les avances du duc de Buckingham, et vous aurez le sentiment de la distance séparant les deux provinces du monde littéraire. L'homme ainsi traité par ses contemporains et par leurs héritiers méritait une meilleure destinée. Né en 1703 à Astrakhan, sur les confins de l'Asie, il cheminait à pied, en 1728, sur la route de la Haye à Paris, éperdu du désir de voir et d'apprendre, vivant on ne sait comment, mendiant moins du pain que de la science. Fils d'un pope, il avait été, à Astrakhan, l'élève des Capucins missionnaires, puis, à Moscou, de l'Académie slavo-gréco-latine, où déjà il composait deux drames, un « Jason » et un « Titus », joués par les élèves de l'établissement, et une élégie sur la mort de Pierre le Grand. Une querelle avec ses supérieurs — il fut toujours d'humeur batailleuse, — des embarras pécuniaires et
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aussi l'irrésistible attraction des nouveaux horizons intellectuels ouverts par la Réforme, le poussèrent au dehors. La protection du ministre russe h Paris, Kourakine, lui permit de suivre les cours de l'Université et d'y conquérir un diplôme en écoutant les leçons de RoUin. Il pouvait maintenant narguer l'Académie moscovite. Il revint en Russie et trouva h y faire le métier que nous savons. En 1733 seulement, il eut la place de secrétaire de l'Académie de Saint-Pétersbourg, qui ne le mettait pas à l'abri des coups de bâton ministériels, car la terrible épreuve que j'ai racontée plus haut est de l'année 1740. En 1735, une « Société des amis de la langue russe )) fut établie auprès de l'Académie Pétersbourgeoise; Trédiakovski l'inaugura par un discours « sur la pureté de la langue russe ». Le premier il indiqua à ses confrères la nécessité d'une bonne grammaire, d'un lexique complet, d'une Rhétorique et d'une Poétique. Dix années plus tard, Elisabeth régnant, je le vois monté en grade, professeur de latin et d'éloquence russe à l'Académie et à l'Université. Mais il a fallu un ordre impératif de la souveraine pour lui attribuer ce poste, contre le vœu des membres du Comité académique, tous étrangers et « ne voulant pas de Russe dans leur compagnie ». Pendant dix-huit ans, Trédiakovski donna le meilleur de son temps et tout son effort à cet enseignement, formant les premiers professeurs russes de l'Université de Moscou, Popov et Barsov, et, avec Lomonossov, s'employant de son mieux pour les intérêts de la science et.de l'instruction nationale.
Il écrivait aussi, malheureusement! Il traduisait en vers r « Art poétique » de Boileau, « Télémaque » et un certain nombre de fables d'Esope ; en prose le « De arte poetica » d'Horace et le « Voyage à l'île d'Amour »
de Tallemant. Il composait une ode sur la prise de Danzig et divers autres poèmes de circonstance, à côté d'un nombre considérable d'études sur l'art poétique, la versification, la langue russe, divers sujets d'histoire.
Ses vers et sa prose ont défrayé la verve maligne de ses compatriotes, jusqu'à Pouckhine, qui, le premier, s'est avisé de comprendre et de dire que, derrière le poète bafoué, il y avait un philologue et un grammairien de premier ordre. Aux yeux de l'auteur d' « Eugène Oniéguine », les vues de Trédiakovski sur la versification avaient plus de profondeur et de justesse que celles de Lomonossov lui-même. Et, même comme poète, l'homme de la « Télémachide » l'emportait sur Soumarokov et sur Khéraskov, les deux coryphées littéraires de l'époque suivante.
Les hexamètres de la « Télémachide » n'en ont pas moins servi d'épouvantail, pendant un demi-siècle, à plusieurs générations de poètes, et Gniéditch, traducteur de l'Iliade, fut loué, en 1790, d'avoir osé « détacher le vers d'Homère et de Virgile du poteau d'infamie où Trédiakovski l'avait cloué ».
Trédiakovski fut essentiellement un théoricien, avec un don d'intuition tout à fait remarquable. L'emploi, préconisé par lui, de l'accent tonique [pudarènië) pour la mesure du vers suffirait à en fournir la preuve. L'inspiration et le sens esthétique lui faisaient défaut; mais combien ingrate aussi était sa tâche, avec des lecteurs auxquels il devait expliquer qu'en parlant du Dieu de l'Amour^ il ne prétendait pas porter atteinte au dogme de la Trinité ! Sa foi littéraire fut celle de Boileau : la poésie a commencé chez les Grecs; elle a retrouvé chez les Romains une période d'éclat, et... « enfin Malherbe vint... » Il croyait cela; en rimant laborieusement dans
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la langue de Malherbe, il avait l'orgueil de participer à la gloire d'une Athènes nouvelle, et, pour se servir de sa langue h lui, quelles difficultés ne trouvait-il pas encore à vaincre !
De quelle langue se servir d'abord? Il y en avait trois d'usage courant : la vieille langue slavone de l'église, le parler populaire sensiblement différent, et la langue officielle — une des créations de Pierre le Grand, — adoptée primitivement h l'Office des Affaires étrangères, bourrée de mots allemands, hollandais, français, par les scribes du lieu et imposée par ordre aux traducteurs de livres étrangers. Autre tour de Babel, où, jusqu'à Lomonossov, Trédiakovski et ses émules se sont débattus désespérément.
Le caractère du malheureux popovitch (fils de pope) a pesé aussi sur son existence et sur sa renommée. Ressentant cruellement les outrages, mais incapable de s'en relever par une conscience juste de sa dignité et de son mérite, il se cherchait des revanches moins légitimes, vil avec les supérieurs, d'une arrogance insupportable avec les autres. L'apparition de Lomonossov, les succès de Soumarokov lui furent plus douloureux que les bastonnades de la veille. Il s'était habitué, entre deux avanies, à se proclamer le premier des poètes vivants. Il s'affola maintenant, se querella avec ses rivaux, les insulta et les dénonça. En 1759, vaincu, il quitta l'Académie pour mener, jusqu'en 1769, une vie de reclus et presque de réprouvé.
Lomonossov.
La carrière et l'œuvre de Lomonossov sont, dans un sens, la continuation de la carrière et de l'œuvre révolu-
tionnaire de Pierre le Grand. Mais, pour rendre ce prolongement possible, une autre révolution fut nécessaire. L'héritage du réformateur était une maison bâtie avec des matériaux en grande partie étrangers par des maçons de même origine. Pierre avait su tenir en main le personnel exotique embauché par lui, marquer à chacun sa besogne et sa place. Après sa mort, sous un régime prolongé de gynécocratie, avec une impératrice venant de Livonie ou de Pologne, une autre venant d'Allemagne, ces auxiliaires rompirent la consigne, se poussèrent au premier rang, furent les maîtres. Nous avons vu comment ils entendaient laisser un Trédiakovski à la porte. En 1741 seulement l'élément national se révolta et reprit le dessus, en congédiant la famille de Brunswick et en portant au pouvoir la fille de Pierre, Elisabeth. En 1746, un petit-russien, Razoumovski, fut appelé à la présidence de l'Académie des Sciences et, l'année d'après, un nouveau règlement autorisa l'admission des Russes dans la docte assemblée. Il fallait un règlement pour cela! En même temps, le latin et le russe étaient proclamés seules langues officielles de l'établissement. Et la porte fut ouverte aux indigènes : Trédiakovski y passa avec Lomonossov, puis Krachennikov, un botaniste, Kotiélnikov, un mathématicien, d'autres encore, Popov, Kozitski. Les académiciens étrangers en poussèrent des cris d'horreur et quelques-uns demandèrent à quitter un pays dont les gens prétendaient maintenant y être chez eux.
Ils avaient bien quelque excuse : ce Razoumovski appelé à diriger leurs travaux comptait dix-huit années d'âge, et, pour tout mérite, l'avantage de posséder un frère, qui, dans l'intimité, ne quittait pas la robe de chambre en dînant avec l'Impératrice. Il fut avantageusement remplacé, dans la seconde moitié du règne, par
I.-I. Chouvalov, qui peut bien avoir eu les mêmes habitudes, mais qui sut y joindre un intérêt sérieux pour les choses de l'esprit. On l'appela le « Mécène russe », Élève des écoles françaises, grand seigneur et homme de cour, Chouvalov eut besoin d'un collaborateur et d'un inspirateur pour des entreprises qui dépassaient la portée naturelle de ses facultés et de ses occupations. Il put se dispenser de le chercher à l'étranger. L'homme était là que Pierre avait appelé de ses vœux, en exprimant l'espoir que ses mercenaires littéraires et scientifiques, recrutés aux quatre coins de l'Europe, seraient remplacés, un jour prochain, par des enfants du sol russe. L'évolution entière dont la Russie moderne est sortie, l'œuvre de plusieurs siècles, antérieure par ses débuts à la Réforme, l'éveil progressif de la grande endormie à une vie nouvelle, ses premiers contacts avec le monde occidental, ses tâtonnements à la recherche des voies d'avenir, et enfin son élan robuste et impétueux, tout cela est personnifié dans l'apparition et dans la carrière de ce moujik prodigieux.
Une famille de pêcheurs; une cabane voisine de la mer Blanche, tout là-bas, dans le lointain nord-est, au delà d'Arkhangelsk; un coin de terre perdu dans la double obscurité des hivers septentrionaux et d'une existence inculte; un gamin aidant son père à jeter les filets — voilà le foyer, la patrie, l'enfance de Michel VassiliéviTCH LoMoxossov (1711-1765). Cette contrée n'était pas entièrement barbare et ténébreuse . Des rayons de lumière y pénétraient accidentellement depuis quelque temps. Pierre avait passé par là, en allant, dans la rade inhospitalière où Chancellor aborda, faire son premier apprentissage de marin. Plus anciennement, les marins anglais y débarquaient déjà un peu de civilisation euro-
péenne. Le ciel inclément, le sol ingrat, la mer rude y formaient, d'autre part, une race forte de travailleurs, dure à la peine; en même temps que l'éloignement, l'isolement au sein d'un particularisme historique protégé par l'espace, y perpétuait des traditions de vie libre, longtemps soustraite aux misères du servage. Le fils du pêcheur put y trouver un paysan, Ivan Choubine, assez instruit pour le mettre en état de faire office de lecteur à l'église. Une connaissance intime de la langue slavoecclésiastique et un profond sentiment religieux restèrent à l'enfant de cet humble début. Chez un autre paysan, il découvrit la grammaire slave de Smotrytski, l'arithmétique de Magnitski, le psautier rimé de Siméon Polotski, et, derrière l'horizon brumeux qui enserrait sa pauvre existence, des clartés nouvelles, devinées, l'attirèrent de plus en plus impérieusement. A dix-sept ans, il n'y tint plus, obtint de Choubine un caftan chaud et trois roubles, s'évada de la maison paternelle et partit. Vers Moscou, vers la lumière! Imaginez son voyage et son arrivée dans la grande ville, où il ne connaissait personne. C'était en janvier (1731), par les grands froids. Il passa une première nuit au marché des poissons, ayant trouvé à se oîter dans un traîneau abandonné. On ne sait quelle providence le fit entrer à l'école académique. La légende veut que pour s'y rendre intéressant il se soit donné pour un fils de prêtre. L'Académie entretenait ses élèves en leur attribuant un altine (monnaie de trois copeks équivalant à trois sous) par jour. Pendant trois ans, Lomonossov vécut sur cette solde : un demi-copek de pain et un demi-copek de kwass suffisaient à le nourrir; le reste était pour les vêtements, le papier, l'encre et les livres. Il en achetait! Il prospéra : au bout de la troisième année il avait au physique l'aspect
d'un Hercule et il savait le latin. On Tenvoya à Kiev pour achever son éducation, en étudiant la philosophie et les sciences naturelles. Peut-être avait-on envie de se débarrasser de lui : il était appliqué, mais turbulent. Il fit mauvais ménage avec les autorités scolaires de Kiev, revint à Moscou et songeait à entrer dans les ordres, faute de savoir comment se caser autrement, quand arriva de Pétersbourg l'ordre d'y envoyer douze des meilleurs élèves de l'Académie. Le gymnase académique de la nouvelle capitale était en disette d'étudiants. Lomonossov fut de la promotion, et quelques mois plus tard, une nouvelle sélection lui faisait passer la frontière, le jetant dans le giron des écoles allemandes. Il alla à Marburg, puis à Freiberg, en Saxe, étudiant la physique, la philosophie et la logique, mais contractant aussi des habitudes de vie déréglée et de débauche, qui devaient ruiner sa robuste santé et hâter sa mort.
En même temps il commençait à se sentir poète. Esprit ouvert à toutes les impressions, d'une envergure phénoménale, il était destiné à réaliser le type le plus complet et le plus puissant de ces intelligences russes, dont la capacité et la souplesse sont pour nous aujourd'hui encore un sujet d'étonnement. On serait tenté de croire que la longue période d'inertie imposée à la race y a en quelque sorte accumulé, en provision d'énergie potentielle, des facultés plus développées ailleurs mais émoussées par l'usure des siècles. Tout en écoutant les leçons de WolfF et de Henkel, Lomonossov rimait.
En 1740, il envoya à Pétersbourg une ode imitée de Gûnther sur la prise de Chocim par les armes russes, et ce fut un événement. Une dissertation sur la versification russe était jointe au poème et provoqua une réplique de Trédiakovski, portée devant l'aréopage académique.
Cette assemblée, composée d'Allemands et de Français, n'y comprit goutte, mais au dehors tout le monde donna tort à Trédiakovski en acclamant l'avènement d'un grand poète. Lomonossov fut célèbre en Russie; mais en Allemagne il avait des dettes et une femme qui ne l'aidait pas à faire des économies. Il avait épousé la fille de son logeur. Il frisa la prison, erra quelque temps de pays en pays et finit par rencontrer, aux environs de Dusseldorf, des recruteurs prussiens qui le grisèrent et le conduisirent à la forteresse de Wesel. Avec sa taille et sa carrure il était de bonne prise. Il s'échappa et réussit à gagner Pétersbourg, laissant en terre allemande femme et enfant. Son beau- père était tailleur et pouvait les nourrir. Au bout de deux ans, d'ailleurs, ayant obtenu une place de professeur adjoint de physique, il se trouva à même d'appeler à lui sa petite famille et Elisabeth- Christine Zilch, l'épouse choisie, en bonne Allemande qu'elle était, se chargea de l'augmenter. Il enseigna la physique, et, par-dessus le marché, la chimie, l'histoire naturelle, la géographie, la versification et la stylistique. En 1745, le départ de l'Allemand Gmelin le rendit titulaire de la chaire de chimie. En 1757, il entra à la Chancellerie académique et jeta aussitôt le gant aux Allemands qui y restaient, et prétendaient continuer à y faire la loi. Il imagina toute sorte de réformes et de combinaisons propres à leur enlever la direction de cet établissement.
La mort d'Elisabeth traversa ses plans et ses ambitions en ruinant le crédit de Chouvalov et en restaurant, dans une certaine mesure, celui de ses adversaires étrangers. Dans le combat qu'il leur avait livré son audace avait égalé sa vigueur, sans que l'appui qu'il était obligé de chercher auprès de Chouvalov l'eût engagé à compromettre sa
dignité. Swift lui-même eût presque pris à son compte les termes par lesquels il repoussait une tentative du « Mécène « pour le réconcilier avec Souniarokov : « Devant Dieu lui-même, et non pas seulement devant les grands de la terre, je n'entends pas faire figure de dourak (sot) ». Mais il s'était montré plus querelleur encore que Trédiakovski, et surtout plus violent, s'emportant à tout propos en incartades et en saillies grossières, où sa rusticité native reparaissait. Il lui arriva d'être exclu temporairement de l'Académie et privé d'une partie de son traitement, pour avoir injurié ses collègues allemands, en les appelant voleurs. Le traitement était de quinze roubles (75 fr.) par mois! Aussi les collègues injuriés, qui, eux, touchaient des appointements moins maigres, eussent-ils souhaité une punition corporelle. Mais Elisabeth résista.
11 mourut en possession d'une renommée qui eut une destinée exactement contraire à celle de Trédiakovski, Pouchkine intervenant dans les deux cas pour reviser les arrêts, insuffisamment motivés, d'une opinion qui demeure aujourd'hui encore insuffisamment instruite. De son vivant, Lomonossov s'était vu comparer à Cicéron, à Virgile, à Pindare et à Malherbe. Il fut pour la postérité immédiate le poète et l'écrivain national par excellence, r « aigle » et le « demi-dieu ». Pouchkine luimême lui fit assez bonne mesure, en disant qu'il avait été, à lui seul, « la première université russe ». 11 lui refusa le don poétique. Il ne voulut voir dans ses vers qu'une imitation maladroite de poètes allemands déjà discrédités dans leur pays, n'accordant quelque mérite qu'à certaines traductions de psaumes et à quelques imitations de la haute poésie des livres saints, où l'ancien lecteur d'église avait trouvé d'heureuses inspirations.
Lomonossov jugeait d'ailleurs lui-même assez dédaigneusement cette partie de son œuvre, et Pouchkine en argua pour conclure que son influence sur la littérature nationale devait être considérée comme funeste.
C'était, oserai-je dire, manquer à la fois de sens psychologique et de sens historique. Les meilleures œuvres sont souvent inconscientes. Naturaliste, chimiste, et surtout physicien de profession, Lomonossov n'a été homme de lettres qu'à de rares heures de loisir. Et il faut voir comment on s'arrangeait pour en déterminer l'emploi! Le 20 avril 1748, un ordre de cour prescrivait au professeur Lomonossov de traduire envers russes, dans les quarantehuit heures, une ode allemande de l'académicien Stœhlin, dont on avait besoin « pour une illumination ». Le 29 septembre 1750, Trédiakovski et Lomonossov recevaient, dans les mêmes conditions, la commande d'une tragédie.
Je n'ai pas à apprécier ici sa valeur comme savant. Ses théories sur la propagation de la lumière paraissent aujourd'hui controuvées, mais d'autres sur la formation de la houille ont reçu la consécration de la science moderne. Dans une étude sur les phénomènes électriques, publiée en 1753, il passe pour avoir devancé Franklin. Dans la seconde moitié de sa vie, il s'est appliqué particulièrement à l'étude de la langue, de la littérature et de l'histoire nationale, et c'est comme poète surtout qu'il a vécu dans la mémoire de deux ou trois générations suivantes. En littérature et en poésie il est un ancêtre, et le vers harmonieux et sonore, qui fait la joie et l'orgueil des lecteurs d' « Eugène Oniéguine », est le vers de Lomonossov, simplement animé par une inspiration supérieure. Il a la même amplitude de ton, la même puissance mâle et la même mesure. L'esprit didactique, marque
générale du temps, la prédominance de la réflexion sur l'inspiration, les réminiscences classiques, Mars et Vénus, Neptune et Apollon, y offensent aujourd'hui notre goût. Les goûts sont changeants. Ce qui reste, c'est le grand souffle qui traverse cette œuvre entière, odes, épigrammes, épîtres, satires et jusqu'au commencement inévitable d'une autre Pétréide, où Lomonossov a épuisé toutes les formes de l'art. 11 n'était pas artiste ; mais il appartenait h une période héroïque, d'enthousiasme, de patriotisme exalté, de virile énergie; il a su donner à ces sentiments une expression populaire et l'âme de Pouchkine lui-même s'en est gronflée et nourrie aux meilleurs moments de verve créatrice.
Pouchkine devait à ce simple moujik jusqu'à la langue dont il a su faire un si magnifique usage. Ce paysan est arrivé à point pour fondre en une coulée harmonieuse les trois éléments hétérogènes que l'histoire, l'église et la Réforme avaient jeté dans la littérature du pays. Et à cet égard aussi sa besogne fut inconsciente. Théoriquement, il croyait perpétuer la séparation de ces éléments, en imaginant une classification correspondante du discours, trois styles d'ordre supérieur, moyen et inférieur, avec un choix de mots et de tournures applicables à chacun. Il mettait, comme de raison, au premier étage les panégyriques pompeux qu'il composait pour Pierre ou pour Elisabeth, en se préoccupant d'y adapter la syntaxe latine, avec ses longues périodes, dont Pouchkine devait s'offenser. Mais dans ses écrits scientifiques, ses notes, ses projets, quelques-uns même de ses poèmes, emporté par le sujet, il oubliait la théorie, choisissait les mots et les tournures qui lui convenaient le mieux, sans souci des compartiments où il prétendait les emprisonner, et, sans le savoir, comme M. Jourdain, arrivait à écrire une
langue qui, puisant à toutes les sources, mêlait et harmonisait spontanément leur produit, et simple, brève, vigoureuse, opulente, est devenue la langue de Pouchkine et celle de tout le monde en Russie.
Auteur d'une Rhétorique imitée de Gottsched, il n'arrivait qu'à y formuler, à son exemple, les principes du pseudo-classicisme contemporain ; mais derrière la Rhétorique venait une Grammaire (1755), et le même homme s'y révélait penseur original, apercevant dans les langues des organismes vivants et déduisant de cette conception d'autres principes qui devançaient son temps.
Lomonossov ne s'est occupé d'histoire qu'incidemment, sur la demande de Chouvalov et d'Elisabeth. Mais il ne savait pas faire les choses à moitié. Il eut vite fait de s'installer en maître sur ce terrain nouveau pour lui et d'y défier Mûller, qui prétendait faire de Rurik un prince Scandinave. Les ancêtres du fondateur de l'empire russe ne pouvaient être que des Romains; Lomonossov prit sur lui d'en convaincre son adversaire, comme aussi de lui interdire d'infliger l'épithète de brigand à Yermak, le fameux chef de bande sibérien, ou de prendre pour sujet de ses études des époques aussi affligeantes pour le sentiment national que celle des faux Démétrius. Il a laissé une « Histoire de Russie » conduite, d'après ces principes, jusqu'à la mort de laroslav, et un court Manuel chronologique et généalogique. Il a mérité qu'on ne s'en souvînt pas trop, ni de ses tragédies non plus. Le grand dramaturge de l'époque fut Soumarokov, et il ne fut pas un Corneille.
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Soiimai'okov.
La vocation d'ALEXis Pétrovitch Soumarokov (1718- 1777) a été décidée par les représentations théâtrales dont la cour d'Anne P^ faisait son principal divertissement. D'ordinaire les spectacles étaient donnés par une troupe italienne; mais on y ajoutait, le dimanche, des intermèdes russes, acteurs et auteurs se recrutant, pour la circonstance, parmi les élèves du Corps des Cadets. Jusqu'à la seconde moitié du xviii^ siècle, ce fut la seule école où se rencontrassent les éléments d'une éducation générale. Soumarokov y marcha avec beaucoup de ses camarades sur les traces des classiques français; après quoi, il servit dans l'armée jusqu'en 1747, où une tragédie de sa composition, « Khorev », jouée par d'autres cadets, le sacra grand écrivain.
Elisabeth obligeait ses courtisans et ses fonctionnaires à assister aux représentations sous peine d'amende. Jusqu'en 1756 pourtant, il n'y eut pas dans la capitale de scène spécialement affectée aux représentations de pièces russes. Une ville de province, laroslavl, en obtint la primeur. Un certain Volkov, fils de marchand, y recruta une troupe et construisit une salle pouvant contenir mille spectateurs. On le fit venir h Pétersbourg et on le garda. Soumarokov, qui avait, entre temps, composé trois autres tragédies, dont un « Hamlet », fut le directeur désigné du théâtre russe enfin fondé. En réalité, la direction passa aux mains d'un procureur impérial. Soumarokov ne sut pas s'entendre avec lui, émigra en 1760 à Moscou, s'y querella encore avec le gouverneur, P. S. Saltykov, et obséda de ses plaintes Catherine II, qui avait succédé
h Elisabeth. Elle finit par lui dire qu'elle n'ouvrirait plus ses lettres, « aimant mieux voir l'effet des passions dans ses drames que dans sa correspondance )). 11 mourut dans la misère et l'abandon.
En dépit de leurs noms varcgues ou slaves, les héros de ses pièces appartiennent moins encore au vieux monde russe que n'appartiennent au monde romain ou grec ceux de Racine ou de Voltaire. Ils sont surtout français, cornéliens, raciniens, voltairiens, avec le talent en moins dans le déguisement. L'imitation des modèles français domine l'œuvre entière de Soumarokov. A Shakespeare, qu'il ne connaît d'ailleurs que par des traductions allemandes, il ne sait emprunter qu'une apparence de sujet, dont la popularisation commence à ce moment. A part, en effet, le monologue du premier acte, son « Hamlet » n'a rien de commun avec celui du poète anglais. A Corneille, à Racine, à Voltaire, il emprunte leur psychologie sommaire, en l'éloignant davantage encore de la nature. Ses « Khorev », ses « Trouvor », son « Démétrius », ne sont que des abstractions, des personnifications artificielles d'une idée ou d'un sentiment unique, qui d'aventure ne correspond nullement à leur physionomie naturelle ou probable. Il exagère de même et travestit Molière, poussant la comédie à la farce, la critique générale des mœurs au pamphlet et l'épigramme àJ'injure.
Encore faut-il lui tenir compte de son éducation, comme de son entourage, et, en l'accablant à son tour, Pouchkine a perdu de vue une fois de plus les lois de la perspective historique, La littérature étrangère n'est pas en Russie, au xvin^ siècle, une bouture plantée sur un tronc indigène; c'est le plant lui-même, brusquement introduit dans un sol mal préparé pour le recevoir. Il
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poussera quand même vigoureusement et rapidement arrivera à éliminer les cléments étrangers, en absorbant et en élaborant les sucs du terroir qui l'a recueilli. Mais on ne peut s'étonner qu'il donne d'abord des fruits mal venus, disgracieux à l'œil, sans parfum et sans saveur.
Les tentatives littéraires de Soumarokov et de ses contemporains se sont rencontrées, d'autre part, avec une période de transition dans la littérature occidentale, où le pseudo-classicisme lui-même se dénaturait et se corrompait. La gloire rivale de Lomonossov inquiéta moins Soumarokov qu'il ne fut hanté par celle de Voltaire. S'il composa 80 odes pour dépasser le compte de Lomonossov, traduisant comme lui des psaumes et renchérissant sur lui en verve dithyrambique et en platitude pour célébrer les vertus d'Elisabeth, c'est à Voltaire qu'il pensait en passant du drame lyrique à l'églogue, de l'idylle au madrigal et de l'épigramme à l'épitaphe. Et tout cela était fort critiquable; mais la critique n'existait pas au sein d'une société qui, au point de vue intellectuel, restait à l'état d'ébauche, qui avait plus d'appétit que de goût et regardait moins à la qualité qu'à la quantité des plats. S'avisant, en 1759, de fonder le premier périodique littéraire de son pays sur le modèle créé par Steele et Addison, Soumarokov ouvrit lui-même une voie où, pendant près d'un siècle encore, le génie d'un Biélinski se ferait attendre. Il ne put naturellement mieux faire que d'y suivre les traces de Boileau, en une critique purement extérieure, dirigée contre les fautes de langue, de grammaire et de syntaxe et fortement inspirée par des préventions personnelles. Lomonossov, accusé d'avoir converti la langue de Moscou en « patois d'Arkhangelsk », y fut le plus fréquemment pris à partie et le
tempérament de Soumarokov, où une vanité exaspérée tenait la première place, s'y donna carrière.
Mais la vanité seule avait fait de lui un homme de lettres et les conditions matérielles et morales, auxquelles il avait affaire en cette qualité, étaient si exaspérantes! Rédacteur d'une revue, ses rares collaborateurs : Trédiakovski, Kozitski, Polétika, lui laissaient habituellement toute la besogne et ses abonnés le quittaient au bout de la première année. Directeur de théâtre, il touchait 5 000 roubles d'appointements, qui devaient suffire à tous les frais de mise en scène, et les trois quarts des places étaient occupées par un public non payant! Tel jour il avait à prévenir Chouvalov qu'on ne jouerait pas, parce que « Trouver » manquait de costume. Payant ou non, le public était grossier, causant bruyamment et « cassant des noix » pendant la représentation et s'intéressant plus aux vêtements des acteurs et à la figure des actrices qu'à l'action de la pièce.
La susceptibilité naturelle de Soumarokov en fut aggravée et développée maladivement. Il imagina de composer un extrait comparatif de ses odes et de celles de Lomonossov, pour prouver que seul il avait su imiter convenablement Malherbe et Rousseau. En 1755, le « Mercure de France » publia un compte rendu détaillé et fort élogieux d'une de ses tragédies. Il n'en fallut pas davantage pour le persuader qu'il était désormais l'égal de Voltaire. Il envoya à Ferney quelques-unes de ses pièces, reçut un paquet de compliments, et se crut en mesure de partager avec le maître de Ferney l'empire du monde littéraire. Du moins prétendit-il régner despotiquement en Russie. En 1764, il désira voyager à l'étranger aux frais de la couronne : « Si l'Europe était décrite par une plume comme la mienne, une dépense de
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300 000 roubles compterait pour peu... Ce qu'on a vu à Athènes, ce qu'on voit maintenant à Paris, la Russie l'aperçoit également par mes soins... Une foule de poètes n'a pu produire en Allemagne ce à quoi je suis arrivé par mon effort solitaire... »
Cet efiort très grand était mal récompensé. En faisant de lui un émule de Racine et de Voltaire, le hasard avait mal servi Soumarokov. Sa vraie vocation littéraire était autre. En s'essayant à tous les genres, il lui est arrivé d'effleurer celui où Kantémir se plaisait tant et aussitôt il y rencontrait une inspiration personnelle et forte. La forme de ses satires, de ses fables, de ses apologues n'est pas merveilleuse; les tableaux y ont pourtant un relief, les idées une vigueur, les sentiments une intensité telle, que le génie national en garde aujourd'hui encore la trace en des traits qui sont devenus des proverbes. Tableaux des mœurs locales, introduits gauchement dans le cadre déjà emprunté par Kantémir à Boileau, mais autrement frais et savoureux ; idées humanitaires du temps, mal ajustées au régime indigène, mais y faisant pénétrer quand même quelques notions de liberté, de tolérance, de progrès intellectuel; enfin, répandu partout, un sentiment profond, sincère, ingénu, de patriotisme, d'attachement au sol natal, de fierté nationale. Voyez, dans le « Chœur au monde corrompu », l'aventure de l'oiseau qui revient des pays étrangers, « où on ne vend pas les hommes comme du bétail... où on ne perd pas un patrimoine sur une carte... ». L'oiseau revient quand même à tire-d'aile et se pose avec joie sur la branche du bouleau russe.
Le récit de la mort de « Trouvor » n'est qu'une transcription de celui de Théramène; le monologue de « Démétrius » (« Le diadème des tsars semble vaciller sur ma
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tête ))) rappelle celui de Richard III, dont Pouchkine se souviendra à son tour. L'auteur de « Trouver » et de (c Démétrius n n'en a pas été empêché de s'élever dans ses satires, contre l'hégémonie des mœurs et des lettres françaises implantée dans son pays. L'œuvre de Lomonossov, si jaloux qu'il en fût, lui donnait la conscience d'un avenir meilleur promis à la littérature nationale. 11 y voyait monter une sève nouvelle et originale. Et peutêtre, en effet, sans la période prochaine d'occidentalisme outré, dont le règne d'une autre Allemande, Catherine la Grande, d'Anhalt et de Zerbst, est devenu l'instrument, son propre effort eût donné d'autres résultats, et la nationalisation du patrimoine créé par le moujik d'Arkhangelsk eût été avancée d'un demisiècle.
Soumarokov lui-même n'eut pas d'héritiers directs. Ses collaborateurs dans l'art dramatique furent Fiodor Volkov (1729-1763) et Dmitrievski. De l'œuvre littéraire du premier, qui s'est distingué aussi comme acteur, architecte, décorateur et machiniste, on ne connaît qu'une mascarade : « Le triomphe de Minerve », publiée en 1763. Dmitrievski joua d'abord les rôles féminins dans la troupe de Volkov, auquel il succéda comme premier rôle, après un séjour de deux années à l'étranger. Je le retrouve, h quelque temps de là, membre de 1' « Académie des sciences », de la « Société libre d'économie » et de la « Société des amis des lettres russes ». Un homme qui avait foulé de ses pieds le sol où naquit Voltaire ne pouvait rester comédien. Il composa des pièces, fit des adaptations et écrivit une histoire du théâtre russe, dont l'original ne s'est pas conservé, mais dont un autre acteur, I. Nossov, s'est servi pour une chronique fort appréciée.
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Le mouvement scientifique contemporain échappe au cadre de ces études, n'ayant rien de littéraire. En dehors de Lomonossov et de Soumarokov il n'est guère représenté que par le travail et l'initiative de quelques étrangers de mérite : Mûller, Schlôzer, Bilfinger. — L'époque d'Anne Ivanovna a laissé d'assez nombreux mémoires, dont ceux de la princesse Dolgoroukaïa, du prince Chakhofskoï (1705-1772), de Nachtchokine (f 1761) et de Danilov méritent une mention particulière.
Nathalie Dolgoroukaïa.
Nathalie Borissovna Dolgoroukaïa (1713-1770) est l'héroïne d'un drame qui a fait couler bien des larmes en Russie et inspiré une pléiade de poètes, Kozlov entre autres. Elle est aussi le prototype d'un élément historique, où quelques observateurs ont aperçu, non sans raison peut-être, le côté idéal de la Russie moderne et la contre-partie sublime de certaines déchéances morales, qui accompagnent son prodigieux essor. A près d'un siècle de distance, elle semble annoncer ces femmes de Décemhj'istes, qui ont voulu, en 1825, accompagner leurs maris sur la route de Sibérie et partager leur destinée. Fille du vaillant compagnon d'armes de Pierre le Grand, le feld-maréchal Boris Chérémétiev, à la veille de la catastrophe qui devait faire d'elle un objet d'éternelle pitié, elle paraissait promise au plus enviable avenir. Elle avait dix-huit ans, une beauté radieuse, une des plus grandes fortunes du pays et un fiancé, Ivan Dolgorouki, qui était le grand favori du tsar régnant, Pierre IL Avant que le jour des épousailles se fût levé, de toute cette joie il ne restait rien. La mort du tsar, la disgrâce du
favori, une persécution englobant toute sa famille, la confiscation, l'exil, jetaient la malheureuse sur une voie de douleur, où, d'épreuve en épreuve, elle marcherait jusqu'à la mort. Elle suivit son fiancé, dont elle voulut quand même faire son époux, à Berezov, village perdu dans la lande sibérienne , elle se glissa furtivement auprès du cachot, trou creusé dans la terre glacée, où on le laissait mourir de faim, lui apportant quelques aliments et quelques caresses; à Novgorod, un peu plus tard, elle le vit périr dans des supplices sans nom, et elle lui survécut pour laisser une mère à deux enfants, fruit de quelques heures d'amour fugitives. L'avènement d'Elisabeth la rappela h Moscou, mais ne la rendit pas au monde. L'éducation de ses enfants achevée, elle s'en fut à Kiev, jeta dans le Dnieper sa bague de fiançailles, et prit le voile. Elle a composé ses Mémoires dans une cellule de nonne. On y chercherait en vain une plainte; rien que ces quelques lignes tracées au moment où elle sentit sa fin approcher : « J'espère que toute âme chrétienne se réjouira de ma mort, en se disant : elle a cessé de pleurer ». Insensible? Non. Et pas davantage victime passive. Fière, au contraire, passionnée, très irritable, et incapable d'oublier ni qu'elle est une Dolgoroukaïa ni que Biron, le favori d'Anne, auteur présumé de ses maux, a fait des bottes pour son oncle, en quoi sa mémoire la trompait, d'ailleurs. En route pour la Sibérie, naviguant sur l'Oka, elle achetait un esturgeon et se plaisait à lui faire suivre le bateau, pour avoir, disait-elle, un compagnon de captivité. Mais, en gardant sa sensibilité de femme et son orgueil de patricienne, elle ne se révoltait pas. Chrétienne par la résignation et fille par l'endurance d'une race que des siècles de torture ont dressée à la science de souffrir. Nous retrouverons ce trait.
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Le trait le plus saillant, dans les autres mémoires que j'ai cités, c'est l'apparence déconcertante de vide moral, où visiblement se meuvent leurs auteurs, avec la société entière qu'ils évoquent par leurs souvenirs. Les figures mises en scène par Danilov semblent avoir servi de modèles à Von-Visine et à Catherine II, pour les types comiques dont je parlerai tantôt.