LE SERVAGE OCCIDENTAL. — CATHERINE II
1. La Sémiramis du Nord. L' « âge d'or ». Double effort de la pensée contemporaine pour l'assimilation des éléments étrangers de civilisation et l'élaboration du moi national. Origines de l'occidentalisme et du sla- Tophilisme. Catherine contrarie successivement l'un et l'autre courant. Le résultat est un recul. Littérature d'imitation. Œuvre personnelle de la souveraine. Journalisme. Histoire. Théâtre. Ecrits pédagogiques. Correspondance. — 2. Von-Visine. Le Brigadier. Le Mineur. — 3. Le théâtre. Kniajnine. Les adaptations de pièces françaises. Kapnist. La Chicane. Loukine. Essai de comédie bourgeoise. L'Opéra-Comique. — 4. Diérjavine. L'homme et l'écrivain. La chronique poétique du grand règne. Œuvres lyriques. Théâtre. Les imitateurs. — 5. Khéraskov. Tragédie et roman. — 6. Bogdanovitch. « La petite Psyché » {Douckenka). Le premier fabuliste russe. Khémnitzer. Invasion de la littérature étrangère. — 7. Radichtchev. Mouvement intellectuel contemporain. Le Voyage de Péiersbourg à Moscou. Exil en Sibérie. Novikov. Journalisme. Démêlés avec Catherine. Affiliation à la Franc-Maçonnerie. Propagande philosophique et humanitaire. Emprisonnement. — 8. La princesse Dachkov. L'Académie russe. — 9. Le mouvement scientifique. Chtcherbatov, Boltine.
La Sémiî'amis du Nord.
Jusque dans certains manuels publiés à l'étranger, le règne de la Sémiramis du Nord est appelé « âge d'or » de la littérature russe. L'or distribué par Catherine à ses panégyristes de France et d'Allemagne peut seul jus-
tifier cette qualification. L'époque où elle régna est remplie par un double travail, dont les commencements remontent plus haut et ont été signalés déjà dans ces pages. C'est d'abord l'assimilation hâtive et fiévreuse des idées humanitaires, dont nous avons aperçu la trace dans l'œuvre de Soumarokov. Indirectement toujours, à travers le nouveau crible encyclopédique, l'esprit national entre en contact par elle avec la pensée anglaise. Ce travail extérieur est accompagné d'un autre, intérieur et plus intime, où s'élabore la conscience du moi national. Les idées philosophiques empruntées au dehors en favorisent le développement. Dans ses querelles avec les étrangers, Soumarokov n'arrivait encore, le plus habituellement, qu'à opposer la France à l'Allemagne. Ses successeurs sont plus avisés : ils abordent l'inventaire des importations exotiques et y font le départ des objets bons à garder et d'autres qui en leur pays d'origine ont déjà été mis en rebut. Un mouvement de désenchantement et de retour sur soi-même s'ensuit naturellement. Il se traduit, dans la science, par la mise au jour de chroniques et autres documents se rapportant au passé national; la publication de recueils réunissant les trésors de la littérature nationale; la fondation d'une « Académie russe » chargée de composer un dictionnaire et une grammaire de la langue nationale; des voyages d'exploration à l'intérieur du pays. Dans la littérature, un certain nombre d'œuvres, s'inspirant des motifs nationaux et les idéalisant outre mesure, procèdent du même esprit. Ainsi se forment deux courants qui, sous le nom d'occidentalisme et de nationalisme, ou slavophilisme, se sont perpétués jusqu'à nos jours. Dans le célèbre Questionnaire adressé à Catherine et jugé indiscret par elle, Von-Visine indiqua déjà le problème inquiétant qui s'en dégageait.
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Comment concilier les deux extrêmes? Elle n'en savait rien et s'en souciait peu. Elle encouragea d'abord les deux mouvements, puis les contraria, quand ils lui parurent gênants, l'un et l'autre, jusqu'à les suspendre, ou peu s'en faut. Elle favorisa surtout la littérature pseudoclassique, au détriment de cette littérature originale, issue du fonds populaire, dont nous avons vu les prémices dans Frol Skobiéiev. Il serait injuste de lui en faire porter toute la responsabilité. Le phénomène s'est reproduit partout, comme une conséquence naturelle et inévitable de la Renaissance et de la culture artificielle imposée par elle. L'Allemagne en est arrivée, par ce fait, à oublier jusqu'à sa langue nationale. Pendant deux siècles elle a écrit en latin, puis en français. Et le fonds populaire, plus riche qu'en Russie, y a plus souffert encore de cet abandon. Dans un pays de régime autocratique comme la Russie tous les phénomènes de la vie commune relèvent cependant, plus ou moins, du souverain, de sa volonté ou de son influence. Et, quand ce souverain est écrivain, il est maître, sinon de déterminer la voie du développement littéraire, du moins d'y régler sa marche à peu près despotiquement. La Russie devait passer par l'éducation classique. Elle aurait pu y faire un stage moins long et moins préjudiciable à ses facultés naturelles.
En digne héritière de Pierre le Grand qu'elle prétendait être, Catherine commença par ouvrir portes et fenêtres à tous les vents du dehors. Elle défia la tempête, polémisa avec Novikov et installa Diderot dans son intimité. Les gestes exubérants de l'encyclopédiste arrivant à l'offusquer, elle mit une table en travers des entretiens familiers et continua à goûter les idées qu'ils lui communiquaient. Elle n'y apercevait qu'un pur jeu d'esprit, susceptible de défrayer les heures de loisir. Il n'y avait
d'ouverts, en somme, au courant d'air que son palais et ceux de quelques seigneurs de son entourage. Les chaumières et les demeures même des hobereaux de province attirés à Saint-Pétersbourg restaient closes, calfeutrées par la tradition, la religion, l'ignorance, impénétrables. Le souffle du large pouvait ainsi venir; à l'intérieur des salons voluptueux, on aurait toujours la ressource de le faire passer par la flûte railleuse de Frédéric II et d'en tirer des airs de contredanse. En pénétrant dans ce milieu, la liberté devenait simplement licence et servait d'écran élégant à la débauche.
Mais il devait arriver qu'en Occident le tonnerre grondât pour de bon. Aussitôt Catherine s'effara : « Fermez partout ! Des volets , des cadenas, de triples serrures à toutes les portes, et la consigne de rester chez soi pour tout le monde! Un homme, un convaincu et un naïf, Radichtchev, s'obstina au dehors, tendant l'oreille à l'ouragan, recueillant les clameurs qui, maintenant, effrayaient la souveraine. En prison, l'homme ! On le condamna à mort. Elle le gracia, en l'envoyant en Sibérie, et le courant occidental , humanitaire , fut arrêté net. Restait l'autre, le courant nationaliste, que le mouvement de réaction maintenant inauguré semblait devoir favoriser. Le malheur était que chez les slavophiles de la trempe de Novikov, il se trouvait compromis par un mélange d'idées humanitaires. Novikov fut un popularisateur. Il distribuait des brochures et fondait des écoles. Il alla aussi en prison, et Catherine respira. On allait être tranquille. A la fin du règne on n'écrivait plus guère; sous Paul I" on cessa de parler.
Dans l'évolution du génie national, cette époque correspond à une maladie de croissance, naturelle, mais aggravée par des circonstances accidentelles, dont la plus nocive a
été célébrée par les philosophes contemporains et est encore célébrée par quelques-uns de leurs héritiers comme un bienfait des cieux. Même dans la période de grande activité littéraire, qui précéda l'arrêt final, l'occidentalisme outré de Catherine contrariait le développement normal de l'arbre, en y plantant de nouvelles et surabondantes greffes. Catherine n'était qu'une Allemande qui avait appris le russe en marchant pieds nus dans sa chambre, mais qui savait mieux le français. Elle écrivit beaucoup; elle fut de son temps par le prurit littéraire, et, dans ce sens, elle a fait assurément œuvre de propagation utile. Mais on chercherait vainement une idée originale sous sa plume. Elle pasticha héroïquement Voltaire et même Shakespeare, et évoqua une légion de contrefacteurs, asservis à la philosophie encyclopédique, à la poésie ossianesque, à la comédie bourgeoise, à tout un sérail de muses étrangères, dont ils ne furent que les eunuques, avec des voix de fausset. Chez Diérjavine luimême on ne retrouve plus ni l'élan, ni la foi, ni le verbe sonore et mâle d'un Lomonossov.
L'activité littéraire de la souveraine se manifesta d'abord dans les « Mélanges » [Vssiakaïa Vssyatchina), journal publié sous sa direction (1769-1770) par son secrétaire de cabinet, Grégoire Vassiliévitch Kozitski. Elle se donna plus tard au théâtre, en une série de comédies, de drames, d'opéras, pour revenir, en 1783, au journalisme, avec des articles satiriques, insérés dans d'autres recueils : les « Réalités et Fictions » [Byli i Niébylitsy), notamment, publiées par 1' « Interlocuteur » (^Sobièssiédnik). Aux abords de la Révolution française, Sémiramis renversa son encrier.
Sa correspondance intime a aussi en grande partie un caractère littéraire, et, pour ses petits-fils, elle a composé
toute une petite bibliothèque Alexandro-Constaiitinienne, disait-elle, où figurèrent des contes pédagoo-iques inspirés de Montaigne, de Locke, de Basedow et de Rousseau, un recueil de proverbes, des contes allégoriques enfin empruntés aux légendes nationales.
Elle a touché aussi à la science, en des « Notes sur l'Histoire russe » et une réfutation du voyage en Sibérie de l'abbé Chappe, publiée sous le nom de « l'Antidote ». Elle a dû avoir beaucoup de collaborateurs, car elle n'a jamais su écrire couramment aucune langue. Novikov passe pour avoir mis la main à quelques-unes de ses comédies, — les moins mauvaises. Et l'histoire de ses relations avec le célèbre publiciste semble bien confirmer l'hypothèse.
Son « Théâtre)) acompte, paraît-il, jusqu'à trente pièces. Nous n'en avons gardé que onze comédies et drames, sept opéras et cinq proverbes. La valeur artistique de ce trésor est nulle, quoi qu'en ait dit Diderot.
Catherine affectait d'ailleurs de ne chercher dans ses essais dramatiques que les trois objets suivants : 1° un divertissement; 2° le moyen d'alimenter le répertoire national qui criait famine; S'' des armes pour combattre le maçonnisme. « 0 Temps ! 0 Mœurs ! )) met en scène une fausse dévote. M™® Khanjakhina, qui s'abîme dans un pieux recueillement devant les saintes images quand on vient lui réclamer de l'argent, assomme ses servantes avec un missel, et court les églises pour recueillir des commérages. On peut y apercevoir un plaidoyer pro domo, dirigé contre ceux que scandalisait la vie libre et joyeuse, dont l'auguste auteur donnait l'exemple.
Une autre comédie : « Le jour de noces de M™® Vor-
tchalkhina )) reprend ce thème avec quelques variantes.
Les autres comédies, postérieures à la brouille de
LlTTtlUVTURE BUSSE. '
l'auteur avec Novikov, sont beaucoup plus faibles. Dans l'une d'elles (Histoire d'un panier à linge), Catherine a adapté quelques scènes des « Coninicres de Windsor ».
En tète de ses drames « Rurik » et « Oleg », elle a écrit : Imitation de Shakespeare. Elle avait lu le tragique anglais dans une traduction allemande d'Eschenberg et s'était appliquée à reproduire ce qu'elle avait su comprendre du modèle : quelques traits de composition purement extérieurs. A part cela, conçu dans la période anté-révolutionnaire, son « Rurik » est un fils de l'esprit encyclopédique, avec des idées et des sentiments aussi étrangers à Tàme de Shakespeare qu'à celle, vraisemblablement, des princes Varègues.
Contemporain des rêves d'expansion orientale que l'auteur caressait en compagnie de Patiomkine, l'autre drame appartient plus au domaine de la politique qu'au domaine de l'art ou de l'histoire nationale. Ole^- y entre en vainqueur dans les murs de Constantinople.
C'était encore une façon de faire la guerre aux Turcs. Pour guerroyer contre les Francs-Maçons, au théâtre comme au journal, Catherine rentrait dans sa forteresse du « despotisme éclairé ». Fondateurs d'écoles et d'hôpitaux, les Francs-Maçons lui semblaient des rivaux outrecuidants. N'était-elle pas là pour cela! Elle y mit de la mauvaise foi, confondant volontiers un Novikov avec un Cagliostro.
Trois de ses comédies : « Chamane de Sibérie », a Le Trompeur » et « L'Illusionné », appartiennent à cet ordre d'inspiration.
Les relations de la Souveraine avec Novikov eurent pour origine une polémique assez vive entre « Les Mélanges » et « Le Bourdon » {Troutègne) . Novikov dirigeait ce dernier recueil. Catherine y prit souci de mettre
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les rieurs de son côté. Très g-aie naturellement, sans ombre de sentimentalisme, avec un penchant marqué pour la bouffonnerie, elleadoraitLesage, préférait Molière à Racine, et dans Shakespeare goûtait surtout l'élément comique. Novikov s'attaquant, dans « Le Bourdon «, aux vices traditionnels, et nullement extirpés par la Réforme, de la vie politique et sociale du pays, elle lui donnait raison sur le fond, mais lui en voulait de prendre les choses au tragique. Les fonctionnaires avaient tort de voler, assurément, et les juges de se laisser corrompre, mais les malheureux étaient sujets îi tant de tentations! A bout d'arguments, elle se fâcha, rappela à son contradicteur qu'en un temps encore proche il eût risqué à ce jeu de faire connaissance avec le pays de Chamane et supprima « Le Bourdon » (1770), ce qui constituait la plus A'ictorieuse des répliques.
Plus ou moins sincèrement, le publiciste ainsi réduit au silence se laissa convaincre, à ce moment, que la critique acerbe, la satire impitoyable, l'acrimonie et la colère n'étaient pas, parmi les agents de moralisation, les meilleurs que l'on put choisir. Il alla au-devant d'une réconciliation, à laquelle Catherine se prêta volontiers. On se vit, on s'entendit et on collabora, dans un nouveau journal « Le Peintre w {Jwopisièts) et probablement aussi dans les comédies « 0 Temps! O Mœurs! w et « Le jour de noces », où les idées et les sentiments chers à Novikov, la haine de la gallomanie, le souci de la condition misérable du paysan russe, se font jour visiblement.
Cet attelage h deux n'était pas destiné à aller loin. Novikov tira trop de son côté. En 1774, « Le Peintre », accusé d'affiliation au franc-maçonnisme, fut interdit à son tour et un temps d'arrêt se produisit dans le mouvement naissant de la presse russe. Inauguré en 1779, « Le
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Messager de Saint-Pétersbourg » partag-ca au bout de d^ux anurcs le sort de ses prédécesseurs, et en le remplacanl, en 1783, « L'Interlocuteur des Amis de la langue rus^e » marqua un retour à la presse officielle de l époque précédente. Sous le tUre de « Réalités et Fictions », Catherine y inséra une de ses œuvres les plus curieuses. Vous y trouverez une suite d'articles écrits a l emportepièce, sans autre lien qu'une tendance générale de persiflage humoristique appliqué k la société contemporaine; beaucoup de gaieté toujours, d'entrain, de jeunesse elle avait cinquante ans, - de verve amusée et assurée sans raison suffisante parfois - d'amuser les autres; une connaissance intime de tous les milieux, y compris les bas-fonds populaires, et des intentions moralisatrices, surprenantes chez l'héroïne d'un roman qui déjà avait eu tant de chapitres. Le trait satirique semble plus lourd ici eue dans les comédies et la morale paraît plus facde : Novikov est loin. Il fallait pourtant un contradicteur a Catherine. Le journal se donnait pour un champ clos, ou toutes les opinions pourraient se rencontrer librement. Elle trouva Von-Visine. Il rédigea son fameux « Questionnaire », en y demandant, entre autres, « pourquoi les bouffons, les badins et les arlequins, qui n'avaient au temps passé d'autre emploi que de divertir les gens, recevaient maintenant des charges et des distinctions qui ne semblaient pas faites pour eux? » La question visait directement Narychkine, un des intimes de la Souveraine. Elle fut jugée fort impertinente et l'auteur dut, après amende honorable, renoncer à en faire d'autres. La princesse Dachkov, qui à son tour entra en lice, n eut pas meilleure fortune. Au premier coup droit, Catherine arrêta la passe d'armes; elle écrivit à Grimm : « Ce journal ne sera plus si bon, parce que les bouffons du
journal se sont brouillés avec les éditeurs; mais ceux-ci ne peuvent qu'y perdre. Cela faisait la félicité de la ville et de la cour. »
Les houfjons — c'était elle-même — se firent sérieux et graves, remplaçant « Les Réalités et Fictions » par des « Notes sur l'histoire russe », et le joui nal y perdit, en effet, la plupart de ses lecteurs. L'esprit de ces articles est celui de 1' « Antidote », avec la même préoccupation de défendre le prestige national menacé et le même emploi d'arguments scientifiques qui échappent à la discussion. Elle y déraisonna imperturbablement jusqu'en 1784, époque h laquelle la mort du beau Lanskoï lui ôta, pour quelque temps, le goût de la littérature.
Les écrits pédagogiques, dont j'ai déjà fait mention, appartiennent à la dernière période de sa vie. Elle y mit fortement à contribution Locke et Rousseau, en même temps qu'elle appliquait h l'éducation de ses petits-fils la théorie de la supériorité de l'éducation sur l'enseignement, empruntée aux deux grands écrivains.
Mieux que par ses écrits elle a servi la science et la littérature par une initiative souvent heureuse, l'art vraiment souverain de grouper les efforts individuels. Le fameux « Dictionnaire des langues et des dialectes », publié en 1787-1789 à Saint-Pétersbourg avec le concours de l'académicien et voyageur russe Pallas, du libraire et critique allemand Nicolaï, de Bacmeister et d'Arndt, a vu le jour de la sorte et a marqué dans l'histoire de la linguistique. Elle a, d'autre part, dans un milieu restreint il est vrai, et sous la forme d'un dilettantisme quelque peu capricieux, propagé le goût des sciences et des lettres parmi des gens auxquels la chasse, les combats d'animaux féroces et les luttes à coups de poingtenaient lieu de passe-temps favori. Enfin, pour un temps
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malheureusement assez court, clic a inauguré, clans la presse, un régime de liberté que la Russie ne devait plus connaître. J'ai fait d'avance la part de ce que son intervention et son influence ont pu y avoir de nuisible. On en jugera mieux en appréciant l'œuvre d'un Von-Yisine.
Von-Visine.
Le plus grand écrivain de l'époque fut aussi un Allemand. Sous la bannière de l'ordre teutonique des Porteglawe, ses ancêtres comptèrent parmi les plus redoutables ennemis de la race slave. La famille était établie en Russie depuis Ivan le Terrible, et Denis Ivanovitch Von- VisixE (1744-1792) naquit à Moscou; mais c'est encore à un Allemand, plaisanté, depuis, méchamment par lui dans un essai autobiographique, qu'il a dû probablement de devenir un homme de théâtre. Une pièce de Holberg, représentée h Saint-Pétersbourg sous le règne d'Elisabeth, semble avoir décidé sa vocation. En 1766, tout en poursuivant une carrière administrative comme secrétaire du ministre l.-P. lélao-uine, il écrivit son « Brigadier ».
Cette comédie eut en lecture un tel succès que tous les hauts personnages, y compris l'impératrice elle-même, désirèrent l'entendre. Mais l'auteur subissait à ce moment une crise religieuse qu'on dit avoir été déterminée chez lui par les propos du procureur du saint-synode, Tchébichev, représentant de la plus haute autorité ecclésiastique du pays et athée. Son influence sur l'esprit de Von- Visine fut victorieusement combattue par celle de Samuel Clarke, dont l'écrivain goûta les ouvrages théologiques. Il traduisit môme quelques chapitres du « Traité de l'exis-
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tcnce de Dieu », et fut apaisé. M;tis il laissa sa plume oisive. Il monta les échelons de la carrière, devint en 17G9 chef du cabinet du Ministre des Affaires étrangères, N.-S. Panine, s'enrichit et voyagea à l'étranger. 11 séjourna à Leipzig, à Lyon, à Montpellier, et enfin à Paris, d'où il écrivit à Panine des lettres qui ont fait grand bruit, mais qui ne sont pas un chef-d'œuvre. En 1782 seulement, après une éclipse de seize ans, il reparut à l'horizon littéraire, avec le « Questionnaire » qui devait mettre Catherine de si méchante humeur, puis avec une nouvelle comédie, « Le Mineur », qui le plaça d'un coup au premier rang. L'année d'après, je le retrouve encore à l'étranger : la mort de Panine, le mécontentement de l'impératrice, d'autres contrariétés unies à une vie de désordre ont miné sa santé. A quarante ans il n'est plus qu'une ruine. Il éprouve une première attaque de paralysie, forme, en 1786, le projet d'une nouvelle tentative de journalisme indépendant, se heurte à un çeto formel de la censure et meurt, en 1792, au milieu d'une seconde crise de prostration morale et de fanatisme religieux, où semble présagée la fin de Gogol.
Le talent de Von-Visine est essentiellement satirique. Au temps où il suivait les cours de l'Université de Moscou, ses bons mots faisaient déjà fortune, et « Le Brigadier » peut être considéré comme préludant aussi à la manière de Gogol, avec infiniment moins d'art et une absence plus complète d'idéal. Le sens de cette satire apparaît comme purement négatif. L'auteur s'est proposé de montrer l'influence néfaste de l'éducation et des mœurs françaises; mais, relevant de cette influence ou non, les représentants de l'ancienne et de la nouvelle société sont renvoyés dos à dos en une répartition presque égale de ridicule et d'abjection morale. Héros du vieux type, le Brigadier,
qui n'a lu que le « llèglement militaire « et n'a souci que de son tchine, n'est guère en état d'attirer à lui les sympathies. Sa femme nous laisse dans l'embarras sur ce que nous devons admirer de sa simplicité et de sa bonté, ou mépriser de son avarice et de sa sottise. Opposée à ces figures peu attrayantes, celle d^Içanouchka, le fils du Brigadier, élève des instituteurs français, manque de fond qui fasse ressortir en vigueur ses traits caricaturaux. L'intrigue est nulle; la force comique remplacée par des procédés de farce vulgaire. En copiant Holberg et Dryden, Von-Visine n'est arrivé cpi'à nous donner la sensation d'une recherche laborieuse d'effets grossiers et d'un étalage complaisant d'immoralité, où l'intention moralisatrice a peine à se faire jour.
« Le Mineur » suit « Le Brigadier » comme la seconde partie des « Ames mortes » suivra la première, en un effort analogue pour remplir le vide creusé par la négation, où l'auteur s'est d'abord confiné. A côté de M"® Prostakova, qui n'a rien appris et rien désappris et qui s'indigne en apprenant qu'une de ses servantes serves, étant malade, a osé se mettre au lit (« elle s'imagine donc être née, l'impudente ! ))) ; à côté de son fils, Mitrofanouchka (le Mineur), qui n'a gagné aux leçons de ses maîtres grossiers et stupides qu'un défaut absolu de sens moral, voici donc paraître, dans la nouvelle pièce, des types idéaux : Sophie, une jeune personne que l'on destine à Mitrofanouchka, mais qui, le livre de Fénelon sur l'éducation à la main, rêve d'un autre mari; Starodoume, son oncle, qui a lu r « Instruction pour la commission législative » et s'est pénétré de ses principes, et enfin le bon « tchinovnik », Pravdine, un représentant du « despotisme éclairé », qui intervient à la fin, comme un deus ex machina, pour dénouer l'intrigue et mettre toutes choses à leur place.