‹ Littérature russeChapitre 35 sur 82 · VON-VISINE · texte numérisé non relu

VON-VISINE

Malheureusement, si, dans « Le Brigadier », nous n'avions guère à choisir entre deux réalités également repoussantes, le choix, dans « Le Mineur », est à faire, selon les apparences, entre la réalité et la fiction. M'"" Prostakova et son fils sont des êtres en chair et en os comme on en rencontrait fréquemment dans la société du temps. Il n'y a qu'à consulter les mémoires de l'époque pour se convaincre du peu de chance qu'on avait d'y trouver une Sophie, outre que cette lectrice de Fénelon est insupportablement pédante, ou un Pravdine, outre que ce fonctionnaire modèle montre un embarras pénible à mettre d'accord ses idées avec ses goûts, son attachement aux traditions du bon vieux passé avec son enthousiasme pour la Réforme. Ce sera aussi le cas des futurs héros idéaux de Goo^ol.

Comme facture, la pièce se ressent d'une étude plus approfondie des modèles occidentaux, ce qui lui donne quelque ressemblance avec un manteau d'arlequin. L'examen de géographie, où Mitrofanouchka révèle sa stupidité, vient du « Jeannot et Collin » de Voltaire.

Les idées exprimées par Starodoume appartiennent en grande partie à la doctrine nationaliste de l'époque, se rapprochant beaucoup de la thèse slavophile des temps modernes. La vision du monde occidental y est pareillement imparfaite et courte. Dans le mouvement philosophique contemporain , qui l'attire en l'effrayant, Yon-Visine lui-même n'aperçoit qu'un élément de corruption, sans découvrir le principe libérateur qui s'en dégage. Aussi, au premier contact, « invoque-t-il tous les textes de la Bible pour conjurer le diable étranger », suivant l'expression de Dostoïevski. Ses lettres datées de France se ressentent de cette disposition d'esprit, avec, déjà, le parti pris d'opposer au soleil couchant de

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l'Occident un nouveau soleil imaginaire qui monte sur les plaines de l'Est. « Nous commençons, ils finissent. L'avenir nous appartient et aussi le choix d'une forme d'existence nationale appropriée à notre génie. » C'est déjà le mot d'ordre des Akssakov et des Khomiakov de l'avenir. Le voyageur, chez Von-Visine, vaut d'ailleurs l'auteur dramatique. Même défaut d'observation directe et même industrie appliquée à la remplacer par des emprunts faciles. Ses critiques et ses invectives à l'adresse de la société française, où l'on a admiré la clairvoyance et l'honnêteté du génie national, sont simplement copiées dans les « Considérations sur les mœurs du siècle » de Duclos, dans les « Pensées philosophiques » de Diderot et dans quelques pamphlets appartenant h la presse allemande du temps.

Comme journaliste, Yon-Visine a donné le meilleur de lui-même dans le « Questionnaire » que j'ai mentionné déjà. En des articles préparés pour un journal, dont la censure a interdit la publication, Starodoume reparaît, naïvement étonné de ce que 1' « Instruction pour la Commission législative » n'ait encore produit aucune loi. L'avenir lui réservait d'autres surprises. Von-Visine n'a pas cessé même ici d'être un pasticheur déterminé : la correspondance de Dourikine, destinée au même journal, se retrouve mot pour mot chez Rabener, où elle a été copiée.

Le succès du « Mineur » fut énorme. A l'issue de la première représentation, Patiomkine criait à l'auteur : « Mourez, maintenant, ou n'écrivez plus! » Le théâtre russe ne devait pas, en elTet, connaître de longtemps de pareils triomphes.

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Le théâtre.

Avec Iakov Borissovitch Kxiajnine (1747-1791), auteur d'une « Didon », imitée de Métastase et de Lefranc de Pompignan, et de quelques « Rosslav » et « Vadime » pseudo-classiques, le théâtre retomba à l'ornière de Soumarokov. Celui-ci eut d'ailleurs Kniajnine pour gendre. « Vadim » obtint l'honneur immérité d'attirer les foudres de Catherine. Célébrant les exploits d'un chef militaire qui lutta avec Rurik pour l'indépendance de Novgorod, la pièce parut suspecte de républicanisme. Les comédies de Kniajnine ne sont que des adaptations de pièces françaises.

Dans « La Chicane » de Vassili Iakovlevitch Kapnist (1757-1824), qui partagea l'infortune de « Vadim » et ne put arriver au public du vivant de Catherine, il y a des parties plaisantes; mais c'est moins une pièce qu'un pamphlet dialogué, où le monde judiciaire du temps est pris à partie de façon audacieuse et violente. Paul I", qui aimait toutes les violences, en autorisa la représentation et y vit « un service d'ordre public ». Mais, bien que le public s'en soit beaucoup diverti et ait adopté comme proverbes un bon nombre d'alexandrins flagellant les représentants de la magistrature nationale, l'histoire ne dit pas qu'il y ait eu un pot-de-vin de moins distribué à ses membres depuis ce spectacle sensationnel.

Plus intéressante au point de vue artistique est la tentative contemporaine de Vladimir Ignatiévitch Loukink (1757-1824) pour acclimater en Russie la comédie bourgeoise. L'idée pouvait sembler étrange en un pays qui ne possédait pas alors de bourgeoisie. 11 s'agissait toutefois

moins du fond que de la forme, et surtout de déchausser îe cothurne classicjue en suivant l'évokition dont Richardson avait été l'initiateur et Diderot le théoricien génial. Loukine y associait encore des velléités d'indépendance, dans le sens du mouvement nationaliste. Il jugeait désirable qu'un homme du peuple parlât au théâtre sa langue et non celle d'un Racine transposée par un Soumarokov. Il osa le dire dans des préfaces, qui malheureusement accompagnaient des traductions ou des adaptations de pièces françaises. Car il ne fut qu'un pasticheur, lui aussi, « accommodant Campistron, Marivaux et Beaumarchais à la mode russe », disait Novikov. Il ne sut pas mettre la théorie en pratique. Dans sa lutte avec les tenanciers des vieilles formules, il n'arrivait pas à débarrasser ses propres pieds de leur vieille chaussure, et il portait en lui une infériorité, non de talent — le talent était médiocre ou nul de part et d'autre, — mais de situation sociale. Il avait une origine humble, un rang modeste dans la hiérarchie du tchine, et jusqu'à une époque très récente la littérature a gardé en Russie un cachet essentiellement aristocratique. La destinée de Loukine fut à peu près celle de Trédiakovski, et le combat par lui engagé ne devait tourner h l'avantage de ses idées qu'avec l'arrivée de Karamzine, qui, se réclamant de Lessing et de Shakespeare, réussit à introduire victorieusement dans la littérature de son temps, ou plutôt h y replacer ce premier élément de réalisme, germe de toutes les végétations futures.

Cet élément, essentiellement national et populaire, parvenait pourtant, du vivant même de Catherine et un peu avec son concours, à percer au théâtre sous une autre forme qui a joui à cette époque d'une grande vogue : V Opéra-Comique . Sous cette étiquette, le génie satirique

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