‹ Littérature russeChapitre 36 sur 82 · LE THEATRE · texte numérisé non relu

LE THEATRE

de la race et le goût de la parodie, qui n'est chez elle comme il n'était chez Pierre le Grand, qu'une des formes de l'esprit critique, a donné naissance à une suite d'œuvres bien voisines du type mis depuis à la scène par OfFenbach. !Mème travestissement boufl'on et grotesque de l'antiquité ; même vision cynique et triviale de l'homme et de la vie humaine, accompagnée pourtant d'un regard svmpathique et bon jeté sur les bas-fonds sociaux. L'ensemble est trouble : l'indication des devoirs incombant aux propriétaires envers leurs serfs s'y mêle à l'apologie du servage lui-même. Mais ce chaos d'idées et des sentiments enveloppe toute la littérature contemporaine. Abléssimov (1724-1784) a été longtemps le plus goûté parmi les compositeurs de ce genre. Diérjavine lui-même s'y est essayé. ]Mais l'auteur de « Félitsa » n'était dramaturo;e h aucun decrré.

DieYJ aviné.

Comme celle de Lomonossov, sa gloire a eu des fortunes diverses. Il passe aujourd'hui encore pour le plus grand poète russe du xviii" siècle et, si on classe Lomonossov avec les savants, l'appréciation n'est que juste. Jusqu'à Pouchkine, le grand démolisseur des réputations consacrées, elle a subi une surenchère considérable. On disait un « grand poète », sans acception de chronologie ou de comparaison; on disait même : « un dieu ». Pouchkine s'est acharné sur l'idole et Biélinski a redoublé les coups. Le dieu arraché de l'Olympe s'est vu refuser jusqu'à la qualité d'artiste. A vrai dire, comme tous les écrivains de sa génération, il a été un dilettante, ne fréquentant le Parnasse qu'entre des séjours plus séduisants, ou plus

110 LITTÉRATUr.E RUSSE

lucratifs, dans le monde de la cour et dans le monde des chancelleries. Il y a laissé de fâcheux souvenirs, qui ont pu armer la sévérité de Ses détracteurs posthumes. La publication, en 1859, de ses Mémoires très et même trop sincères, jetant un flot de lumière crue sur cette partie de sa carrière, a épaissi l'ombre qui déjà couvrait l'autre.

Descendant d'une ancienne famille tatare, Gabriel RoMANOviTCH DiÉRjAviNE (1743-1816) fit SCS premières études au gymnase de Kasan, où, h s'en rapporter à ses souvenirs, « on enseignait la religion sans catéchisme, les langues sans grammaire et la musique sans notes ». Il y apprit, cependant, assez d'allemand pour lire dans l'original Gellert et Hagedorn, Heller et Kleist, Herder et Klopstock : un cours complet de poétique. Après quoi, ayant achevé ses classes, il prit du service comme tout le monde et vécut douze années dans les casernes du régiment Préobrajenski.

Ses « Odes de Tcliitalgaï » (montagne ainsi nommée), inspirées ou même traduites de Frédéric II — il prenait pour modèle Frédéric II poète, le malheureux! — une épître à Michelsohn, le vainqueur de Pougatchov, et le commencement d'un poème épique, « La Pougatchovchtchina », datent de cette époque. Conformément au programme rédigé par Tatichtchev, l'auteur de ces essais passa ensuite dans les cadres du service civil, et rédigea des projets de règlement financier, tout en chantant les charmes de Plénire, une belle Portugaise, dont il devenait l'heureux époux. En 1778, il collabora au « Messager de Saint-Pétersbourg « et y inséra deux j^anégyriques rimes de Pierre le Grand, une épitre à Chouvalov et la fameuse « Ode aux Souverains », qui plus tard lui valut la réputation d'un jacobin. Son renom littéraire ne s'établit qu'en 1782 avec la publication de sa « Félitsa », poème

DIKRJAVINE 111

inspiré par un conte de Catherine II, où une bonne fce de ce nom, figurant le bonheur, récompensait un jeune prince vertueux. Cette bonne fée ne pouvait être que Catherine elle-même; Diérjavine le laissa entendre et y gagna une tabatière d'or contenant 500 ducats; mais bientôt après Féliisa l'engageait à prendre congé de la carrière administrative, où il manquait de docilité. « Qu'il écrive des vers ! »

Il en écrivit pour Zoubov et pour Patiomkine, les deux favoris rivaux, et réussit à rentrer en grâce par ce moven scabreux, voire à pénétrer dans l'intimité de la souveraine comme secrétaire de son cabinet. Un jour, comme il travaillait avec elle , le second secrétaire, Popov, s'entendit appeler :

(( Restez là; ce monsieur donne trop de liberté à ses mains. )>

Zoubov et Patiomkine suffisaient à Catherine pour le moment. Elle pardonna néanmoins, mais pensa que tant de clémence méritait un autre poème laudatif. Rien ne vint. Vue de près, Fêlitsa n'inspirait plus le poète. On se sépara, et, relégué au Sénat, Diérjavine ne remonta la pente glissante que sous Paul et sous Alexandre. Il s'était assagi. Président du Collège du Commerce en 1800, puis ministre de la justice en 1802, le jacobin présumé d'autrefois, l'apologiste des idées humanitaires attribuées à Fêlitsa, aligna des vers contre l'affranchissement des serfs et réussit, en 1803, à se faire congédier comme réactionnaire ! Il passa les treize dernières années de sa vie dans sa terre de Zvanka, où il écrivit ses mémoires et s'avisa, à soixante ans passés, d'aborder le théâtre. En 1811 , il fonda aussi h Saint-Pétersbourg, avec A. S. Chichkov, la « Société des amis de la langue russe », qui fut elle-même une entreprise de réaction

contre les nouvelles tendances littéraires, représentées par Karamzinc et Joukovski. On veut qu'il ait eu conscience avant sa mort de l'inanité de cette tentative. Le 8 janvier 1815, jour de séance publique au Lycée de Tsarskoïé-Sielo, il entendit un des élèves lire des vers de sa composition. Il complimenta l'auteur et soupira : « Mon temps est passé! » L'élève s'appelait Pouchkine. J'ai bien peur que l'anecdote ne doive être mise au compte de quelque imagination complaisante, car j'ai lu la pièce de vers. Elle contient un éloge pompeux de Catherine II, de son petit-fils et de Diérjavine lui-même. Et la facture en est dans le stvle de Diérjavine aussi. Rien n'y annonce encore l'auteur d' « Eugène Oniéguine ». La poésie ne fut pas, à l'époque de Catherine, elle n'a guère été jusqu'ici en Russie ce que d'autres éléments d'existence en ont fait ailleurs : l'épanouissement naturel de la vie nationale, une joie, une parure. Elle fut, à l'origine surtout, un instrument d'attaque et de défense, dont quelques élus s'armaient contre les misères de l'existence commune. C'est pour cela que la satire y domine, la plainte en traverse et pénètre tous les accents, un noir pessimisme en fait le fond. Et cela n'eût pas empêché Diérjavine d'être un grand poète, en effet; mais il fut, avant toute chose, l'homme de son temps. Son œuvre est comme un miroir où le règne de Catherine se reflète sous tous ses aspects et dans toutes ses phases. Ainsi faite, elle a des parties brillantes et des trous, d'ombre en proportion égale, de la verve, une certaine élévation, pas de sentiment esthétique personnel et nulle conscience morale. Diérjavine n'a aperçu le beau qu'à travers les yeux d'autrui et il a souvent perdu de vue le bien. Il a rencontré quelques nobles accents, mais toujours en nous donnant la sensation d'une leçon bien

DIERJAVINE JJ3

apprise. Plus souvent encore sa muse a traîné en de mauvais lieux, où la débauche du talent suivait l'avilissement du caractère.

Jusqu'à « Félitsa », il resta l'élève de Trédiakovski et l'imitateur de Lomonossov. Mais ce dernier modèle dépassait en hauteur la mesure naturelle de son talent; il eut l'esprit de se l'avouer, et, sur le conseil de quelques amis, descendit jusqu'à Anacréon, en passant par Horace et par Ossian. 11 ne savait ni le latin, ni le grec, ni l'anglais. Moins doués, mais plus instruits, les amis : Lvov, Kapnist, Dmitriev s'employèrent à écarter cet obstacle. Leur assistance est allée jusqu'à des corrections assez copieuses, dont les manuscrits du poète portent la trace.

« Félitsa )), comme la plupart de ses poèmes, offre à la vue un mélange d'ode et de satire : glorification de Catherine, critique des mœurs contemporaines. Le ton général est d'un humoriste. Quittant le ciel, la déesse du bonheur devient une princesse tatare, dont un murza chante les vertus. Ce murza, qui réapparaît dans un autre poème (« La Vision du murza », 1783), était sincère, dit-on. Le fut-il encore, en célébrant plus tard les exploits du « Mars russe » (Patiomkine), ou ceux de Zoubov? On risquerait de s'égarer, d'autre part, en cherchant son origine dans la steppe criméenne. Je crois bien qu'il faut la prendre dans deux numéros du Spectator (159 et 604), où, sous le même titre [Vision of Mirza), Addison a employé la même allégorie pour exprimer une idée identique : la transparence lumineuse de la vie à travers l'imagination.

Dans r « Ode pour la prise de Varsovie » (1794) et dans les poèmes consacrés aux exploits de Souvarov en Italie, l'imitation d'Ossian est encore plus proche. Le

114 LITTÉRATURE KUSSE

poète « des nuages et des mers » y est même nomme. En même temps, la note mélancoliquement philosophique et philosophiquement moralisatrice, retours de la pensée sur les dessous mystérieux de la vie humaine, aspirations à un idéal supérieur de grandeur et de bonheur, méditations sur la mort et sur l'éternité, appels h la vérité, a la justice, à la bonté, s'y accentue progressivement. Elle domine dans les « Épîtres » adressées aux amis de la première et de la dernière heure : Lvov, Kapnist, Chouvalov, Narychkine, Khrapovitski. Dans l'ensemble de l'œuvre, festin poétique où le faux barde écossais voisine ainsi avec Horace, c'est encore Anacréon cependant qui tient le haut bout de la table, et, derrière Épicure, Diogène y prend trop souvent ses aises.

Dans ses tentatives dramatiques, conçues in extremis, Diérjavine eut des vues très ambitieuses : il rêva d'un théâtre qui fût une école comme en Grèce, et il prétendit lui donner une large base populaire, empruntée à l'histoire et a la poésie nationale. La publication, en 1804, par Klioutcharev, d'un recueil de hijlines, l'engagea à mettre à la scène un « Dobrynia », où un chœur déjeunes filles russes paraissait au quatrième acte. Au grand scandale de la « Société des amis de la langue russe », le poète se laissait même entraîner simultanément, par l'exemple de Joukovski, jusqu'à composer des ballades sur des motifs populaires. Mais, classique, cependant, dans le fond de son être, il n'échappa pas h la tentation de mettre à son Dobrynia un masque cornélien, quitte à défigurer entièrement le bonhomme. Il n'avait pas d'ailleurs, je l'ai dit déjà, le don de la scène.

Pouchkine est allé trop loin, assurément, en lui refusant, d'une façon générale et absolue, tous les dons de l'artiste. Il eut beau jeu avec la langue de l'ex-grenadier :

DIÉRJAVINE 115

« Diérjavine ne connaissait ni la grammaire ni l'esprit tie la langue russe (en quoi il était inférieur à Lomonossov); il n'avait aucune idée du style, ni de rliarinonie, ni même des règles de la versification... En le lisant, vous croyez lire une mauvaise traduction d'un bizarre original. En vérité, son génie pensait en tatare et n'a pas eu le temps d'apprendre à écrire le russe. » (Lettres au Ijaron Dchvig.)

J'éprouve un embarras naturel à contredire un tel juge. Le verbe du Tatare me paraît cependant, au moins par endroits, très expressif, plastique et puissant, sinon correct. Avec moins d'ampleur, son vers a plus de simplicité, une allure plus libre que celui de Lomonossov, une souplesse beaucoup plus grande, et, dans l'emploi de nouvelles mesures rompant l'uniformité classique, une variété de ressources dont Pouchkine lui-même me paraît avoir fait son profit. Je crois bien aussi que c'est riiommc, le fchi/wp/iik et le courtisan, qui a compromis, devant ce juge, la cause du poète.

Diérjavine a eu, dans le genre lyrique, une légion d'imitateurs, pour la plupart oubliés aujourd'hui : Kostrov (lermil Ivanovitch, 7 1796), Petrov (Vassili Petrovitch, 7 1800), un imitateur d'Addison, celui-ci, et un adepte fervent de la poésie anglaise, à la suite d'un séjour de cinq années à Londres, employé à la traduction du « Paradis perdu » de Milton. Le chantre de « Félitsa » n'a pas touché à l'épopée, bien que son œuvre entière puisse passer pour une évocation épique du règne de Catherine. L'honneur de marcher sur les traces d'Homère fut abandonné par lui à Khéraskov.

Khéraskov.

Si, en vue d'une étude comparative, vous vouliez posséder une carte d'échantillons, où le style de l'Iliade, celui de l'Enéide et celui de la « Jérusalem délivrée », ou encore de la « Henriade », voisineraient en une juxtaposition libre presque de tout artifice propre à les confondre, vous ne sauriez être mieux servis qu'en recourant à la « Rossiade » ou au « Vladimir » de Michel MatviÉiÉviTCH Khéraskov (1733-1807). Le poète a fait consciencieusement souffleries Zéphirs et pleurer les Dryades dans les forêts proches de Kasan, et iudustrieusement réuni dans la figure d'Ivan le Terrible les traits d'Agamemnon et ceux de Godefroi. La « Rossiade » est l'histoire de la conquête de Kasan, rattachée aux entreprises plus modernes qui illustrèrent le règne de Catherine, et elle a dû h ce lien une bonne partie de son succès. L'auteur était un lettré, un universitaire égaré dans la poésie. Tour à tour soldat — il appartenait à une vieille famille valaque, — curateur de l'Université de Moscou et directeur du théâtre de cette ville, il exerça une influence littéraire considérable par la publication de deux recueils périodiques, auxquels collaboraient les meilleurs écrivains du temps. Affilié en 1775 au maçonnisme, il favorisa la propagande de Novikov et de son maître allemand, Schwartz, en attribuant une chaire à celui-ci et en affermant à celui-là la typographie universitaire. Ses poèmes épiques portent aussi une forte empreinte de mysticisme : lutte entre le bien et le mal dans la « Rossiade » ; lutte, dans « Vladimir », entre les instincts païens et la foi chrétienne, et victoire, ici et là, de l'élément meilleur, due à l'intervention de forces occultes, qui relèvent moins de

KIXÉRASKOV 117

l'évangile que de la cabale et font, aussi peu évangéliquement que possible, prévaloir le j^rincipe ésotérique du mal opposé au mal, du mensonge combattu par le mensonge, pour le triomphe définitif de la vérité et de la vertu.

Si vous en êtes curieux, vous retrouverez les mêmes idées et les mêmes tendances dans de nombreux romans imités par Khéraskov de Fénelon, de Marmontel, de Barclay. Vous les découvrirez encore, généralisées et popularisées, dans une bizarre application que d'autres écrivains contemporains ont faite, en Russie, du roman sensu aliste importé de France. N'oubliez pas que vous êtes dans un pays où Gogol passera pour un imitateur de Paul de Kock! Ce roman, les adaptateurs russes le conçoivent comme une satire, en y ajustant des intentions moralisatrices. Ainsi Tchoulkov et Ismailov, dans des tentatives, d'un réalisme étonnant, pour russifier le type populaire de Fauhlas.

Le roman de caractère de Richardson trouvait également en Russie, à cette époque, beaucoup de lecteurs et quelques imitateurs, dont Fiodor Emine (1735-1770), auteur des « Aventures de Miramond », où on a deviné une autobiographie. Miramond est un autre Télémaque, voyageant sous la conduite d'un Mentor, proche parent, semble-t-il, de l'auteur. Voyage accidenté, où le maitre et le disciple ont peine souvent à s'entendre et où s'accuse le désaccord intime, qui est le trait général et caractéristique de la littérature contemporaine. Contradiction angoissante entre ce que l'on prend au dehors de toutes mains et ce que l'on tient à garder de son propre fonds, la querelle se fait plus visible encore dans la « Douchenka » (Petite Psyché) de Bogdanovitch (Hippolyte Fiodorovitch, 1743-1803), poème qui eut, à son appari-

tion, un retentissement énorme et plus tard l'honneur d'inspirer Pouchkine dans un de ses premiers essais poétiques.

Bogdanovitch et Khemnit:[e7\

Ce n'est, h y regarder de près, qu'une adaptation versifiée des « Amours de Psyché et de Cupidon » de La Fontaine, qui lui-même, on le sait, a emprunté son sujet à « L'Ane d'or » d'Apulée. Bogdaxovitch n'y a ajouté que quelques épisodes d'un cynisme révoltant, et une part de sentiment personnel dans la conception du type de sa Psyché. Douchenka est une coquette vulgaire et dépravée, à laquelle Zens consent à rendre la beauté du corps par égard pour la beauté d'une âme qui lui plaît telle quelle et ne paraît pas déplaire aussi au poète. Bogdanovitch appartenait au cercle intime de Khéraskov, de Novikov, et de Schwartz. Maïkov (Vassili Ivanovitch, 1728-1778), qui, dans le même genre héroï-comique, a glissé à la parodie obscène, en était aussi. Son « lélissei » ou « Bacchus irrité » est simplement une ordure.

La Fontaine a fait un meilleur élève dans Khemnitzer (Ivan Ivanovitch, 1745-1784), le premier en date des fabulistes russes, si l'on prend les fables de Kantémir et de Soumarokov pour ce qu'elles sont, à savoir des satires. D'une famille allemande, originaire vraisemblablement de Chemnitz, en Silésie, auteur de vers allemands dans sa première jeunesse et simple dilettante des lettres russes dans l'âge mûr — il mourut consul général à Smyrne, — cet étranger eut en commun avec son maître français un caractère presque enfantin et un esprit très pénétrant dans une âme simple et bonne.

BOGDANOVITCH ET KHEMNITZER 119

Plus simple et moins artistique que La Fontaine, moins sentimental que Gellert, presque seul parmi ses contemporains russes, il a touché à l'originalité.

La littérature étrangère arrivait à ce moment en Russie comme une marée d'orage, roulant des vagues écumeuses, remuant la fange du sol qu'elle recouvrait et y creusant des abîmes. A partir de 1768, Catherine donna 5 000 roubles par an sur sa cassette pour la traduction des livres étrangers. Elle y mit la main elle-même en traduisant le neuvième chapitre du « Bélisaire » de Marmontel, et Yon- Visine, Kniajnine, Khéraskov s'attelèrent à la besogne. Une commission de traducteurs fonctionna en permanence auprès de l'Académie des sciences. Diverses sociétés furent formées pour le même objet. Un propriétaire du gouvernement de Tambov, Rekhmaninov, traduisit et publia les écrits de Voltaire. Le directeur du gymnase de Kasan, Yerevkine, entreprit l'Encyclopédie entière de Diderot. Des extraits en russe d'auteurs français : V Esprit de Voltaire, VEsprit de Rousseau, VEspriL d'Helvétius, circulèrent en abondance. Nulle au point de vue politique, l'influence de cette propagande apparaît, à distance, presque insignifiante au point de vue humanitaire. Les gentilshommes, qui allaient faire leur cour à Ferney et offraient l'hospitalité de leurs châteaux à Rousseau, étaient les mêmes qui protestèrent contre l'affranchissement des serfs, projeté par deux membres trop pressés de la « Commission législative « : Korovine et Protassov. Seul le pôle négatif de la philosophie française, le scepticisme religieux, exerça un pouvoir d'attraction réel. Il n'exigeait aucun sacrifice. A la fin du xviii" siècle, dans l'organisation politique et sociale de la Russie, rien n'avait bougé ; mais le pays était rempli de libres penseurs et ce mouvement d'esprits provoquait une

120 LITTÉRATURE RUSSli

réaction naturelle : une crue subite du courant mystique versé accidentellement et momentanément dans le lit vaseux du maçounisme local. Radichtchev et Novikov personnifièrent ces deux phases de la vie intellectuelle du temps.

Radichtchev et Novikov.

Issu d'une famille noble et élevé à l'école des pages, Alexandre Nikolaiévitch Radichtchev (1749-1802) est un représentant typique, bien qu'un peu excentrique, de cette génération contemporaine de gentilshommes qui buvaient h la coupe philosophique et qui en avaient la tête tournée. Quatre années durant, il écouta d'une oreille distraite, à Leipzig, les leçons de Gellert et de Platner, en donnant toute son application h l'étude de Voltaire, de Rousseau, d'Helvétius et de Mably. Au retour, la lecture de 1' « Histoire des Indes » de l'abbé Raynal et du « Voyage sentimental » de Sterne, le jeta dans un état d'àme violent, où de bons juges, dont Pouchkine, ont cru apercevoir des symptômes de folie. Publié en 1790, le « Voyage de Pétersbourg à Moscou « traduisit ces impressions. A Sterne l'auteur avait emprunté la forme générale du récit et jusqu'à des épisodes caractéristiques, comme celui du moine de Calais, facilement reconnaissable sous les traits d'un chantre d'église philosophe. De Voltaire il tenait un scepticisme libertin, l'horreur du fanatisme et le mépris des préjugés. Chez Rousseau et chez Raynal il avait fait provision de philanthropie et de cynisme chez Diderot. Ajoutez-y et ajustez-y comme vous pourrez des professions de foi orthodoxe, accolées à des tirades contre les prêtres, éternels exploi-

liADICHTCHEV ET NOVIKOV 121

teurs du genre humain ; l'apologie du pouvoir autocratique suivant une tirade révolutionnaire et vous aurez une idée complète du livre. Dépassant Voltaire et Rousseau, Radlchtchev accorde aux paysans affranchis la propriété des terres par eux cultivées, mais il s'en rapporte au samodiérjaviê pour réaliser cette réforme, ce en quoi il est bon prophète, en commettant seulement une erreur de date. Il témoigne beaucoup de sympathie pour les classes inférieures, se disant assuré que les sentiments moraux y sont plus développés qu'à l'étage au-dessus, mais n'en étant pas empêché de manifester de l'étonnement au sujet d'une paysanne qui se montre fidèle à la parole donnée. Le cas est rare dans sa classe, aflîrmet-il. Il est plein de contradictions, avec une incertitude visible dans l'esprit quant au but à atteindre. Mais s'en est-il seulement proposé un? Il ne pouvait imaginer, en 1790, que Catherine laisserait circuler son opuscule. Le temps des coquetteries philosophiques était passé. Elle aurait pu supprimer le livre sans toucher h l'auteur, qui — il l'a prouvé depuis — était inoffensif. Très femme à ses heures, quelque plaisir qu'elle ait trouvé à s'entendre appeler Catherine le Grand, la veuve de Pierre III prit une massue pour assommer cette mouche. R.adichtchev passa dix années en Sibérie, y employant son temps, quand on lui eut rendu la permission d'écrire, à composer, avec des extraits de Locke, de Newton et de Rousseau, un autre ouvrage : « Sur l'homme, la mort .et l'immortalité )), qui aurait dû siiiïire à désarmer la souveveraine. Rappelé d'exil par Paul P'' et nommé par Alexandre I" membre d'une nouvelle commission législative, il rédigea un projet de réforme judiciaire avec application du jury. Ce fut sa destinée de retarder toujours ou d'avancer sur l'heure du temps. Le président de

122 LITTÉnATURE RUSSE

la Commission, Zavadovski, lui demanda avec un sourire féroce s'il avait la nostalgie du paysage sibérien. Avec son imagination exaltée, et ses nerfs que les épreuves de la veille n'avaient pas calmés, le malheureux en fut affolé. En rentrant chez lui, il s'empoisonna (12 sep. 1802) avec un grand verre d'alcool avalé d'un trait.

Son influence avait été nulle. Au moment de son départ pour la Sibérie c'est à peine si on remarqua la disparition de ce petit employé aux douanes. Il servait par là. Cela fit l'effet d'une pierre tombant dans l'eau. Pouchkine devait plus tard avoir un moment d'engouement et d'enthousiasme juvénile pour le « Voyage ». A la réflexion, il compara l'œuvre à un miroir brisé, où tous les objets paraissaient déformés. Il formula des réserves sur le fond et jugea sévèrement la forme, ce qui était peut-être superflu. Radichtchev ne savait pas écrire et ne s'était pas donné le temps d'apprendre à penser. Un dilettante encore et un déséquilibré, mal préparé pour l'apostolat.

NoviKov (Nicolas Ivakovitch, 1744-1818) fut, lui, un apôtre, avec toutes les qualités et tous les défauts de l'emploi. Il était né prédicateur. Il prêcha d'abord la croisade du génie national asservi contre ses maîtres occidentaux. Mais il lui arriva ce qui devait arriver, après lui, à tous les outranciers du nationalisme : la négation violente et absolue des emprunts faits à l'étranger le conduisit, par la voie de la table rase... au néant. Il prit peur et se réfugia dans la chapelle mystique, sans souci, cette fois, des mains étrangères qui l'avaient bâtie. En même temps il parvenait à comprendre que, pour entrer en possession d'une culture originale, le sol national avait besoin d'être remué dans ses profondeurs. Sous l'influence de cette conception, le théoricien céda la place

RADICHTCHEV ET NOVIKOV 123

en lui h l'homme d'action, le publiciste à l'éducateur, et alors lut inaugurée la plus belle partie d'une carrière, à laquelle il n'a manqué peut-être que la durée pour avancer d'un demi-siècle une œuvre qui, aujourd'hui, n'en est toujours qu'à ses commencements. Novikov fut arrêté à mi-tàche. Je vais essayer de résumer son histoire, très mouvementée et très obscure encore.

J'ai dit les premiers démêlés de l'éditeur du « Bourdon » avec Catherine. Gentilhomme comme Radichtchev, Novikov avait servi antérieurement dans l'armée et rempli lolfice de secrétaire à la « Commission législative ». En 1769, le journalisme l'attira et l'absorba tout entier. Sous Elisabeth, tout en s'inspirant des modèles anglais, français ou allemands, la presse périodique conserva, en Russie, un caractère officiellement académique, maintenue et confinée dans le domaine de la littérature et de la science. Catherine la jeta brusquement dans la mêlée contemporaine des idées politiques et sociales. Les premiers coups qu'y échangèrent des champions inexpérimentés portaient à faux : avec les armes empruntées à Stecle et à Addison, on se battit contre des moulins à vent; je veux dire contre ou pour des hommes et des choses qui appartenaient à un monde étranger, absent. Examinez de près, dans les « Mélanges » de Catherine, tel tableau des préjugés à extirper du Zaïnoskvoriétchié (faubourg de l'ancienne capitale, derrière la Moskva) : vous y apercevrez, sous un apprêt sommaire, un fond emprunté au Spectator, et la broderie jurant avec le canevas. Novikov, avec son « Bourdon » (1769-1770), coupa le premier dans le vif, s'attaquant à la réalité présente et ambiante : vénalité des employés, corruption des juges, démoralisation générale. Il avait la main lourde, le trait gros : « Un cochon de lait russe, qui a parcouru

12i LITTÉRATURE RUSSE

les pays étrangers pour éclairer son esprit, en revient habituellement à l'état de cochon adulte ». Les coups pleuvaient si dru que Catherine jugea à propos d'intervenir. En devenant sérieux, le jeu cessait de lui plaire. Novikov oubliait d'ailleurs de ménager les amis de la souveraine, ses philosophes, qui lui étaient encore chers. Mettant leurs doctrines à l'épreuve de son bon sens de demi-barbare, il arrivait à des constatations irritantes pour l'élève de Voltaire. Une suspension d'armes fut ordonnée; après quoi, à travers de nouvelles éclipses du libéralisme impérial, le combat se poursuivit de 1769 à 1774, soutenu de part et d'autre par un nombre à peu près égal de combattants, lesquels, d'ailleurs, passaient fréquemment d'un camp à l'autre. Littérairement inféodée au Tatiler et au Spectator, toute cette presse satirique se laissait entraîner dans un sens par une même tendance insurrectionnelle. Comme là-bas, contre Pope et Dryden, il y avait ici levée en masse contre la gallomanie et le classicisme français, et, sur ce terrain, les adversaires se tendaient la main. Après 1774, il y eut une nouvelle trêve, dont Novikov, cette fois, fut l'auteur responsable; il subissait la crise morale que j'ai indiquée plus haut. Dans les derniers numéros de (( La Bourse » [Kochélek), autre organe rédigé par lui, il était arrivé au nihilisme pratique. Schwartz se trouva là à propos pour lui tendre la main au bord de l'abîme.

L'introduction du maçonnisme en Russie remonte au règne d'Elisabeth ; mais la première grande loge ne fut ouverte à Pétersbourg qu'en 1772. Elle relevait du rite écossais et tenait de lui sa forme, simple et pure entre toutes. Schwartz introduisit les formes continentales, entachées d'illuminisme et de charlatan erie, mais que

RADICHTCHEV ET NOVIKOV 125

leur teinte mystique rendait plus conformes au génie national. Novikov était affilié, depuis 1772, à la confrérie anglaise et dirigé déjà par son influence vers cette voie d'activité féconde, qui a fait de lui l'ouvrier le plus méritant d'une époque où la répartition des mérites n'a pas encore été opérée équitablement. Il s'essayait au métier de vulgarisateur; il publiait successivement un « Lexique historique des écrivains russes », une « Hydrographie russe », et, sous le titre de « Vieille bibliothèque russe », un recueil de documents historiques. Schwartz, dont il fit la connaissance en 1779, après avoir transporté sa résidence de Saint-Pétersbourg à Moscou, était le guide dont il avait besoin pour donner dans ce sens tout son effort et toute sa mesure. Cet Allemand rêveur et exalté lui communiqua l'étincelle qui allume les grands enthousiasmes. Novikov se révéla soudain fondateur d'écoles, de typographies et de librairies, propagateur de manuels religieux. Un précurseur de Tolstoï, plus pratique, car à sa propagande il ajoutait des hôpitaux et des pharmacies.

En même temps, il dirigeait la Gazette de Moscou, qui voyait augmenter le nombre de ses abonnés de 600 à 4 000. En 1782, il fonda la « Société des amis de la Science », transformée deux années plus tard en « Société typographique », pour profiter d'un régime éphémère de liberté littéraire, inauguré en janvier 1783 par un oukase qui ne devait pas tarder à être rapporté. Les imprimeries pullulèrent à Moscou, et Novikov les mit à contribution pour une quantité prodigieuse de brochures, où il enseignait sa nouvelle foi : l'accord possible entre la foi et la raison, entre l'intelligence et le sentiment: l'accord nécessaire entre l'éducation et l'instruction. Il complétait cette doctrine, qui n'avait rien d'original,

126 I.lTTKnATURE RUSSE

par quelques idées neuves et hardies, proclamant, entre autres, le droit de la femme à une éducation supérieure. L'ensemble de sa religion manqua toujours de consistance et de clarté, en même temps que ses coréligionaires en franc-maçonnerie, dont Lapoukhine (Ivan Vladimirovitch, 1756-1816) fut le plus marquant, s'enfonçaient dans un brouillard opaque fait de fantaisies théosophiques et d'artistiques mais obscures allégories. Tous ensemble, ils n'en introduisaient pas moins dans la vie nationale un principe vivifiant et sain de retour sur soi-même, de travail intérieur, d'indépendance.

Et Catherine elle-même encouraofca leur effort laborieux jusqu'au jour où elle crut s'apercevoir qu'il correspondait par des fils mystérieux à la poussée révolutionnaire du dehors. De la part de cette femme, qui se piquait de clairvoyance, ce fat une lourde et impardonnable méprise. D'essence internationale comme partout ailleurs, le maçonnisme contemporain prenait en Russie un caractère nettement réactionnaire, allant, dans son piétisme exalté, à l'encontre du mouvement philosophique et humanitaire dont la Révolution devait sortir. Très à l'aise et s'orientant admirablement au milieu des complications mesquines du monde des chancelleries, Catherine était incapable de se reconnaître dans la complexité autrement subtile des phénomènes moraux qui agitaient l'àme du siècle. A un moment, toute agitation lui parut insupportable. La consigne fut de ne pas bouger, et, en janvier 1792, arrêté dans sa terre d'Avdotino, où il prenait quelque repos, Novikov prit, entre deux hussards, le chemin de la forteresse de Schlùsselbourg. Ses établissements philanthropiques, ses imprimeries, ses librairies durent disparaître. Paul I", au commencement d'un règne qui devait augmenter la population des pri-

HADICHTCHEV ET NOVIKOV 127

sons, eut l'idcc d'ouvrir celle du glorieux martyr. La légende veut même qu'il ait sollicité à genoux s;. a pardon. Quelque extravagance qu'il y ait au trait, oa ne peut guère le tenir pour vraisemblable, car, de tout ce qu'on lui avait pris, Novikov ne recouvra, avec la liberté, que le droit d'aller traîner, à Avdotino, une vie désormais oisive. Sans précurseurs, dans son pays, il y resta sans héritiers directs. Une part seulement de son inspiration, avec la hauteur morale en moins, se retrouve chez cette amie des meilleurs jours, dont Catherine n'a pas manqué aussi de faire une victime et à laquelle l'honneur bizarre échut néanmoins de marcher en tète du mouvement scientifique de son temps : la Princesse Dachkov.

La Pi'incesse Dachkov.

Ce mouvement fut restreint et pauvre en résultats. Le courant de réaction contre l'élément étrang-er avait beau triompher à l'Université de Pétersbourg, comme h celle de Moscou, et y substituer des maîtres indigènes, Sokolov, Zouiev, Oziérétskovski, Protassov, Devnitski, Zybéline, Véniaminov, Trébotarev, Trétiakov, Strakhov, à l'ancien personnel exotique ; les œuvres manquèrent pour remplacer celle d'un Millier ou celle d'un Bernoulli. Les discours d'apparat et la propagande scientifique dans les journaux absorbaient l'effort des nouveaux savants. Cette presse scientifique et la création, en 1785, de 1' « Académie russe », pour « l'épuration et le perfectionnement de la langue nationale » n'en constituèrent pas moins, pour l'époque, un progrès considérable et la Princesse Dachkov (Cathebine Rgîmaxovxa, 1743-1810) y eut la plus grande part.

Fille du ofcnéral en chof R. I. Vorontsov et élève intcllectuellc de Baylc, de Voltaire et de Montesquieu, elle galopa, en 1762, à côté de Catherine sur cette route de Saint-Pétersbourg à Péterhof, qui fut pour la future Sémiramis du Noi-d le chemin du pouvoir et de la gloire. Elle collabora ensuite à quelques journaux, écrivit, sur la demande de l'Impératrice, une comédie pour le théâtre de l'Ermitage, et, sans que Catherine l'ait demandé celte fois, « chipota » fiévreusement dans le domaine de la politique, où Sémiramis prétendait suffire à la besogne. Des froissements en résultèrent, qui, en 1769, donnèrent h la Princesse le goût de voyager. Elle visita Paris et fit un plus long séjour en Ecosse, où elle connut Robertson et Adam Smith et fit diplômer son fils à l'Université d'Edimbourg. En 1781, elle revint, et, comme elle se reprenait à ce chipoter » encore, Catherine lui donna, en 1783, la présidence de VAcadémie des Sciences, « comme un os à ronger ». Elle se fit beaucoup prier, accepta cependant et demeura au poste pendant douze ans, en y ajoutant la rédaction de l' « Interlocuteur » et plus tard la présidence de VAcadémie russe, qui fut en quelque sorte une émanation de ce journal. L' « Interlocuteur » fut cause de nouveaux dissentiments entre elle et la souveraine, et la publication, en 1795, du « Vadime » de Kniajnine consomma la brouille. L'amie disgraciée se retira à la campagne et y écrivit des mémoires, dont Miss Wilmot, devenue plus tard Mistress Bradford, une compagne ramenée d'Angleterre, garda le manuscrit français et dont une version anglaise fut publiée en 1840 par Herzen.

L'auteur de ces mémoires a laissé le souvenir d'un caractère fâcheux, mais d'une âme ouverte à de nobles sentiments. Elle a encouragé de tout son pouvoir une

LE MOUVEiMENT SCIENTIFIQUE 129

école historique, dont Chtcherbatov et Boltine furent, à cette époque, les représentants les plus éminents. Je n'ai pas parlé de sa beauté. C'est que je n'avais rien à en dire qui fût plaisant.

Le mouvement scieîitifiqiLe.

L'école dont je viens de faire mention a été, dans son essence, moins scientifique que polémique. Il s'est agi pour elle, principalement, de prêter main-forte à l'auteur de V Antidote, en prenant la défense du passé national outragé contre tous les abbés Chappe de l'Occident. Dans son « Histoire de la Russie depuis les temps les plus anciens » et surtout dans son essai plus populaire « Sur la corruption des mœurs en Russie », qui n'a vu le jour qu'en 1858, le prince Chtcherbatov (Michel Mikhaï- LoviTCH, 1733-1790) fut le théoricien du groupe. Et la théorie l'a conduit beaucoup plus loin que l'auteur de V Antidote n eut so\x\\?^\ié — jusqu'à la condamnation générale du présent tout entier, en comprenant dans le bloc et l'œuvre de Catherine et celle de Pierre le Grand, dont un autre historien, Golikov, entreprenait simultanément l'apologie en dix énormes volumes accompagnés de dix-huit suppléments. Le point de vue de Chtcherbatov est à peu près déjà celui des slavophiles modernes, mais aussi celui de Diérjavine dans quelques-unes de ses odes. Quant à Golikov, c'est un autre dilettante, sans instruction, sans méthode et sans esprit critique. Chtcherbatov a quelque savoir et beaucoup plus de jugement. Il a étudié l'histoire des autres peuples et introduit la méthode comparative dans l'historiographie de son pays. Il a pratiqué les meilleurs auteurs et s'est mis en état de citer Hume plus

LlTTEnATDRE RUSSE.

OU moins h propos. Son jugement est obscurci par un dogmatisme intransigeant et son savoir compromis par un style incorrect et insupportablement lourd.

BoLTiNE (Ivan Nikitich, 1735-1792), général-major et compagnon favori de Patiomkine, s'est illustré par deux volumes de notes sur 1' « Histoire russe )> de Chtcherbatov et deux autres sur 1' « Ancienne et nouvelle Histoire russe » du médecin français Leclercq. Appartenant à une vieille famille d'origine tatare, collectionneur intrépide de vieux manuscrits et éditeur, avec lélaguine et Moussine-Pouchkine, de la Rousskaïa Pravda (Vieux code russe), il est le sophiste du slavophilisme contemporain.

La thèse slavophile eut, dès cette époque, des adeptes fervents, mais aussi des contradicteurs non moins passionnés, au nombre desquels se distinguait le jeune Karamzine, qui devait, depuis, changer de religion. Elle a trouvé une justification partielle dans les mémoires très nombreux qui nous ont été légués par le grand rèo-ne et où s'étalent, en un tableau instructif, des preuves de corruption morale, propres à infirmer l'idée que Pierre et Catherine pouvaient avoir des bienfaits résultant de leur œuvre. La lecture des souvenirs de la Princesse Dachkov et de ceux de Diérjavine est particulièrement intéressante à cet égard, mais demande à être faite avec précaution : l'ex-amie de Catherine a pu avoir la mémoire troublée par la colère et l'auteur de « Félitsa )> par le grand âge.

En dehors de l'histoire, F « âge d'or )> n'a marqué, eu somme, dans la science, que par des velléités, des présomptions et des prétentions mal justifiées.

Page 1