PÉRIODE DE TRANSITION. — KARAMZINE ET JOUKOVSKI
1. Le romantisme et la littérature russe. — 2, Évolution intellectuelle et politique. Alexandre P'. — 3. Karamzine. La pauvre Lise. Libéralisme et retour aux idées réactionnaires. La réforme de Spéranski. Karamzine au nombre de ses adversaires. L'historiographie officielle. L'histoire de Russie. Les successeurs littéraires de Karamzine. — 4. Dmitriev e(i Oziérov. Le cercle de Chichkov. — 5. Joukovski. Début sensationnel. Espérances déçues. Un faux romantique. Le poète et le pédagogue. Imitations et traductions. — 6. Batiouchkov. Un classique du type grec. — 7. Krylov et La Fontaine. Éléments naissants d'originalité nationale. Le réalisme indigène.
Le romantisme et la littérature 7'itsse.
Dans la terminologie consacrée, la période h laquelle j'arrive maintenant est couramment qualifiée de romantique. J'éprouve encore de la difficulté à m'en accommoder. Assurément, l'évolution littéraire ainsi dénommée dans les pays d'Occident a eu des analogies et des affinités avec le mouvement contemporain, qui tendait à jeter la littérature russe hors de l'ornière classique et des voies d'emprunt, mais ce mouvement a pris, dès le début, et gardé jusqu'à la fin une direction très particulière et distincte. On sait ce que le romantisme a été en Angleterre,
en Allemagne, en France, et comment le retour, purement littéraire d'abord, aux traditions du moyen âge et de la chevalerie, s'y est combiné successivement, et contradictoirement, avec la défense de l'idéal libéral et humanitaire contre la réaction anti-révolutionnaire, puis avec la défense du principe national contre le cosmopolitisme issu de la révolution. Des éléments qui sont entrés dans cette combinaison aucun n'existait en Russie, ou du moins n'y existait avec le même caractère. On n'y connaissait la chevalerie que dans les romans français et du moyen âge on ne gardait que le souvenir d'un gouffre ténébreux, où l'existence nationale avait sombré et subi une douloureuse épreuve. Entre le libéralisme et la réaction, le conflit prenait également ici un tout autre aspect. Au lieu de se produire de bas en haut, comme ailleurs, le courant émancipateur allait de haut en bas. Nous avons vu Catherine en tête de la propagande philosophique. Dans la première partie de son règne , Alexandre P"" devait reprendre ce rôle, et l'opposition, à laquelle il se heurta alors, vint des cercles littéraires précisément. La littérature est restée en Russie, jusque vers le milieu de ce siècle, le domaine d'une élite, qui tenait de ses origines aristocratiques une forte empreinte d'esprit conservateur. Le courant nationaliste, enfin, a eu, dans ce milieu, un tout autre point de départ et une tout autre direction. Il se manifestait déjà sous le règne de Catherine, alors que l'intégrité politique du pays n'était nullement menacée. 11 correspondait non au besoin de défendre sa maison contre les intrus, mais au désir d'en avoir une à soi. Des trois coryphées littéraires, Karamzine, Joukovski, Batiouchkov, qui préparèrent à ce moment l'avènement de Pouchkine, les deux premiers furent politiquement dans le camp de la réaction, le troisième n'était nulle part.