KARAMZINE
courut la Suisse, séjourna eu France et en Angleterre et écrivit des « Lettres d'un voyageur russe », qui, publiées dans le Journal de Moscou, dont il se fit l'éditeur à ce moment (1791), attirèrent sur lui quelque attention. Elles témoignent d'une vue singulièrement courte et trouble. En Allemagne, le voyageur n'a découvert que de braves gens, sans presque rien apercevoir du mouvement philosophique et littéraire de l'époque. Il a rencontré Kant, mais l'a confondu avec Lavater, comme Rousseau avec Thomson. En France, il a donné toute son attention aux mœurs de l'ancien régime et ignoré la révolution. Mais partout il s'est exalté et attendri à la mode du temps et n'a pas oublié, en Suisse, de relire « Héloïse j> en pleurant sur les pages.
L'esprit du futur historien s'annonce aussi dans ces lettres : un parti pris de concevoir le passé national comme un sujet de roman et d'y découvrir des tableaux attrayants. En appliquant à l'étude de Nestor et de Kicone la méthode de Robertson et de Gibbon, on était sûr, pensait-il, d'arriver à un résultat plein de charme. La Russie avait son Charlemagne : Vladimir ; son Louis XI : le tsar Ivan Vassiliévitch; son Cromwell : Godounov. Et, en plus, un souverain comme aucun autre peuple n'en posséda : Pierre le Grand.
Deux romans : Nathalie^ la fille du hoïar, et la Pauvre Lise, suivent, en 1792, et développent en partie cette profession de foi patriotique. Karamzine y a rédigé pour plusieurs générations un code de sentimentalisme complet, inspiré de Richardsou et de Sterne. Amour de la nature et de la vie rustique, mépris des grandeurs et des richesses, soif de gloire immortelle, tendresse et mélancolie, rieu n'y manque. Et tout cela est à trouver dans la vie des anciens boïars, l'auteur y oubliant délibéré-
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ment le terem, l'étroite prison historique où Nathalie aurait eu quelque peine à éprouver le coup de foudre qui l'a rendue amoureuse d'Alexis. Mœurs et caractères, tout est histori quoment faux dans le premier roman et l'humble vendeuse de Heurs, dont l'auteur nous a raconté l'histoire dans le second, Thonnète et rêveuse Lise, courtisée par un grand seigneur qui prétend se jeter avec elle dans les bras de la nature, est une apparition assez invraisemblable sur les bords de la Moskva. Lise n'en a pas moins fait couler bien des larmes, et l'étang voisin du monastère de Saint-Simon, où son rêve à elle sombra, a servi longtemps de lieu de pèlerinage.
A défaut de vérité, dont le romancier s'est peu soucié sans doute, d'autres mérites, apparents déjà dans les « Lettres d'un voyageur )>, justifient, dans une certaine mesure, son grand succès : un sentiment très vif et très délicat de la nature, un charme très grand dans la peinture des paysages et surtout un style simple, nerveux, chaud, communicatif, comme il ne s'en était pas encore trouvé sous la plume d'aucun écrivain russe. A ce titre seul, ces deux romans sont un événement. Eu véritable virtuose, Karamzine a enrichi encore la langue de Lomonossov, lui appropriant une foule d'expressions et de tournures étrangères auxquelles il trouvait des équivalents dans le parler populaire et dans les documents littéraires du passé. Mais sa tentative n'a pas laissé de provoquer une vive opposition. Chichkov (Alexandre Siémionovitch, 1754-1841) en fut le chef apparent; mais elle a possédé des soutiens d'une bien plus haute valeur, dans la personne notamment du grand Krylov lui-même, une organisation puissante dans les cadres de la « Société des amis des lettres russes )) et un journal militant. Le régime réactionnaire, inauguré à la même époque par