‹ Littérature russeChapitre 41 sur 82 · KARAMZINE · texte numérisé non relu

KARAMZINE

Catherine, lui a prêté aussi un appui indirect. En 1792, l'arrestation de Novikov entraîna la suppression de la <( Gazette de Moscou », où Karamzine avait fait ses débuts. L'auteur de « la Pauvre Lise » remplaça ce journal par des recueils plus purement littéraires : r%/rtë (1794-1795), les Aonfdes (1796-1799), imités des Almanachs poétiques de l'étranger. Pouchkine y imprima ses premiers vers. Mais les poètes eux-mêmes « rencontraient la censure comme un ours leur barrant le chemin ». Le mot est de Karamzine. Il salua par deux

[ odes l'avènement du règne libérateur d'Alexandre I*"", et déjà pourtant son talent inclinait à une direction nouvelle, où il devait trouver un développement plus complet et définitif.

Dans le « Messager de l'Europe », publié par l'infati-

, gable éditeur en 1802, un nouveau roman, « Marfa la Régente ou la Soumission de Novgorod », voisina avec des essais d'histoire pure sortant de la même plume. Une traduction du « Jules César » de Shakespeare d'après la version française de Letourneur occupait encore à cette époque le jeune écrivain, etl'influence du tragique anglais est visible dans « Marfa », mais dès à présent le romancier cédait visiblement la place au savant, en même temps qu'une évolution s'accomplissait dans la direction générale de ses idées. Comme publiciste, il avait jusqu'à présent défendu les idées libérales et humanitaires, relevées d'une pointe de républicanisme. « J'ai du sang de bourgeois de Novgorod dans les veines », affirmait-il. Ce libéralisme très sincère l'éloignait aussi des tendances nationalistes trop prononcées. « Nous devons être des hommes avant tout et non des Slaves », l'entendait-on dire. Je crois bien que sa sincérité, sur ce point, se compliquait de cet esprit d'opposition qui demeure aujourd'hui

encore un trait générique et caractéristique au sein du peuple le plus despotiquement gouverné de tous les peuples civilisés. Le libéralisme ayant gagné les hautes sphères du gouvernement, l'opposition devait changer de caractère. Brusquement, Karamzine en arriva à considérer son pays, dans le jjassé et dans le présent, comme un monde h part, non seulement éloigné de l'Occident européen par les conditions spéciales de son existence historique, mais devant rester à l'écart. Et son imagination de romancier, son éducation de lettré sentimental intervenant, il se prit à transposer dans l'histoire et dans la politique cette vision poétique et idéaliste de la réalité qui avait fait le succès de ses créations artistiques. Que lui parlait-on d'abolir le servage! La condition des serfs était-elle vraiment si misérable? On invoquait la barbarie des mœurs anciennes qui forgèrent cette chaîne, et il se révoltait. Couvert d'une triple armure d'op- j timisme héroïque, de patriotisme exalté et d'hallucination romanesque, il allait traverser la sombre horreur des siècles pour en confondre les détracteurs, en y faisant apparaître Vidéal national dans un rayonnement d'apothéose.

Le journalisme lui était à charge depuis longtemps; s'étant marié sans fortune, il y cherchait principalement des moyens d'existence. Il réussit à obtenir le titre d'historiographe de la couronne avec une pension de 2 000 roubles, se retira à Ostafiévo, terre appartenant à son beaupère, et se mit à la besogne avec acharnement. Il marcha un peu à l'aventure, fréquemment détourné au surplus et jeté dans des routes de traverse par les événements contemporains. En 1811, sur la demande de la grandeduchesse Catherine Pavlovna, sœur d'Alexandre P'', il présenta à l'Empereur son fameux « Mémoire sur l'an-

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cienne et nouvelle Russie », — retour à la politique militante et manifestation, dont se réclamèrent tous les adversaires de Spéranski. Frappé, au cours de ses études, de la longue immobilité dans laquelle s'était maintenu pendant longtemps le passé de son pays, Karamzinc s'avisait d'en faire pour lui une loi d'existence. Il se formait cette étrange théorie de « patience historique », qui a défrayé, depuis, la doctrine slavophile. Le maintien du pouvoir autocratique faisait partie intégrante de ce système, barrant la route aux réformes constitutionnelles.

Alexandre en fut offusqué et flatté à la fois. L'influence de Catherine Pavlovna aidant, le second sentiment l'emporta sur le premier et l'intervention de Karamzine eut une part dans la disgrâce de Spéranski et dans la ruine de ses projets.

En 1812, la maison de l'historien brûla à Moscou avec une bibliothèque qu'il avait mis un quart de siècle à composer. Il ne conserva que deux copies de son histoire. « Camoëns a sauvé sa Luisiade », écrivait-il à un ami. L'impératrice Marie Féodorovna lui offrit l'hospitalité d'un des châteaux voisins de Saint-Pétersbourg. Il hésita. Ses théories, victorieuses maintenant et personnifiées par Araktchéiev, lui semblaient moins proches de l'idéal conçu. Il se laissa persuader pourtant et arriva à Saint-Pétersbourg, en février 1816, avec huit volumes de son « Histoire générale de Russie » et la résolution d'ignorer le tout-puissant favori du jour. Mais Araktchéiev n'était pas homme à s'en accommoder. L'empereur refusa de recevoir l'historien, et l'allocation des 60 000 roubles requis pour l'impression de son œuvre parut subordonnée h une visite que le favori devait recevoir préalablement. Karamzine se cabra d'abord, écrivit h sa femme : « Nous vendrons notre

terre «, puis réfléchit et fit plus encore que de se soumettre : eu quittant Araktchéiev, il se dit assuré, dans une autre lettre, d'avoir « trouvé un homme intellig-ent avec de bons principes )>. Il eut ses 60 000 roubles et le cordon de Sainte-Anne par-dessus le marché. Et la palinodie n'était même pas indispensable : imprimés à trois mille exemplaires, les trois premiers volumes de l'Histoire furent enlevés en vingt-cinq jours.

L'historien valait l'homme. Un travail d'analyse énorme, un art très appréciable dans l'emploi des matériaux, d'excellentes intentions moralisatrices — voilà ce qu'on peut mettre à l'actif de l'ouvrage. Le passif est au moins double : une vue du passé invariablement impressionnée par les sensations de l'heure présente, un parti pris absolu d'idéalisation sentimentale, l'optimisme de Liebnitz travesti par Thomson — l'historien avait traduit « les Saisons )), — enfin une inconscience presque entière du développement intérieur, de la vie morale et intellectuelle des masses populaires. A ce dernier point de vue, Karamzine est inférieur à Tatichtchev. Avec son architecture classique et sa rhétorique pompeuse, l'œuvre n'en tient pas moins une place considérable dans la littérature du pays. Elle y a longtemps servi de modèle et fourni des inspirations à Pouchkine et même à Ostrovski. Quatre autres volumes ont paru de 1816 à 1826, conduisant le récit jusqu'à l'avènement du premier Romanov, au xvii^ siècle. Un peu avant la publication du dernier, Karamzine s'est éteint doucement, entouré d'égards par la famille impériale. Nicolas accorda une pension de 50 000 roubles à la veuve de l'historien et à ses enfants et Joukovski célébra en vers enthousiastes, sur sa tombe, « le saint nom de Karamzine ».

Son influence sur la littérature peut être comparée à

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celle de Catherine sur la société : il l'a humanisée. Il y a introduit des ponts de vue philosophiques, une morale élevée, de la philanthropie et de la sensibilité. Le tout sans unité, sans pensée dirigeante et sans grande conviction. Ses héritiers littéraires directs, continuateurs en poésie de l'œuvre qu'il avait ébauchée par la prose de ses romans, furent Dmitriev et Oziérov.

Dmiti'iev et 0'{iérov.

Ivan Ivanovitch Dmitrjev (1760-1837) a laissé une autobiographie, révélatrice d'un dualisme curieux de carrière : vie publique d'un côté, vie littéraire de l'autre, ne se confondant pas, comme plus tard chez Pouchkine, mais allant chacune son chemin, sans presque jamais se rencontrer. En 1794, le poète est sur les bords du Volpa, péchant et rêvant, et rapportant à sa sœur des sterlets et des vers qu'elle copie et envoie à Karamzine pour un de ses recueils. Ainsi paraissent : « La Voix d'un patriote », r (( Ode sur la prise de Varsovie «, « Yermak )) (un récit rimé de la conquête de la Sibérie), et quelques fables. L'année d'après, le poète disparaît et, jusqu'en 1802, nous n'apercevons plus qu'un tchinoi>?iik, employé au Sénat, puis adjoint du ministre des Domaines. Un changement de résidence, une rencontre à Moscou avec Karamzine, et les muscs ont reconquis leur homme. Il traduit les fables de La Fontaine, et c'est la perle de son écrin littéraire, ainsi qu'un appoint considérable au perfectionnement artistique de la langue. La destinée du traducteur se compliquait en même temps d'une autre bizarrerie. Elève de Karamzine, il se trouvait inopinément adopté par le cercle de Chichkov comme le représentant et le

champion de la tradition classique et de l'école de Diérjavinc, — contre Karamzine et l'école nouvelle que celui-ci paraissait représenter à ce moment. Un défaut absolu de personnalité prêtait à cette usurpation de sa personne. Le pire est qu'il lui dut en grande partie son renom, et même ses succès de carrière administrative. L'année 1807 le vit curateur de l'Université de Moscou et l'année 1811 ministre de la justice. Il avait cessé d'écrire à ce moment, et ne devait plus reprendre la plume.

OziÉRov (Ladislas Alexandrovitch, 1769-1816) débuta par des vers français et écrivit ensuite en russe des odes, des épîtres et des fables, jusqu'en 1798, où fut représentée sa première tragédie : « laropolk et Oleg » — un pur pastiche des modèles français à la manière de Soumarokov et de Kniajnine. L'accueil froid du public fut pour avertir l'auteur qu'il retardait. Il se rejeta sur Richardson et sur Ducis avec un « Œdipe à Athènes », puis sur Macpherson (1805) avec un « Fingal » désastreux, et rencontra enfin le succès, en 1807, avec son « Dmitri Donskoï ». De toutes ses tragédies, c'est certainement la plus mauvaise; mais la pièce fourmillait d'allusions aux événements contemporains : dans DniiU'i, repoussant victorieusement l'invasion tatare, tout le monde reconnut Alexandre I", et Napoléon dans Mamaï. Après 1812, l'œuvre parut prophétique et alla aux nues. Au point de vue historique, elle est inepte : imaginez un paladin philosophe et sensible roucoulant avec une châtelaine vertueuse et sentimentale, et dites-vous qu'ils s'appellent Dmitri et Xénia et qu'il convient de les placer entre Souzdal et Moscou au XIV® siècle !

Oziérov ne devait plus retrouver ce triomphe. En proie à diverses contrariétés, y compris un amour malheureux.

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