‹ Littérature russeChapitre 43 sur 82 · JOUKOVSKI · texte numérisé non relu

JOUKOVSKI

remplit à lui seul le journal entier, avec des articles de critique littéraire, des traductions encore, de Schiller, de Parny, de Dryden, et quelques compositions originales, romances, épîtres, ballades. En 1810, la générosité de Bounine lui ayant permis d'acheter une petite terre, il s'y retira et y vécut quelque temps une idylle somptueuse. 11 voisinait avec un riche propriétaire, Plétchéiev, grand mélomane en possession d'un orchestre et d'un théâtre. Joukovski composait des vers que Plétchéiev mettait en musique et que M°"^ Plétchéiev chantait. Concerts, comédies, opéras se suivaient sans interruption.

Soudain l'idylle tourna à l'élégie : s'étant épris d'une de ses nièces, Marie Andréiévna Protassov, le poète mélancolique eut de vraies larmes à verser. La mère de la jeune fille ne voulait pas d'un fils naturel pour gendre. L'année terrible — 1812 — survenant, elle lui fit un devoir de s'engager dans un régiment de garde nationale. Il ne brilla pas à Borodino, mais après la bataille il composa son premier grand poème : « Le barde dans le camp des guerriers russes », qui lui ouvrit les portes de la o-loire.

Ce n'était encore qu'une imitation, et assez maladroite, du « The Bard » de Grev, avec un bizarre mélancre de

sentiments romantiques et d'images classiques : lyres aux accords belliqueux et guerriers recouverts d'armures. Mais on n'y regarde pas de si près, et l'enthousiasme augmenta, en 1814, après la prise de Paris, à l'apparition d'une épître en cinq cents vers adressée au tsar victorieux. L'Impératrice, entourée de sa famille et de ses intimes, voulut en entendre la lecture, et le lecteur, A. I. Tourgueniev, eut peine à arriver au bout : des applaudissements, des sanglots couvraient sa voix ; il pleurait luimême. Et le cri fut général dans tout le pays : un autre

qrand poète, après Lomonossov, était né, et l'on allait avoir à admirer de nouveaux chefs-d'œuvre.

On attendit longtemps. Tourgueniev en vint à gourmander l'héritier de Lomonossov : « Tu as l'imagination deMilton, la tendresse de Pétrarque, et tu composes des ballades! » Ace moment, Joukovski joua un peu le rôle de grand homme malgré lui. Malgré lui, il se trouva placé en tête du parti des Karamzinistes, armé en guerre contre la Bièssiéda de Chichkov, et devint le pilier de la société rivale de VArzamas. Il en rédigea les procès-verbaux en hexamètres burlesques, qui semblent bien indiquer que, chez lui, la mélancolie était encore plus affaire de mode que de tempérament. La grande œuvre qu'on s'obstinait à réclamer de lui resta absente. Installé à la cour, comme lecteur de l'Impératrice d'abord, puis comme précepteur de ses enfants, Joukovski s'affirma peu à peu comme excellent pédagogue et continua à donner des preuves de savoir-faire, de conscience et de goût, comme traducteur. De 1817 à 1820, il dirigea l'éducation d'Alexandre II; de 1827 à 1840, il traduisit, d'après la version allemande de Riickert, le poème indien de Magharabati : « Nal et Damaianti ». En 1841, comblé de bienfaits et enrichi, il alla à l'étranger, épousa, à soixante ans, la fille du peintre Reutern, qui en avait dix-neuf, tomba dans un cercle de piétistes, frisa une conversion à la religion catholique et sombra définitivement dans le mysticisme. Il se peut que son amour malheureux pour M"* Protassov ait été pour quelque chose dans le désastre.

En 1847 il donna cependant encore sa belle traduction de r « Odyssée » et, deux années après, celle d'un épisode du poème persan de Firdussi (Shah Mamet) : « Rus- Icai et Zorab », d'après Rûckert toujours. La mort le

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