‹ Littérature russeChapitre 44 sur 82 · JOUKOVSKI 14U · texte numérisé non relu

JOUKOVSKI 14U

surprit, h Baden-Baden, au moment où il s'attaquait à r « Iliade ».

Ce fut un lettré distingué et une noble âme. La flamme , qui, pendant la première partie de son règne, brûla et rayonna au cœur du Tsar-libérateur s'est allumée à ce foyer. Recélait-il un génie poétique que des circonstances encore inexpliquées auraient empêché de se produire au jour? On l'a cru. J'en doute. Le défaut d'originalité arrivait chez Joukovski jusqu'à l'absence du sens national. Les vieilles chroniques de son pays ne lui inspiraient que de l'horreur; la langue slavone des livres saints, « cette langue de mandarin, d'esclave, de tatare », l'exaspérait; et celle même dont il se servait lui semblait parfois barbare avec ses cha et ces clUcha rébarbatifs.

Il n'a pas créé de chef-d'œuvre; mais, en interprétant et en popularisant ceux de la littérature allemande et anglaise, il a contribué puissamment à l'éducation littéraire de son pays, et Alexandre II n'a pas été son unique élève. Pouchkine, après s'être insurgé contre le vers blanc adopté par ce maître, en fit plus tard son instrument de prédilection, et Batiouchkov a dû plus que des leçons au grand poète non avenu, qui fut mieux que génial : bon, généreux et secourable.

Batiouchkov .

Bien qu'il ait appartenu au cercle de Joukovski et de Karamzine, Constantin Nicolaiévitch Batiouchkov (1787-1855) doit être classé à part. Prosateur, il suit Karamzine ; poète ou même traducteur de pièces anthologiques et erotiques, il a son chemin à lui. Il est seul. Rien, chez lui, de l'idéalisme sentimental de Joukovski;

c'est lia classique, mais un classique du pur type grec, épris de la nature réelle, conscient de sa beauté vraie, foulant la terre d'un pied ferme et savourant la vie jusque dans ses amertumes, ainsi qu'un breuvage capiteux. Avec lui, avec Krylov tantôt, la poésie nationale touche enfin à la couche d'humus fécond où elle doit prendre racine et s'épanouir. Batiouchkov ne fera que l'affleurer; mais si sa vie est longue, sa carrière est si courte! Il inaugure la série des destinées tragiques que Joukovski semblait pressentir dans sa hantise des tombes et des ombres éplorées. Il a comparé lui-même sa part à celle du plus infortuné des poètes modernes et ses vers sur le Tasse mourant sont presque une autobiographie. La guerre le prit d'abord et le traîna à travers l'Europe. Il était de famille noble, donc soldat. Il reçut une balle en 1807, à Heilsberg et, en 1813, à Leipzig, vit tomber à ses côtés son meilleur ami, Pétine. Il avait, entre temps, donné au « Messager de l'Europe » des traductions très belles, bien qu'un peu libres, de Parny, de Tibulle, de Pétrarque et chanté, lui aussi, un amour malheureux en des vers quelque peu hésitants encore, où des coteaux dorés par Cérès, très archaïques, voisinent gauchement avec les prémices d'une inspiration personnelle très séduisante. A travers l'Allemagne, puis à Paris, où la victoire le conduisit, il vécut un rêve triomphal, chantant le passage du Rhin ou les ruines d'un château dévasté et s'apitoyant sur la France, « qui payait cher sa gloire ». Le retour, après un court séjour en Angleterre, fut triste. Araktchéiev lui inspira maintenant la pensée que le prix de revient des gloires militaires était le même partout. Découragé bientôt jusqu'à se sentir incapable de faire le bonheur d'une jeune fille qu'il aimait, il donna les premiers signes d'une détresse morale, qui devait grandir.

KUYLOV 161

En 181G, il publia encore quelques vers dans le « Messager », et l'année suivante fit paraître un recueil complet de ses poésies; mais déjà il cherchait le moyen de quitter un pays dont les Araktchéiev de tout acabit lui rendaient, disait-il, l'air irrespirable. Grâce à Joukovski, il obtint en 1818 une place à la légation de Naples et en revint, quatre années plus tard, complètement fou. Joukovski l'entoura de soins, qui malheureusement furent impuissants. Aucun rayon de lumière ne traversa plus la nuit, où pendant trente-trois années à venir devait se traîner cette misérable existence.

Krylov.

Plus en dehors encore du groupe d'où va jaillir le génie de Pouchkine, produit incontestable pourtant de la même sève, de la même germination d'embryons intellectuels dans le terroir indigène, Ivan Andréievitch Krylov (1768-1844) se rattache déjà directement par le meilleur de son œuvre au fonds populaire dont Frol Skobiéieç est sorti. Né à Moscou dans une famille pauvre, où le père était officier subalterne et la mère gagnait^ dit-on, le pain de tout le monde en lisant les prières des morts chez les riches marchands de la ville, il est peuple par ses origines. Singulièrement précoce pourtant, eu égard à ce milieu. Sa Kofeinitsa (diseuse de bonne aventure au marc de café), opéra-comique que certains critiques jugent supérieur, comme originalité, à ses productions ultérieures, date de la cjuatorzième année. Privée des honneurs de la presse, mais vendue à un libraire en échange d'un lot de livres français où se trouvèrent Racine, Molière et Boileau, l'œuvre devait mal-

152 LITTÉRATUnR RUSSE

heureusement engendrer, cinq années plus tard, des « Philomène » et des « Cléopâtro » désastreuses. L'auteur, maintenant imprimé et plus ou moins lu, évolue dans le cercle de Kniajnine et dans l'orbite de Novikov, pastichant avec l'un les modèles étrangers et les décriant avec l'autre. Les deux comédies qu'il signe de 1793 à 1794, « Les Espiègles n et « L'Auteur », ne sont que des adaptations.

En 1797 je le retrouve à la campagne, dans la maison du prince S. F. Galitsine, où il occupe une situation indéterminée : moitié jDrécepteur aux gages, moitié ami de la maison. Congédié au bout de quatre années, il fait un plongeon. Il a eu, il aura toujours des instincts de jouisseur, quelque chose de celte laj-ge nature si commune parmi ses compatriotes. A cette époque, d'après la légende, il serait devenu joueur, à la suite d'un gain considérable (30 000 roubles), et aurait mené une vie vagabonde, allant de ville en ville h la recherche de b]:elans. En 1806 seulement, il devait reparaître, — avec ses trois premières fables, d'ailleurs imitées de La Fontaine. Comme La Fontaine, après avoir tardé h s'orienter, Krylovne quittera plus la piste trouvée que pour quelques tentatives scéniques non couronnées de succès.

Ses traits de ressemblance avec le fabuliste français sont cependant de carrière, de tempérament et de caractère plutôt que de génie. Egale insouciance de part et d'autre et imprévoyance pareille. Si le fabuliste russe n'a pas dissipé son patrimoine, c'est qu'il est né gueux. La Fontaine eut comme péché mignon un penchant trop vif pour les Cloris ; Krylov est mort d'indigestion, après avoir mené, l'aisance lui venant avec la gloire, une vie de sybarite, paresseux, gros mangeur, égoïste, négligé dans sa mise et ni aimable ni aimé, en dépit de la popularité

Page 1