‹ Littérature russeChapitre 45 sur 82 · KRYLOV · texte numérisé non relu

KRYLOV

que lui valaient ses fables. Mais l'auteur de ces fables ne fut jamais le rêveur qu'a toujours été La Fontaine. Beaucoup plus positif, il n'a pas davantage la bonhomie indulgente de son maître. Il n'est jamais dupe. 11 soulève les masques et regarde au fond des cœurs. Enfin et surtout, il est essentiellement satirique, et, en le distinguant de la plupart des fabulistes, ce trait en fait un écrivain original et national. Chez La Fontaine l'épigramme est un sourire, chez Krylov un grincement de dents; elle caresse presque chez l'un et mord chez l'autre. Chez l'un, la fable reste toujours impersonnelle; chez l'autre elle est pleine d'allusions transparentes aux hommes et aux choses du temps. Voici en scène, chez Krylov, un « Quartette de musiciens », singe, bouc, âne et ours, qui n'arrivent à produire qu'un assourdissant charivari : personne n'hésite à l'identifier aussitôt avec la « Société des amis de la langue russe », ses quatre départements et ses habituelles querelles. Voici Démiane avec la fameuse « soupe », dont il régale son hôte jusqu'à l'écœurement, et tout le monde reconnaît le plus verbeux des poètes contemporains.

L'espièglerie de La Fontaine devient ainsi âpreté et sa malice se transforme en colère, Krylov témoignant encore par là d'une originalité puissante, moins humaine que russe, et foncièrement réaliste. Même dans ses imitations, il reste fidèle à l'esprit de son peuple, à sa façon simple, pratique et terre à terre de concevoir le monde. Avec une éducation très sommaire et un horizon intellectuel très borné, il ne connaît pas seulement, jusque dans ses plus obscurs recoins, la vie des masses populaires, ses mœurs, ses idées, ses préjugés; il a les mêmes mœurs, les mêmes idées, les mêmes préjugés. Ses fables originales sont comme une contre-partie des proverbes et des

légendes du pays. Sa langue un peu grossière, mais plastique et forte, est exactement celle du peuple, sans aucun élément livresque.

Cette originalité était si apparente chez Krylov que, quand il s'est agi de lui élever un monument, elle a vaincu la tradition classique en un pays et en un temps où cet autre grand original qui s'est appelé Souvorov a dû lui-même prendre la figure du Dieu Mars pour s'offrir sur une place publique à l'admiration de la postérité. Nul ne s'est avisé de travestir Krylov en Apollon. Négligemment affalé sur un banc du Jardin d'Eté, il a gardé dans le bronze sa figure massive, sa silhouette inélégante et la vaste redingote où il abritait son embonpoint.

Sur les deux cents fables de son recueil, on n'en a pas compté moins de quarante-six directement empruntées à Ésope, à Phèdre, à La Fontaine, à Gellert et à Diderot. En tète de la plupart des éditions, « Le Renard et le Corbeau » suit de près le texte de La Fontaine, avec des amplifications descriptives et des développements poétiques qui déparent la simplicité de l'original. Comme Pouchkine, Krylov a mis beaucoup d'industrie dans la recherche de ses sources d'inspiration et dans la façon de les cacher. On a retrouvé le sujet de ses « Trois Moujiks » dans un vieux fabliau français, dont Imbert avait déjà enrichi son recueil. Pour le ce Hâbleur » on a dû hésiter entre Imbert et Gellert. Je n'ai garde de m'en faire un grief contre le fabuliste russe. La Fontaine lui-même a mis Esope à contribution et, pour ne devoir rien à personne, les fables de La Motte n'en valent pas mieux. Krylov a suffisamment imprimé aux siennes la marque de son génie personnel. Les meilleures peuvent se grouper autour de quelques idées qui lui appartenaient bien en propre. « L'Education du Lion », « Le Paysan et le Ser-

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