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comme autochtone clans sa source principale, que j'ai essayé d'indiquer déjà. Les deux courants se sont rencontrés. En 1846, après un nouveau séjour au sud, imposé par le délabrement de sa santé, qui allait en s'aggravant, Biélinski prit part h la rédaction du « Contemporain » [Soi'f'emiennik), qui, sous la direction de de N. A. Nekrassov et I. I. Panaiev, groupait maintenant les meilleures forces littéraires de l'époque. Il y rompit des lances pour Gogol et pour la nouvelle formule d'art que l'auteur des « Soirées à la ferme de Dikanka « lui semblait apporter. Mais en même temps il dérivait vers un radicalisme chaorin et violent. Des relations forcées et déplaisantes avec les sphères officielles de Saint- Pétersbourg, ainsi qu'une expérience plus longue et plus pratique de son métier, lui rendaient de plus en plus évidente l'incompatibilité d'une littérature indépendante et influente avec ce régime absolu, dont il avait jadis prétendu s'accommoder. Et, comme il ne savait pas lâcher un principe sans en déduire toutes les conséquences, il était conduit par celui-ci à se donner les allures d'un révolutionnaire. On l'appelait « le Marat russe ». Le commandant de Saint-Pétersbourg ne l'abordait qu'en lui demandant plaisamment : « Quand aurat-on le plaisir devons voir? Je garde une bonne et chaude casemate à votre intention. »
Il vécut les dernières années de sa vie avec la hantise terrifiante de cette menace, et, sans la maladie de poitrine qui l'enleva en mars 1848, h trente-huit ans, nul doute qu'elle ne se fût réalisée. Ame ardente et passionnée, il était toujours allé au bout de ses convictions, qui, en changeant souvent, avaient toujours été sincères. Au témoignage de son ami Panaiev, il ne pouvait, d'une année à l'autre, revoir ses propres articles dans les
colonnes des « Annales de la Patrie » sans entrer en fureur. Idéaliste et idéologue par excellence, il répondait à un autre ami qui lui rappelait l'heure du dîner : « Comment ! nous n'avons pas encore résolu la question de l'existence de Dieu, et tu penses à manger! » Le romantisme, dans sa première étape, le conduisit h l'exaltation de l'individualisme chez lui et chez les autres et au mépris de l'humanité. L'hégélianisme l'égara ensuite, ainsi qu'une forêt. On peut l'en excuser. L'Allemagne entière s'y est perdue quelque temps, et des esprits de premier ordre, dans tous les pays, ont hésité sur Tinter- ■ prétation d'un système, qui, en faisant consister l'art dans la réalisation de l'idée du beau et du vrai, c'est-àdire d'une abstraction, prétendait établir que beauté et vérité n'existaient pas en dehors des phénomènes concrets. Dans le cercle de Stankiévitch on ne s'embarrassait pas des contradictions. Ces jeunes gens étaient ivres de philosophie. Caractère concret de la vérité, méthode dialectique de penser, loi du développement dialectique unifiant tous les phénomènes de la vie, ils prenaient le bloc entier, sans regarder au détail. Biélinski finit par y mettre plus de discernement, mais, après l'avoir balancé entre l'indifférence absolue et l'intérêt passionné pour les problèmes sociaux, l'obscurité du dogme lui fit confondre encore la société elle-même avec la littérature.
Toujours il crut avoir raison et, en changeant d'opinion, « changer un copeck pour un rouble », comme il disait. Et, à travers toutes ces variations d'une pensée mobile, inquiète et mal gouvernée, il arrivait néanmoins non pas seulement à accomplir individuellement, mais à faire accomplir autour de lui un progrès considérable. Comprendre et faire comprendre la valeur relative d'un Diérjavine, c'était déjà beaucoup. Il a fait plus : il a par
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le seul travail de sa pensée fourni un point de départ, dans son pays, à toutes les directions ultérieures de la critique littéraire et de la philosophie de l'art : école des idéalistes et des métaphysiciens-hégélianistes, dont Droujinine, Akhcharoumov,N. Soloviov, Edelsohn furent les représentants les plus marquants; théorie de critique organique, où quelques slavophiles, I. Kiriéievski, C. Akssakov et surtout A. Grio^oriév tentèrent de concilier l'art avec l'élément national, et doctrine enfin des critiques publicistes que Dostoïevski devait élever à la hauteur de son talent et Pissarev, après Tchernichevski, précipiter dans les basfonds des polémiques ordurières.
Sa succession dans « Le Contemporain » fut recueillie par deux écrivains d'une valeur très inégale.
T cher 71 ich evski.
Philosophe, économiste, critique, romancier, Nicolas Gavrillovitch Tchernichevski (1828-1889) a été appelé « le Robespierre russe ». Mill, Proudhon ou Lassalle auraient pu être mis en parallèle à cette occasion avec plus de justesse. Dans ses traités scientifiques, l'homme ainsi qualifié a laissé la théorie ou la somme du radicalisme russe, et, dans un roman indigeste écrit au fond d'une prison, il en a légué le poème, ou l'évangile.
La censure le laissa faire quelque temps. En présence de la propagande philosophique et politique, dont avec Herzen Londres était devenu le centre, le gouvernement avait compris que les coups de ciseaux et les ordres d'exil devenaient d'une faible défense. Pour lutter à armes égales, il convenait de rendre la main aux écrivains qui restaient en deçà de la frontière et dont on pouvait
tirer parti, en les dirigeant, contre ce terrible assaut venant du dehors. Ainsi la presse bénéficia d'une liberté relative, et Tchernichevski, si peu gouvernable qu'il fût, réclamait sa large part des franchises communes. Une nouvelle prise de contact avec l'Occident et un afflux nouveau d'influences étrangères, anglaises principalement, en résultèrent. Grâce h Herzen toujours, Londres fut pour quelque temps le foyer intellectuel oii les uns et les autres allaient faire provision de lumière. Avec une quantité considérable de romans sociaux, les œuvres de Mill, Buckle, Darwin, Vogt, Moleschott, Ruge, Feuerbach furent traduites et commentées.
Tchernichevski activa ce courant de toute sa puissance, et, avec la tournure d'esprit que j'ai indiquée, on devine le parti qu'il en tirait. Il accentuait progressivement le radicalisme de Biélinski. Dans des brochures publiées à Vevey età Genève, il en venait à prêcher l'anéantissement de la propriété individuelle, la suppression de la noblesse, la dissolution de l'armée. Il consentait, provisoirement, à maintenir le trône, mais en l'entourant d'institutions démocratiques. Les brochures n'étaient pas pour passer sous les yeux de la censure, mais un peu de leur enseignement transpirait jusque dans les articles du « Contemporain », et le gouvernement se décida à sévir. En 1862, l'audacieux publiciste fut envoyé en Sibérie et écrivit en prison ce roman « Que faire ? » qui a longtemps servi de bible à la jeunesse révolutionnaire de son pays. Sans poésie et sans art, l'œuvre ne vaut que par les doctrines qui s'en dégagent et qui manquent à la fois d'originalité, de mesure et d'esprit pratique. S'inspirant, dans le sens égalitaire et communautaire, des auteurs allemands, anglais ou français, elles ne doivent une saveur particulière qu'à cette espèce de réalisme mystique et visionnaire
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qui a constitué, depuis, la marque caractéristique du nihilisme russe. Tchernichevski peut être considéré à bon droit, sinon comme le créateur, du moins comme le propagateur le plus responsable de cet état d'âme, né en Russie des deux penchants opposés du tempérament national : réalisme et goût de l'absolu.
Le livre a été aussi son testament littéraire et politique. Après vingt années de Sibérie, dont sept passées aux travaux forcés dans les mines et le reste dans l'isolement d'une des dernières stations voisines du cercle polaire, quand il fut rendu à la liberté, en 1883, sa carrière n'était plus à recommencer. Vieilli, ruiné de santé, il employa les dernières années de sa vie à traduire 1' « Histoire universelle de Weber «. Comme critique littéraire, il avait contribué à détruire la métaphysique hégélienne du beau, dont Biélinski lui-même s'était déjà institué le démolisseur, après lui avoir donné sa foi. Mais il manquait totalement de sens esthétique, et dès 1858 cette partie de sa collaboration au « Contemporain » avait été éliminée à peu près entièrement par l'autre.
Ce fut Nicolas Alexandrovitch Dobrolioubov (1836- 1860) qui en hérita pour un temps malheureusement trop court.
Dobrolioubov.
Une des plus douloureuses destinées que l'histoire littéraire de tous les pays ait à enregistrer! Une enfance sans joies, une jeunesse sans plaisir, une existence de forçat et d'ascète tour à tour; puis la mort, au bout de quelques années d'un labeur excessif, qui devait user la trop frêle enveloppe d'une âme trop ardente; la fin de
toutes les ambitions, au moment même où les premiers rayons de gloire touchaient ce front de réprouvé !
L'œuvre du malheureux jeune homme, sombre ellemême et excessive, se ressent de cet excès d'infortune; œuvre d'un moine qui voudrait mettre l'humanité entière au niveau de sa propre abnégation. N'ayant jamais rien reçu de la vie, Dobrolioubov ne semblait pas imaginer qu'elle eût quelque chose à donner aux autres. S'immoler pour le bien commun était pour lui non seulement un idéal, mais une loi qu'il entendait imposer à tout le monde. Ses idées esthétiques manquaient de clarté, de consistance et généralement aussi de nouveauté. Il emprunta à Biélinski sa dernière formule de « l'art pour la vie »; à Tchernichevski sa conception d'un art asservi par la science, s'en inspirant pour mettre hors de pair des poètes, qui, comme Shakespeare, Dante, Gœthe et Byron, représentèrent, à leur époque, au-dessus du niveau commun, un degré supérieur de la conscience humaine. Mais il eut quelques vues originales sur la permanence, par exemple, de certains types sociaux à travers des formations s'ociales analogues. Et, à cet égard, son analyse du roman de Gontcharov, « Oblomov », ses deux articles sur les drames d'Ostrovski, sont à citer.
Pour lui aussi, d'ailleurs, la critique littéraire n'était que le manteau couleur de mur sous lequel on cherchait à esquiver la vigilance des policiers, en entreprenant le procès du monde social et politique contemporain. Dans ce sens, juge sévère et implacable jusqu'à l'injustice, il rachetait des excès trop fréquents par une grande profondeur de sentiment, une sincérité admirable. Il semblait qu'il écrivît avec son sang. Et s'il y a quelque chose d'irritant et de puéril dans sa perpétuelle négation, appliquée à toutes les formules consacrées comme à toutes
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les autorités établies, celle d'un Pouchkine dans la littérature ou celle d'un Pirogov dans la science, son affirmation non moins constante en faveur d'un monde idéal reconstruit par la réforme de toutes les relations sociales sur la base de la raison, de la nature et de l'humanité, a tracé un programme qui ne s'est pas trouvé de pure utopie. La génération à laquelle il appartenait en devait déjîi réaliser une partie. La réforme des relations sociales voulait dire ici, avant toute chose, la suppression du servage, et Dobrolioubov est mort l'année même où un trait de plume appela h la liberté vingt-cinq millions d'esclaves.
On a incriminé le caractère utilitaire de sa critique. Produit fâcheux mais inévitable du mariao-e forcé entre l'art et la politique, cette tendance devait en effet, en se perpétuant dans le journalisme contemporain, aboutir aux pires extravagances. Poussant à ses extrêmes conséquences le sytème ainsi établi de juger les œuvres d'art au point de vue exclusif de leur valeur politique ou sociale, en publiciste et non en esthète, Dimitri Ivanovitch Pis- SAUEv (1840-1868) arriva, après Dobrolioubov, au nihilisme esthétique. Aux yeux de ce pamphlétaire, Lermontov et Pouchkine furent des « caricatures de poètes », des « aèdes pour jeunes filles poitrinaires »; Gœthe fut « un aristocrate bouffi raisonnant en vers sur des sujets dépourvus d'intérêt ». Il n'y eut d'intéressant pour l'humanité que le progrès des sciences naturelles. L'art, l'idéal, apparurent comme des mots vides de sens. Ce devait être h peu près le point de vue de Bazaroi>, le fameux prototype des nihilistes spéculatifs dans le roman de Tourgueniev. Quand le roman parut, Pissarev ne s'est pas fait faute aussi d'entreprendre l'apologie du personnage. Il joua avec complaisance le rôle d'enfant
Utteratdue RnssE.
terrible du journalisme contemporain, non sans y déployer un grand talent, qui peut servir d'excuse aux succès prodigieux dont ses ébats furent accompagnés.
A l'époque de sa plus grande vogue, qui coïncida avec la période de grande agitation littéraire et politique, dite des « années soixante » , dont j'essayerai plus loin de préciser le caractère, il eut d'ailleurs des émules et la critique littéraire des représentants, Pypine, Galakhov, Tikhonravov, d'un type très différent et d'une valeur autrement sérieuse. Je m'appliquerai à leur rendre justice à la fin de ce livre, en donnant un aperçu des dernières manifestations de la vie intellectuelle dans leur pays. Je dois revenir maintenant à l'époque antérieure des « années quarante », pour y examiner brièvement une autre direction du grand mouvement d'idées dont elle a vu le développement : le slavophilisme.
Le Slavophilisme.
J'ai indiqué la présence de Kiriéievski et d'Akssakov dans le cercle de Stankiévitch et de Biélinski. Le point de départ des deux écoles fut, en effet, commun : dans l'étude de la philosophie allemande et dans le culte de l'élément national. Ce culte avait ici des origines lointaines déjà et indépendantes du mouvement nationaliste proprement dit, dont la philosophie allemande était devenue postérieurement l'agent propagateur à travers l'Europe, Mais, en pénétrant dans les cercles universitaires de Moscou, l'hégélianisme et sa conception de Vidée nationale servant de base au développement historique des peuples, devaient rapprocher le patriotisme local du grand courant européen. Depuis 1820, cette idée révo-