LES SLAVOPHILES
lutionnait le continent entier, soulevant jusqu'aux populations demi-barbares de la Grèce. La Russie serait donc seule à n'en pas ressentir la secousse? N'aurait-elle pas, elle aussi, une idée à développer, son idée, son patrimoine intellectuel et moral à revendiquer devant l'Europe?
Le monde des abstractions a ceci de particulier qu'on est assuré d'y trouver toujours ce dont on a besoin l'imagination pouvant, s'il est nécessaire, suppléer à la réalité. On s'ingénia de part et d'autre, mais quand la recherche eut été couronnée de succès, il apparut qu'on ne s'entendait plus. Le grand schisme des occidentaux et des slavophiles était constitué. Pour Tchadaiev, comme pour Biélinski, le trait de séparation entre la Russie et les autres pays européens consistait purement et simplement dans une différence de niveau. Supprimer cet écart en s'assimilant non plus les formes extérieures de la civilisation européenne, mais les principes intimes de son développement , tel était le but à poursuivre. L'orgueil des fondateurs de l'école slavophile ne put s'accommoder de cette solution : il réclamait un idéal autonome. A ce moment, le groupe accueillit avec des murmures, un nouveau disciple de la doctrine hégélienne, le jeune Timoféï Nicolaiévitch Granovski (1813-1855), ami de Biélinski et de Herzen, qui, revenant de l'étranger (1843), faisait sensation à Moscou par ses lectures publiques sur l'histoire du moyen âge, une histoire où la gloire antique de la Moscovie et de l'église orthodoxe n'avait pas de place. En saisissant le sens de sa vie propre, slave et orthodoxe, la Russie n'avait-elle pas chance, au contraire, de poser indépendamment les bases d'une phase nouvelle dans le développement de l'humanité? Cette synthèse des éléments nationaux de
culture que l'Allemagne, d'après Hegel, était seule appelée à réaliser, la Russie ne pouvait-elle plus légitimement en concevoir l'ambition? Pourquoi la Russie ? Sur ce point grave les avis furent partagés jusque clans le sein de l'école naissante. Parce qu'elle était tabula rasa, disaient les uns, sans traditions historiques faisant obstacle à l'œuvre d'uniHcation. Parce que, affirmaient les autres, ses traditions historiques s'accommodaient avec l'idéal démocratique et humanitaire à réaliser en commun, la Russie des Rurik, de Vladimir et des Ivan échappant également par elles soit à l'autocratisme religieux de Rome, soit à l'autocratisme politique des États occidentaux fondés sur la conquête, se rapprochant, au contraire, du principe communautaire, base des formations sociales
de l'avenir.
La grâce d'état commune h toutes les religions fit que cette ''contradiction initiale ne compromit pas l'avènement et l'unité doctrinale de celle-ci. I. Kiriéievski lui donna sa foi; Khomiakov se chargea de l'établir dogmatiquement; Valouiev, Samarine et C Akssakov prirent sur eux sa justification au point de vue historique. Les éléments spéculatifs de la foi nouvelle se trouvaient en abondance dans l'enseignement de Schelling et de Hegel. On eut recours aux théologiens byzantins pour les questions de dogme. L'optimisme historique de Karamzine fit le reste.
Les Kiriéievski et leur école.
Dans « L'Européen », publié par lui à partir de 1831, Kiriéievski (Ivan Vassiliévitch, 1806-1856) avait débuté comme un occidental convaincu. Le titre même de son
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journal le disait assez. La suppression de cette feuille, motivée par des considérations trop hardies sur l'avenir du xix" siècle, et l'influence d'un frère, Pierre Kiriéievski (1808-1856), ethnographe et collectionneur de chants populaires, rapprochèrent le publiciste mis en quarantaine du groupe slavophile. A partir de 1856, celui-ci eut son organe attitré, « L'Entretien russe » [Rousskaia Biessiéda), et, dans deux études capitales « sur le caractère de la culture européenne » et « sur la nécessité et la possibilité de nouveaux principes philosophiques «, Ivan Vassiliévitch y formula une sorte de néo-philosophie gréco-slave. La culture européenne a achevé sa carrière; elle est arrivée au terme de son développement, sans avoir réussi à donner à l'humanité autre chose que le sentiment du mécontentement de soi-même, la conscience d'une inaptitude absolue à se satisfaire. Le monde antique a précédemment abouti à pareille faillite intime, et a cherché à s'en relever en empruntant à des peuples sans glorieux passé historique de nouveaux principes de vie. Le monde européen moderne doit recommencer l'expérience — en se jetant dans les bras de la communion slavo-grecque, russe et orthodoxe.
Ainsi vaticinait Kiriéievski. Alexis Stépanovitch Kho- MiAKOv (1804-1860) lui donna la réplique, en essayant de motiver la parole du prophète. C'était un poète, et les poètes ne sont jamais h court de raisons. Ses tragédies « Yermak « et « LeFauxDémétrius », œuvres de jeunesse, le mettent à peu près au niveau d'un Koukolnik. Même exaltation pompeuse et sottement tendancieuse de la vieille Russie; même rhétorique froide. Ses poésies montrent une plus grande maturité, mais une absence tout aussi complète d'art et de sentiment. Les plus remarquées furent composées pendant la guerre de Crimée et offrent
à la vue un recueil de dissertations sur la thèse de l'union de tous les peuples slaves et de la répudiation du joug occidental. Ce poète était un raisonneur. La théologie le réclamait. 11 y versa entièrement après 1855, avec une série d'ouvrages et d'opuscules publiés h l'étranger, en français et en anglais, tels que : « Quelques mots sur les communions occidentales, par un chrétien orthodoxe » (Leipzig, 1855) ; « L'Eglise latine et le protestantisme au point de vue de l'Église d'Orient » (Leipzig, 1858, et Lausanne, 1872). I. Samarine, qui en fut l'éditeur, traitait l'auteur de « docteur de l'Eglise )>. Khomiakov en méritait l'honneur à sa façon. Au monde mourant de la civilisation romano-germaine (catholique et protestante), il opposait « l'idée « en développement du monde grécoslave, fondatrice prochaine d'une communauté religieuse qui abriterait dans son sein tous les enfants de l'Europe; instrument providentiel d'une fusion où s'harmoniseraient tous les antagonismes exaspérés de la vie européenne. Quelle idée? L'unité dans V amour ^ creuset historique où s'était constitué l'amalgame harmonieux de la vie russe. Et, pour mieux faire ressortir le mérite de cet accord parfait dans les traditions et les mœurs de son pays, Khomiakov, tout en condamnant la réforme de Pierre le Grand, endossait bravement le kaftane et coiffait la mourmolka, symboles dont ses amis Valouiev et L Samarine lui avaient fait apprécier la valeur.
Enlevé par une mort précoce dès 1845, Dmitri Valouiev fut le statisticien et l'ethnographe du groupe; par ses études de statistique comparée il arrivait à la conviction que la civilisation occidentale avait comme point d'aboutissement naturel le sybaritisme moral, et il en concluait à la nécessité pour la Russie de s'orienter dans une autre voie. Elle en avait le choix. Dans le point de départ même