SAMARINE
de son histoire, elle avait réalisé le vrai principe de la société chrétienne et de l'Etat chrétien, dont le monde occidental n'était qu'une déformation. Esquissée par I. Samarine dans « Le Moscovite », au cours d'une polémique avec G. Kavéline, un des collaborateurs du « Contemporain », cette théorie devait recevoir sa forme définitive sous la plume de C. Akssakov.
D'après Samarine (7 1876), la constitution de la Russie a toujours reposé essentiellement sur l'organisation communautaire [ohclitchina), prenant ainsi, dès la première heure et spontanément, la forme, qui est devenue aujourd'hui seulement et trop tard l'objectif et l'idéal des sociétés occidentales. Cette conception du rôle historique de l'ancienne commune russe était appelée à exercer une influence considérable sur la solution des problèmes multiples se rattachant à l'émancipation des serfs, et c'est comme cela que les occidentaux de l'espèce de Herzen se sont rencontrés, sur ce point, avec I. Samarine, qui, on le sait, figura parmi les ouvriers les plus actifs de la grande œuvre libératrice. Il prit part et aux travaux de la commission instituée en 1858 par Alexandre II pour l'étude de la réforme, et à la polémique que celle-ci soulevait sur le terrain des questions économiques et sociales. Publiciste plutôt qu'historien, remplaçant trop souvent le savoir par l'imagination, il ne pouvait donner à la doctrine l'apparence de solidité dont elle avait besoin pour s'imposer aux masses.
Ce fut l'œuvre de Constantin Serguiéievitch Akssakov (1817-1860). Un idéaliste pourtant par excellence, celuici, épris de son idée comme d'une amante et se donnant à elle sans réserve. La légende veut qu'il soit resté chaste toute sa vie. Cette idée à laquelle il a réussi à faire prendre corps en un mélange prodigieusement subtil
d'hallucination et de science, la voici; elle a l'air d'un furieux paradoxe, si le mot n'est pas trop faible, mais je n'y puis rien : issu d'un double acte de libre consentement, — appel aux princes varègues; acceptation du christianisme, — l'Etat russe, seul parmi les Etats européens, a pour base et pour principe de son existence la liberté. En opposition avec les Etats occidentaux procédant tous de la violence et conduits par elle à la révolution politique comme au schisme religieux, seul il a dû à ce principe le maintien de l'unité de la foi et de l'unité librement respectée du pouvoir. Parcourant le champ entier de l'histoire nationale, Akssakov s'est plu à y mettre en lumière les manifestations successives de ce phénomène exceptionnel : docilité enfantine à recevoir le baptême; solidarité constamment affirmée entre le peuple et le souverain, unis par la communauté de la foi et la communauté des mœurs.
Pour rendre sa thèse plus sensible, il a eu recours encore à la poésie et au drame, mettant en opposition, dans « le Prince Loupovitski » et dans « Moscou délivrée en 1812 », le naturalisme sain du peuple et la culture corrompue des hautes classes. Il a montré plus de talent poétique dans ses études d'histoire et de critique littéraire. Il est mort d'une maladie de poitrine à l'île de Zanthe, cédant la direction du groupe slavophile de Moscou à son frère Ivan (1823-1886), le moins génial assurément, le plus populaire pourtant et le plus influent de tous les Akssakov, grâce à un esprit pratique et à un talent de publiciste de premier ordre.
Poète d'abord, lui aussi, puis collaborateur de la Société impériale de géographie et auteur d'une monographie excellente sur les foires d'Ukraine, Ivan Serguiéievitch est devenu, depuis 1861, éditeur d'une série
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de publications slavophiles à tendance démocratico-panslaviste : — « Le Jour », « Moscou »> etc., — qui successivement disparaissaient sous les coups de la censure. Non qu'on eût à y réprimer des tendances révolutionnaires : on reprochait plutôt à Ivan Serguiéievitch d'être plus royaliste que le roi. Un discours prononcé par lui le 22 juin 1878, à une réunion du « Comité slave » de Moscou, le fit exiler. Il y avait tonné contre 1' « infamie » du Congrès de Berlin et la « trahison « des diplomates russes, qui y complotaient la honte de leur patrie. Après 1880, il rédigea le recueil hebdomadaire « Rouss », où il s'occupa surtout de guerroyer avec le libéralisme pétersbourgeois.
L'erreur fondamentale de cette école est à voir, me semble-t-il, dans l'origine par elle attribuée à « l'idée nationale ». Kiriéievski et ses émules ont cru l'avoir trouvée dans la réalité d'un passé historique mal étudié, alors qu'elle était un produit abstrait de leur imagination. Et un produit occidental pour une bonne moitié : le fruit de leur commerce avec la philosophie étrangère. Tchernichevski s'est chargé de leur prouver que cette partie même de leur thèse, où ils proclamaient la corruption de l'Occident et son incapacité pour un développement ultérieur, avait une origine occidentale, empruntée non aux grands penseurs d'Allemagne ou de France, il est vrai, mais aux philosophes secondaires de la « Revue des Deux Mondes », de la « Revue contemporaine » et de la « Revue de Paris ». L'idée mise en valeur au moyen d'arguments puisés à cette source douteuse ne pouvait résister à l'épreuve d'une étude plus approfondie du passé. Elle n'eut pas plus tôt pris contact avec la vérité de l'histoire nationale dévoilée par les successeurs de Karamzine qu'elle s'évanouit en se heurtant à des réalités
telles que le raskol, ce phénomène si nettement exclusif d'une prétendue unité religieuse maintenue à travers les siècles. Et c'est uniquement en faisant abstraction de ces réalités et en convertissant l'histoire en roman que l'école a pu maintenir son idéal et en dégager un principe civilisateur.
Tous les peuples ont d'ailleurs subi une crise semblable d'idéologie. C'est une maladie de croissance. En France elle fut très apparente au xvi* siècle, alors que le Suisse Hotman y prêchait le retour aux traditions de la Gaule antique. Le slavophilisme russe s'est trouvé, d'autre part, en rapport sympathique et synchronique avec un vaste mouvement européen : renaissance nationale inaugurée en Bohème par Dobrovski, Szafarzyk et Kollar ; illyrisme propagé par Louis Gay parmi les Slaves du Sud; mysticisme patriotique de Mickiewicz, de Towianski et de Slowacki; germanophilisme vieux d'un siècle et demi déjà, mais toujours actif, et lutte, au Danemark, du vieux parti national contre le libéralisme. Khomiakov avait terminé son tour d'Europe par une visite aux pays slaves, où il s'était mis en rapports personnels avec les principaux chefs de la propagande nationale.
Son effort, comme celui de ses coreligionnaires, n'est pas resté entièrement stérile, lis ont sinon mis à l'ordre du jour l'étude des traits fondamentaux du caractère national, comme quelques-uns s'en vantèrent trop ambitieusement, du moins donné à cette étude une impulsion nouvelle. Dans la littérature artistique un mouvement en ce sens s'était, nous l'avons vu, développé antérieurement et indépendamment. Et, à part Dostoïevski, l'école n'a fait surgir jusqu'à présent, de ce côté, aucun écrivain de quelque valeur. Tourgueniev n'en fut pas et Gogol,