SOLOVIOV
volumes surtout, qu'un recueil de matériaux sommairement coordonnés. Comme un grand nombre de ses émules en Russie, l'auteur s'est proposé une tâche audessus des forces humaines; il a vu trop grand; et, son cfTort étant à bout avant son ouvrage, il a achevé la maison en gâcheur, après l'avoir commencée en architecte. Mais les matériaux sont de premier ordre, et la main qui les a recueillis s'est révélée, dans les premiers volumes, comme celle d'un maître ouvrier. L'homme n'a appartenu d'ailleurs à aucun parti, sinon à celui de la vérité. Il n'est publiciste à aucun degré; il ne tient boutique ni de tendances ni de doctrines. Froidement, consciencieusement, screinement, il rédige un protocole, avec un style approprié au genre, un peu sec, mais admirablement clair, sobre et tranquille. Sa vie apparaît aussi en harmonie avec son œuvre, toute de travail et de retraite, entièrement étrangère aux événements du dehors, circonscrite entre son cabinet, sa chaire à l'Université de Moscou et ses archives. Une belle et pure figure de savant. Héros, avec M. Pogodine, du tournoi public dans l'amphithéâtre de l'Université de Saint-Pétersbourg, qui eut, en mars 1860, un si grand retentissement, N. I. Kostomarov offre à la vue un type plus complexe et une carrière autrement diversifiée. Auteur d'une étude sur « Le Sens historique de la poésie populaire » (1843), et d'une « Mythologie slave » (1847), il a donné une large part dans ses nombreuses monographies à l'élément littéraire et même dramatique. En même temps il abordait le roman avec « Le Fils » (1865), une assez jolie nouvelle sur le thème de l'insurrection cosaque de Stenka Razine, et « Koudéiar » (1875), grand récit historique emprunté aux troubles politiques du xvi^ siècle, qui est une œuvre entièrement manquée. Mais la politique contemporaine
l'attirait aussi. La science, chez lui, ne se séparait pas de la vie. Ses études sur la poésie petite-russienne l'entraînèrent un moment à écrire dans la langue de ce pays et en 1847 il encourut, avec Chevtchenko et Koulich, le soupçon de participation insurrectionnelle à des tendances séparatistes. Il y gagna quelques mois d'emprisonnement, un long exil à Saratov et, aux yeux des jeunes gens de l'époque, l'apparence d'un défenseur des idées libérales et d'un martyr. Gracié en 1855, il publia dans les « Annales de la Patrie » cette belle série de monographies : « Bogdane Khmelnitski », « La Révolte de Stenka Razine », « Le Commerce de l'Etat moscovite aux xvi*^ et xvii'' siècles », qui consacrèrent sa renommée. Un peu plus tard, après un séjour à l'étranger, il prenait une part active aux travaux qui préparèrent l'afTranchissement des serfs. Un instant il occupa une chaire à l'Université de Saint-Pétersbourg, mais dut la quitter h la suite des troubles, qui, en 1862, agitèrent le monde des étudiants. Sa carrière d'homme d'action était maintenant finie. L'écrivain seul resta, publiant aux frais de la commission archéographique onze volumes de documents pour l'histoire des provinces du sud-ouest et continuant ses monographies, dont le recueil comprend treize volumes. Elles tiennent, pour la plupart, autant du roman que de l'histoire et sont généralement aussi très tendancieuses. Celle qui est consacrée aux « Républiques de la Russie du nord » révèle les sympathies de l'auteur pour l'idéal démocratique et pour les institutions libres. Ailleurs c'est l'autonomie ethnographique de la Petite- Russie dont il prend le parti avec plus de passion que de justesse dans les arguments employés. Mais toujours il met au service de ses thèses un talent de conteur de premier ordre.
KOSTOMAROV 223
Contre C. Akssakov et sa théorie attribuant aux états provinciaux un rôle prépondérant dans l'organisation de l'ancienne Russie, il a soutenu la théorie rivale du système fédératif de cette organisation. Avec Pogodine il a rompu des lances contre l'origine normande de Rurik. 11 se rencontrait avec les slavophiles de toute marque dans la défense des idées libérales. Car cette école fut libérale et progressiste à l'origine, jusque dans la personne de celui de ses représentants qui, de nos jours, a porté le plus haut, en son nom, le drapeau de la réaction. J'ai nommé Michel Katkov. Et c'est d'elle encore qu'est parti, après 1860, ce mot d'ordre d' « aller dans le peuple », décrié et ridiculisé depuis, mais qui mettait en mouvement alors les meilleurs éléments de la société et qui traduisait aussi un instinct profond et sûr, fruit d'une conception juste : la nécessité de réunir toutes les forces sociales pour une œuvre de salut commun. Le recueil de chants populaires entrepris par P. Kiriéievski n'était autre chose qu'un voyage dans le peuple et pareillement les excursions ultérieures de Rybnikov à travers la province d'Olonetz, continuées par Hilferding, et de même les travaux de D. Rovinski en matière d'iconographie populaire, et enfin l'œuvre légendaire de Tolstoï à lasnaia Poliana.
Un court aperçu de l'évolution politique qui a accompagné et déterminé ces entreprises, de 1840 à 1880, est ici indispensable.
Le mouvement politique.
En apercevant une manifestation de son « idée » dans le double mouvement émancipateur, qui éloignait la lit-
térature nationale des modèles occidentaux et qui simultanément rapprochait pour les masses populaires l'heure d'une liberté relative, le slavophilisme a servi indirectement, ou directement, l'une et l'autre cause. Jusqu'à 1860, Katkov et Herzen marchèrent de concert, se donnant la main à travers la frontière. Cette forme spéciale même du mouvement révolutionnaire, à laquelle Tourgueniev passe pour avoir infligé en 1862, le nom de jiihilisjne, mais dont les oriofines remontent en réalité à 1855, ne les séparait pas. « Le nihilisme s'est produit chez nous parce que nous sommes tous des nihilistes », a écrit Dostoïevski. Et, en effet, avant 1861, la presse fut acquise, dans la plupart de ses organes importants, aux idées dont le mouvement ainsi qualifié se réclamait. Tant qu'il resta dans le domaine spéculatif, il n'effraya personne, parut correspondre même aux aspirations communes du parti libéral.
En 1861, l'affranchissement des serfs fut un passage brusque de l'empyrée idéal au domaine des réalités concrètes, et aussitôt les conceptions y prenant une forme tangible, celui-ci parut peuplé de monstres. Soulèvements de pa}'*sans dans la région du Volga ; émeutes d'étudiants à Saint-Pétersbourg, h Kiev, à Kharkov; apparition du c( coq rouge )> dans une levée en masse d'incendiaires mystérieux précédant les porteurs de bombes : il y avait de quoi prendre quelque émoi! En même temps la presse faisait rage. Depuis 1840, en suivant toujours le courant de la pensée européenne, elle avait évolué vers une conception plus positive des problèmes à résoudre. Elle s'était assimilé les développements successifs de la théorie hégélienne, les leçons de la philosophie positive, de l'économie politique et de la sociologie. Elle arrivait aux applications pratiques. Les journaux ne suffisaient