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LE MOUVEMENT POLITIQUE

plus à la tâche : à côté des périodiques de nuance libérale ou radicale, comme « Le Jour » de I. Akssakov, « le Temps )) de Dostoievski, des brochures, des pamphlets révolutionnaires surgissaient de toutes parts , faisant écho au tocsin que Herzcn continuait à mettre en branle, propageant le trouble et le désordre des esprits. Le gouvernement essaya de réagir : instructions plus sévères distribuées aux bureaux de censure ; suppression de trois journaux; arrestation de Tchernichevski. Tout fut vain. La presse locale se tut; mais au dehors le tocsin s'agita de façon plus furieuse encore et les numéros de « La Cloche w circulant à travers le pays, pénétrant jusque dans l'entourage du souverain, indiquèrent des liaisons occultes avec les publicistes de Londres. Le silence lui-même des organes bâillonnés par la censure en se faisant volontaire bientôt et systématique, ne tendit qu'à mieux livrer l'esprit public à l'influence de cette propagande extérieure.

A ce moment, Michel Katkov (1820-1887) se révéla dans un rôle nouveau, où personne ne s'attendait à le voir paraître. Il avait débuté dans l'enseignement comme professeur à l'Université de Moscou, puis s'était donné au journalisme en prenant la rédaction du Messao-er russe, l'organe libéral par excellence et anglomane de l'époque, qu'il cumula, à partir de 1861, avec celle de la Gazette de Moscou. Il y défendait la cause du proorès, prônant les avantages du self-govemment et de la décentralisation, flétrissant les vices de l'absolutisme avec une audace sans précédent. Il jugea maintenant que Herzen et ses amis, Ogariov et Bakounine, jetaient le libéralisme dans une fausse route. Et résolument, catégoriquement, il rompit le pacte d'alliance, qui, si longtemps l'avait uni à ces champions trop aventureux d'une cause qu'il voyait

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compromise par eux. Il les dénonça ouvertement comme agents responsables des violences injustifiables auxquelles se laissait entraîner une fraction du parti progressiste, comme aussi des mesures trop justifiées de répression qu'elles provoquaient. Il signala avec vigueur le côté utopique, chimérique, des conceptions sociales propagées par eux.

L'effet fut grand. Un noyau de résistance conservatrice se constitua instantanément autour du courageux polémiste. Au cours de l'année suivante, l'insurrection polonaise lui apporta avec des arguments nouveaux un point d'appui solide dans les résistances et les révoltes de l'esprit national, en même temps qu'elle accentuait l'orientation rétrograde du groupe. Fidèle à ses principes, Herzen risqua sa popularité dans le plus hasardeux des enjeux, en prenant fait et cause pour les insurgés. Attachés à la consigne qu'ils s'étaient donnée, les rares organes libéraux épargnés par la censure affirmèrent les mêmes sympathies, en continuant à se taire. Au milieu du silence, la voix de Katkov s'éleva encore. En termes éloquents, il affirma l'existence d'une solidarité criminelle — et d'ailleurs un peu fictive — entre les événements dont Varsovie devenait le théâtre et ceux dont l'agitation révolutionnaire entretenue par les énergumènes de Londres et de Paris menaçait le repos du pays. Au nom de l'idéal national dont l'avenir risquait d'être compromis, au nom même des anciennes franchises populaires, dont le triomphe de l'élément polonais empêcherait la reconstitution dans les provinces lithuaniennes^ il réclama la répression de l'insurrection et l'annexion complète de la Pologne.

Sur ce terrain, Katkov était assuré de ne pas prêcher dans le désert. Il trouva des échos jusque dans les rangs

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du parti libéral le plus avancé. Avant peu la russification, la nationalisation de tous les éléments hétérogènes entrant dans la composition de l'immense héritage de Catherine II devait devenir le cri de guerre commun de tous les libéraux, et, à leur tête, Katkov, dont le néo-conservatisme s'aggravait progressivement, exerça une sorte de dictature. Le gouvernement lui-même dut en subir le pouvoir, en s'y prêtant d'ailleurs de bonne grâce. Les prétentions d'une noblesse subitement éprise du régime représentatif, les entreprises continuées du parti révolutionnaire aboutissant en 1866 à l'attentat de Karakazov, l'engageaient de son côté à outrance dans la voie réactionnaire. Ayant achevé en Pologne la besogne que l'on sait, Mouraviov fut appelé à la reprendre en Russie contre le nihilisme. Les ministres et fonctionaires de nuance modérée, Valouiev, Golovine, le prince Souvorov, cédèrent la place à des rétrogrades déterminés comme le prince Gagarine et le comte Chouvalov. Un gouffre se creusait là, où tout le passé libéral de Katkov disparut saris trace. Le dictateur dut subir la loi commune des mouvements populaires : chef bientôt condamné à suivre ses soldats, il en arriva, d'autonomiste convaincu qu'il était tantôt, à s'ériger en proscripteur de toute initiative locale, comme attentatoire aux droits de la monarchie absolue, en sacrificateur de toutes les autonomies ethnographiques sur l'autel de l'unité nationale, et enfin, hélas! en délateur officieux flairant partout la révolution et la trahison, puis, avec C. Léontiev, en réformateur de l'enseignement dans le sens d'un retour archaïque aux traditions classiques et aux formules surannées d'un passé révolu. Il fit si bien qu'aux yeux de ses contemporains, rien ne resta du sillon lumineux qu'il avait tracé, dans la première partie de sa carrière, au sein

d'une époque à laquelle je suis heureux de revenir encore, pour en évoquer la splendeur artistique et intellectuelle.

Je n'échapperai pas pour cela à quelques-uns des problèmes politiques et scientifiques que je viens de passer en revue. Une des conséquences du régime imposé à la presse, en Russie, a été, et est encore, de refouler les investio-ations et les discussions de cet ordre dans un domaine peu fait pour les contenir; d'imposer un déguisement romanesque ou poétique aux objets les moins susceptibles de s'en accommoder et de mêler l'imagination, avec ses entraînements, aux questions exigeant l'emploi des méthodes les plus sévères. L'art lui-même a eu à s'en plaindre, les auteurs de ces mélanges adultères s'appellassent-ils Gogol ou Tourgueniev; la raison et la vérité ont plus encore h en souffrir, même quand le raisonneur qui les travestit ainsi s'appelle Tolstoï.

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