‹ Littérature russeChapitre 57 sur 82 · NIKITINE · texte numérisé non relu

NIKITINE

poème, « Koulak », témoignant d'une connaissance approfondie des milieux populaires et d'un pouvoir d'expression remarquable, établissait sa renommée. Koulak veut dire : usurier de paysans. Les amis de l'auteur l'aidèrent à ouvrir une librairie dans sa ville natale ; ses affaires prospérèrent, lui permettant de travailler et de créer plus librement. Il perfectionna son style, car, au contraire de Koltsov, ce fut un lettré. Il aborda le roman de mœurs et avait deux œuvres en préparation et à moitié achevées, « Le Maire » et « Le Journal d'un séminariste », quand la phtisie le prit et l'enleva à trente-sept ans, l'âge de Pouchkine.

Lermontov et Koltsov ne devaient pas avoir d'héritiers directs. Et je ne crois pas offenser en le disant l'ombre de la comtesse Eudoxie Rostoptchine (1811-1858). Ni même celle de Nicolas Platonovitch Ogariov (1813- 1877). Ami de Herzen et collaborateur de « La Cloche », celui-ci a publié à Londres quelques vers dont les Russes, grands amateurs de lectures défendues, se montrent friands et qui, aux yeux de quelques critiques exaltés, le rendent supérieur à Nekrassov. J'y vois , pour ma part, plus d'exaltation sauvage que de jDoésie, et dans les meilleurs morceaux du même auteur : « L'humour », « Nocturne », « Le Monologue », « Journée d'hiver », un bizarre mélange de pessimisme byronien et d'optimisme également peu motivés. Quant à la comtesse Rostoptchine, elle a mis de nobles sentiments et une grande liberté de pensée dans des poèmes que l'on ne lit plus guère et dans des romans qui n'eurent jamais beaucoup de lecteurs.

Le passage de la poésie à la prose, de la lutte romantique contre la réalité à l'observation réfléchie de cette réalité, qui ne se laissait pas vaincre, est un trait général

de l'évolution littéraire contemporaine dans tous les pays d'Europe. En Russie, où la réalité était plus rébarbative et plus résistante qu'ailleurs, l'évolution dut s'accomplir plus rapidement. Le génie essentiellement réaliste de ce peuple s'y prêtait d'ailleurs. Chassé par l'invasion du pseudo-classicisme, le naturel y revint au galop. De 1830 à 1840, le roman tendit de plus en plus à prendre la première place dans la littérature du pays, avec tout un groupe de prosateurs : Zagoskine, Lajetchnikov, Dahl, Weltmann, N. A. Polévoï, prince V. Odoïevski, Pavlov, Bestoujev, Pogodine . Quelques-uns sont encore des romantiques inconscients , des imitateurs de Walter Scott; mais tous accusent une tendance commune à représenter des scènes de la vie nationale, historique ou contemporaine, avec la recherche constante des effets comiques, avec des intentions satiriques et une pointe d'humour. Et avant que Thackeray ou Dickens aient pu être connus dans ce milieu, Gogol y faisait son apparition.

Gogol.

Nous sommes en 1831, et la vie littéraire du pays traverse une rude épreuve. Le système définitivement élaboré par le ministre de l'Instruction publique que Nicolas I" s'est choisi, Ouvarov, consiste à proclamer le despotisme de fer et la censure à la Metternich comme base nationale et traditionnelle de la constitution et du développement de l'État russe. C'est l'inauguration du nationalisme officiel, et, à quelques exceptions près, la presse et la société elle-même adoptent spontanément la formule. Dans « L'Abeille du Nord », la littérature

conspire avec la police, Griétch, Boulgarine et Senkovski

y rivalisant de platitude, d'obscurantisme et de servilité.

A un critique qui l'accuse d'avoir écrit aux ordres, Kou-

kolnik, un des collaborateurs du journal, répond : « Je

ferai office d'accoucheur demain si on me l'ordonne ».

Avec Chévirev et Pogodine, sous prétexte de réhabiliter

le passé national et d'y trouver des idéals nouveaux, une

branche de l'école slavophile s'applique h y transporter

la corruption moderne des idées et des mœurs, et arrive

à en dégager, comme sens traditionnellement indiqué du

développement futur, — l'abaissement de l'individualité!

Une répudiation violente des principes élémentaires de

toute civilisation est le dernier mot de cet enseignement.

Et voilà l'atmosphère morale qui entoure le berceau de Nicolas Vassiuévitch Gogol (1809-1852). Par un de ces miracles apparents qui sont fréquents dans l'histoire des littératures, le futur auteur des «Ames mortes » ne parut nullement s'en ressentir.

Né dans une famille de petits propriétaires du gouvernement de Poltava, où les traditions et les légendes de l'ancienne vie cosaque se conservaient dans toute leur fraîcheur, il apporta au lycée de Niéjine le tempérament, l'imagination et l'intelligence d'un fils de la steppe. Il détesta les mathématiques, fit profession de mépriser le grec et le latin et témoigna d'une répulsion égale pour l'allemand. Il devait plus tard baptiser du nom de Schiller, dans un de ses récits, une caricature d'Allemand établi en Russie, économe au point de vouloir se couper le nez pour supprimer la dépense du tabac à priser, et méthodique jusqu'à mesurer la dose de poivre dans ses aliments, pour ne pas succomber à des tentations trop fréquentes de tendresse conjugale. Cela n'empêcha pas l'auteur de lire à coups de dictionnaire

les meilleurs écrivains d'Allemagne ou de France, ni même de se laisser aller à les imiter.

A Niéjine on prenait volontiers exemple sur Tsarskoié- Siélo. Les élèves du Lycée se piquaient donc d'avoir eux aussi leur journal, et Gogol y publia successivement un roman, « Les Frères Tviérdislavitcliy », dont il emprunta le sujet et la forme aux almanachs allemands de l'époque; une tragédie, « Les Brigands », dont on devine la source; et des satires, des ballades, qui n'avaient également rien d'original. En 1828, au moment où il quitta l'école, c'était un jeune enthousiaste du plus pur style romantique, rêvant d'accomplir quelque chose d'immense pour le bien de la patrie, se croyant un génie méconnu et prétendant avoir déjà — à dix-huit ans! — souffert énormément du fait de l'humanité. Deux traits de caractère, destinés à recevoir dans la suite un grand développement : le goût de l'ascétisme et l'esprit dominateur complétaient sa physionomie morale. Il s'en fut à Pétersbourg chercher un emploi. Un portefeuille de ministre eût à peine répondu à son ambition. 11 trouva une place d'expéditionnaire au ministère des Domaines , l'abandonna, non sans y avoir glané une collection de types bureaucratiques, qu'il devait utiliser plus tard, éprouva subitement le désir d'entreprendre un grand voyage, s'embarqua, après s'être emparé d'une somme que sa mère lui avait confiée pour un autre emploi, arriva à Lubeck et rebroussa chemin pour concevoir d'autres projets. Il rêva de se faire acteur, puis voulut convertir en poème un amour malheureux dont il venait de faire l'expérience. Cela s'appela « Hans Kuchelgarten » et ne fut, en dépit de sa prétention, qu'une transcription mal réussie de la « Louise » de Voss. Imprimée sous le pseudonyme de V. Alov, l'œuvre provoqua quelques railleries

de N. Polevoï dans « Le Télégraphe » de INIoscou, et, k part cela, passa inaperçue. Les exemplaires déposes chez les libraires y attendirent vainement des acheteurs. Gogol les reprit, loua une chambre pour les brûler jusqu'au dernier, et se trouva brusquement envahi par la nostalgie du pays natal.

Ces sautes d'humeur sont habituelles chez les débutants; elles n'ont pas toujours un dénouement aussi heureux. Le dénouement, ce furent ici « Les Soirées à la ferme de Dikanka w, publiées en 1831. Il y eut dans le monde des lettrés comme un mouvement de stupeur. On n'avait encore rien vu de pareil ! L'Ukraine, évoquée en une vision miraculeusement précise et délicieusement savoureuse, vivait dans ces récits; elle y chantait et y riait du gros rire pimenté de malice qui est la gaieté petite-russienne. Etait-ce la réalité de la vie? Pas entière encore. Gogol n'était pas arrivé du premier coup à se dépouiller du harnais romantique. Il dénaturait çà et là son Ukraine en la poétisant. Et dans son tableau aux couleurs chatoyantes, pimpant, ensoleillé, un coin restait vide : les larmes y manquaient. Mais après a Les Soirées » vint « Mirgorod », autre série de récits, et Pouchkine sauta au cou de l'auteur.

La réalité s'était révélée peut-être au jeune romancier un matin qu'il frappait à la porte du grand poète, s'étonnant qu'il dormît encore.

« Il aura passé la nuit à composer un nouveau chefd'œuvre, disait-il.

— Il a passé la nuit au jeu », répondait le valet.

Dans « Miroforod » le vrai rire humain du futur auteur des « Ames mortes », le rire à travers les larmes, fait entendre déjà sa note ironique. IjC succès éclatant de l'œuvre ne fut cependant pas pour satisfaire Gogol.

Comme Tolstoï plus tard, artiste inconscient comme lui, il devait toujours de toute la hauteur de son rêve repousser comme indignes, après les avoir conçues, les filles de son imagination. Il songea maintenant à une histoire de la Petite-Russie et en même temps à une histoire du moyen âge en huit ou neuf volumes. Du passé de son pays natal il ne savait guère que ce que les récits de son père, grand conteur de légendes, avaient pu lui apprendre. Hâtivement, fiévreusement, il se mit en quête de matériaux. Heureusement, l'imagination reprenant le dessus, ce fut « Tarass Boulba » qui sortit de cet effort, poème en prose très romantique encore, historiquement et ethnographiquement basé sur une lecture sommaire de Beauplan et de Scherer, mais traversé par un souffle épique puissant et rempli d'épisodes expressifs et dramatiques. Les scènes du début, où Tarass lutte à coups de poing avec ses fils pour éprouver leur force, où l'on aperçoit un jeune Cosaque se roulant dans la boue avec les beauxhabits dont on l'a revêtu, pour affirmer son mépris du luxe, composent un tableau de mœurs truculent et vigoureux. Plus loin, des combats entre Cosaques et Polonais, se provoquant et se haranguant, prennent une allure homérique. J'aime beaucoup moins l'épisode tant vanté de l'échafaud, où le fils aîné de Tarass expirant dans d'affreux supplices, qui font craquer ses os sans lui arracher une plainte, se laisse aller à murmurer :

« Petit père, petit père, entendez-vous cela? »

Et de la foule, à laquelle il s'est mêlé sous un déguisement, le vieux Cosaque répond :

« J'entends! »

Ce n'est qu'un effet de mélodrame.

L'histoire du moyen âge devait rester h l'état de projet.

Gogol se borna à insérer dans ses « Arabesques » quelques essais d'apparence scientifique, dont Biélinski refusa d'entreprendre l'examen, tant ils lui paraissaient compromettants pour la gloire naissante de leur auteur. Mais on donna une chaire à l'historien présomptif. Il y fit une première leçon très brillante. Il avait quelques-uns des dons qui font les orateurs : de la chaleur, une mimique expressive. Pour la seconde leçon, la matière fit défaut. Le professeur avait vidé son sac. Au bout d'un an et demi il quitta la partie. Un essai de tragédie tirée de l'histoire anglaise à l'époque de la conquête normande est contemporain de cette tentative lamentable. Après quoi, Gogol se laissa reprendre par sa vocation naturelle. Il y flotta encore quelque temps entre l'influence des romantiques, notamment dans « Viï », histoire obscure d'un amoureux maléficié par une belle cruelle, et celle de Hoffmann, dans « Le Portrait », une diablerie peu réussie : du fantastique minutieux! De 1834 à 1835 seulement, une nouvelle suite de récits d'un genre très différent et d'un caractère à peu près uniforme : « Les Propriétaires de l'ancien temps », « La Querelle d'Ivan Ivanovitch et d'Ivan Nikiforovitch », « Le Manteau », le montra en possession d'une formule définitive, qui devait s'imposer au nouveau roman russe. « Nous sommes tous sortis du manteau de Gogol », a dit un contemporain. Et Serge Akssakov, recommençant à près de soixante ans, sous l'influence du jeune écrivain, une carrière littéraire qui avait précédemment suivi des errements bien différents, pouvait lui-même s'appliquer cette affirmation. Tout dans ces récits était pris sur le vif, depuis la garde-robe d'Ivan Nikiforovitch jusqu'aux bottes mal odorantes des moujiks arpentant la perspective Nevski. Un coin de la vie humaine reproduit dans toute sa trivialité et assaisonné,

plus subtilement que dans « Les Soirées », avec ce qu'on s'est plu, depuis, à appeler Vhiimonr russe, et qui n'est proprement que Vhumour anglais, mélange en parties égales, comme chez Dickens, d'ironie et de bonhomie, de malice et de large sympathie, de sarcasme et d'intentions moralisatrices. Gogol y ajoutait une façon de représenter les choses et les gens comme ils sont, sans que l'auteur paraisse se soucier s'ils sont bien ou mal. Le héros du « Manteau », Akakiï Akakiévitch, est un scribe grotesque et touchant. 11 a le génie et la passion — de la copie. « Dans cette copie il mettait un monde d'impressions variées et agréables. Certaines lettres étaient ses favorites. Quand elles revenaient sous sa plume, il en éprouvait de la joie. » On a observé avec raison la similitude de ce type avec un de ceux créés par Flaubert. Mais on a remarqué aussi que le romancier français s'acharne sur Pécuchet; il le bafoue, il le conspue, il décharge sur cet idiot toute sa haine de l'imbécillité humaine. Gogol plaisante son bonhomme avec un arrièresentiment de tendresse intérieure, ainsi qu'un enfant dont les naïvetés vous égaient et vous vont au cœur. C'était aller trop loin, je crois, que d'apercevoir dans cette différence, comme on s'en est avisé, un abîme creusé entre le réalisme russe et le réalisme français, entre le rire imprégné de larmes du premier et le rire sec et impitoyable du second. C'était perdre de vue la genèse de l'une et de l'autre de ces directions littéraires, qui ne furent ni synchroniques ni parallèles, l'une arrivant, en France, après tous les excès du sentimentalisme et du romantisme, se produisant sur un terrain saturé d'idéalisme par des siècles de culture chrétienne et contractant ainsi naturellement le caractère excessif de toutes les réactions; — l'autre paraissant en Russie, vingt ans

plus tôt, en plein épanouissement de la littérature sentimentale ou pseudo-romantique, et dans un milieu héréditairement acquis h l'ascendant du réel, du simple, du vrai. Des conditions historiques particulières, que j'ai essayé plus haut de mettre en lumière, déterminaient ici, à ce moment, un mélange particulier d'idéalisme et de réalisme, l'élément réaliste y représentant la part du génie national, l'autre correspondant assurément à des instincts naturels aussi, car l'idéal est partout chez lui, mais procédant plus directement de l'inspiration étrangère. « Le Manteau », je crains bien qu'on ne l'ait oublié, même en France, est contemporain des premiers romans de George Sand, à laquelle Dostoïevski devait décerner tantôt le titre de « divine », parce qu'elle apercevait la beauté dans la pitié, la résignation et la justice. Et c'est à peu près, moins le rire, la formule même du « Manteau ». Et ce rire, il ne tenait qu'à George Sand de le recueillir, avec le reste, dans l'héritage de Sterne et de Richardson, ses maîtres. Le rire à travers les larmes! Mais (( Le Voyage sentimental w ne vaut que par cela !

A partir du « Manteau », le roman russe s'est développé d'une façon relativement autonome, mais toujours fortement influencée par les réalistes anglais d'un côté, par les romantiques français de l'autre. Gogol lui-même étudiera Dickens; Dostoïevski lira Victor Hugo. Saltykov- Chtchédrine lui-même, parlant de l'auteur de « Consuelo », écrira dans un fragment d'autobiographie : « Tout ce qui est bon et désirable, toute la pitié nous vient de là. » Et ce réalisme russe imprégné de sentimentalisme anglofrançais, aboutira lui aussi à une réaction inévitable, qui fera que ses derniers représentants s'éprendront de Zola, avant même que l'auteur de « L'Assommoir » soit arrivé à imposer son naturalisme en France, puis de Maupassant.

Voyez Chtchédrine : il sait encore le prix de la pitié, mais en use peu. Voyez Tchékhov : il ne pleure plus guère, et c'est à peine s'il rit.

Enfin, si on doit admettre que l'inclination à la pitié soit dans le caractère russe, et je n'ai rien contre, je l'ai montré, si donc, pour cette raison, la note attendrie est entrée facilement dans la littérature de ce pays et y a acquis une grande intensité, il y a autre chose encore que de la pitié dans le sentiment complexe que les Akakiï Akakiévitch ont inspiré à leurs auteurs. Je m'en expliquerai tout à l'heure. « Le Manteau » est de 1835. Une année après « Le Reviseur )> paraissait à la scène et la nouvelle comédie russe était créée. Le sujet avait été indiqué à Gogol par Pouchkine, qui, allant à Orembourg, en quête de documents pour son histoire de la révolte de Pougatchov, s'était vu prendre pour un inspecteur en tournée. Un sujet de vaudeville en somme, roulant sur un quiproquo banal. Khlestakof', jeune vaurien de Saint- Pétersbourg^ allant passer ses vacances auprès de ses parents qui habitent la campagne, se trouve chemin faisant sans ressources dans une petite ville de province. Il risque la prison pour dettes, quand l'imagination en éveil des fonctionnaires du lieu le transforme en justicier appelé à leur demander compte de leurs multiples peccadilles. En remplissant ce scénario avec une galerie de figures merveilleusement dessinées, quoique un peu trop uniformément conçues en charge, et en y instruisant le procès de tout le fonctionnarisme contemporain, Gogol en a fait un chef-d'œuvre. Le gouverneur reprochant à un bas officier de voler « au-dessus de son tchine » devait rester dans l'imagination des foules. Rompant en visière à l'optimisme officiel, l'auteur mettait à nu la plaie béante du régime : la vénalité et l'arbitraire régnant du haut

en bas de l'échelle administrative et judiciaire. Attaque h fond, dont lui-même, il allait le prouver tantôt, ne saisissait pas toute la portée. Fer chaud de la satire pris aux mains hésitantes de Kantémir, de Von-Visine, de Krylov, de Griboiédov, et appliqué au vif du bon endroit. L'étonnant semble aujourd'hui que l'opération n'ait pas fait crier. Nicolas laissa jouer la pièce, voulut assister à la première représentation et donna le signal des applaudissements. C'était bien l'homme qui disait : « La Russie est gouvernée par les chefs de bureau », et qui les laissait faire. Le public s'amusa simplement. Le gouverneur et ses émules lui parurent drôles. L'idée que l'ordre de choses qu'ils représentaient était susceptible de modification, comme contraire à la nature, poignait à peine. Et aujourd'hui encore, fréquemment remise à la scène, la pièce fait rire là-bas. Elle ferait grincer des dents ailleurs.

Je l'ai dit : l'auteur lui-même partageait, dans une certaine mesure, l'inconscience de son public. Déjà, en effet, dans sa façon de concevoir et surtout de sentir les phénomènes ainsi évoqués, apparaissait cet autre trait, auquel jai fait allusion plus haut, et qui en se généralisant dans le roman russe, devait lui imprimer une physionomie particulière, et bien nationale, pour le coup : l'indulgence du satiriste pour ceux que sa satire vise. Il en fait bien des caricatures et même des monstres; il ne cache rien de leur laideur et de leur abjection; il les exagère plutôt; mais, tels quels, ces monstres ne lui inspirent ni horreur ni dégoût. Ils lui sont sympathiques. Philosophie sceptique ou pitié attendrie, a-t-on dit. Je dirais plus volontiers : accoutumance au mal. La vie publique en Russie en porte aujourd'hui encore la trace trop visible pour qu'un doute soit possible.

LITTÉRATCKE RUSSE. \'J

Au point de vue purement artistique, « Le Reviseur » n'a ni grande valeur ni originalité quelconque. La seule scène vraiment bien faite, celle du dénoûment, est directement empruntée au « Misanthrope )).De par l'effet produit, Gogol ne s'en sentit pas moins en possession d'une situation nouvelle. Et aussitôt, son fond de mysticisme et d'exaltation remontant à la surface, il s'attribua un rôle h jouer, qui serait celui d'un prédicateur et d'un prophète. Il médita une autre œuvre, l'œuvre suprême, dont nous avons tous rêvé à un moment de notre vie. Il partit pour l'étranger, séjourna quelque temps en Espagne, puis à Rome, et publia (1842) la première partie des « Ames mortes ». Vn poème, disait-il. Ce titre seul suffirait à prouver jusqu'à quel point le génie créateur restait, chez lui, inconscient. Le lecteur non prévenu n'en attendra-t-il pas une élégie? Tchitchikov, le héros du poème, est un drôle, ancien douanier congédié pour fait de contrebande, qui pour restaurer sa fortune conçoit le plan d'une vaste escroquerie. Le nombre de serfs possédés par chaque propriétaire est établi au moyen d'un recensement périodique. D'un recensement à l'autre, le chiffre est considéré comme invariable, et les dmes, lisez les têtes d'esclaves, auxquelles il se rapporte, sont susceptibles de toutes les transactions usuelles : vente, échange, mise en gage. Tchitchikov imagine donc de se faire céder à vil prix les serfs ayant passé de vie à trépas, sans qu'ils aient cessé de figurer sur les états officiels, pour les engager dans une banque, en retirant la forte somme. On se doute bien que cette donnée n'est qu'un prétexte pour mettre en scène une chevauchée de Tchitchikov, de son cocher Séliphane et de leur troïka à travers le monde de propriétaires et de fonctionnaires auquel l'acheteur des « âmes mortes » aura affaire. Gogol a élargi le champ

de son observation jusqu'à embrasser la presque totalité des classes dirigeantes, le choix même du sujet étant fait pour accentuer la portée satirique de l'œuvre. Et les types nouveaux portés à l'inventaire des misères et des hontes sociales sont à l'avenant : parmi les propriétaires de serfs , Manilov , représentant avec sa famille l'espèce d'hommes qui n'appartiennent à aucune espèce, sans phvsionomie morale nettement accusée, sans principes, sans conviction et sans caractère ; Nozdriov, le viveur à grandes guides, qui tutoie tout le monde, triche au jeu et fait rosser ses invités; Sobakiévitch, l'homme solide, qui ne redoute aucune affaire véreuse pour peu qu'il y trouve son profit; Korobotchka, la vieille avare, qui additionne ses serfs et ses roubles avec une égale âpreté. Les fonctionnaires et les bourgeois vont de pair avec cette compagnie. Sobakiévitch dit en parlant du procureur, que c'est le seul homme comme il faut dans la ville; encore est-ce un cochon.

Et toute la société provinciale, la Russie entière, ou peu s'en faut, figure au tableau. « Dieu, que notre Russie est triste! « s'est écrié Pouchkine à la lecture du livre. Le tableau a une vigueur et un relief prodigieux. Une vision qui pénètre tous les replis et tous les dessous de la vie, jusqu'à l'infiniment petit et l'infiniment obscur; une puissance de reproduction plastique incomparable ; une verve éblouissante, et une langue, « à rendre jaloux Michelet », a dit un critique français, «tour à tour populaire, éloquente, précise comme l'image ou fuyante comme le rêve ».

Au témoignage de l'auteur, Pouchkine lui avait encore donné l'idée première du sujet, en lui indiquant Cervantes comme modèle. A Rome, en 1840, un voyageur russe, Boutaiev, aperçut Gogol au café Greco, loin du groupe

bruyant des artistes , un livre ii la main, et c'était un roman de Dickens. Le grand Espagnol a certainement fourni le cadre du tableau, et le grand Anglais la toile, le fond de bonhomie souriante, d'indulgence philosophique et de robuste gaieté. Seulement, ce dernier emprunt, le romancier russe l'a dénaturé en l'appliquant à faux, car il n'est jamais arrivé a Dickens de témoigner de l'indulo-ence, voire de la sympathie, pour des « misérables » de respèce de Sobakiévitch; Gogol s'en doutait bien; mais en romantique qu'il restait toujours et en théoricien qu'il était en train de devenir, il justifiait cette modification et l'érigeait en principe. Il y apercevait précisément un trait de caractère national : le sentiment de pitié pour la créature tombée, à quelque degré d'avilissement que l'ait conduite sa déchéance.

« Rappelle-toi, écrivait-il à un de ses amis, le touchant spectacle qu'offre notre peuple, quand il assiste les déportés en route pour la Sibérie. Chacun leur apporte du sien, qui des vivres, qui de l'argent, qui la consolation d'une parole chrétienne. » L'évocation est exacte, mais n'oublions pas qu'elle se rapporte à un pays où la peine de mort n existe quen matière politique, et où les criminels de droit commun sont, à part cela, identifiés avec les autres , au point de déterminer une confusion naturelle dans l'intelligence obscure et la sensibilité rudimentaire des masses populaires. L'idée que les déportés peuvent être de très honnêtes gens, voire des héros et des martyrs, s'y est implantée de longue date. Les sentiments auxquels elle s'associe sont heureusement communs à tous les peuples. En leur attribuant le caractère d'une vertu spécifiquement nationale, Gogol cédait à la fantaisie slavophile. En les appliquant aux vulgaires coquins de ses « Ames mortes », il les faussait.

En les présentant comme un trait original, « fraternité évangélique , amour pour les petits , et pitié pour les souffrants », destiné à se perpétuer dans la littérature russe et h « animer toute l'œuvre de Dostoïevski », M. de Vogué a certainement commis une erreur historique. Littérairement, chez Gogol, le trait venait de Dickens; chez Dostoïevski il aura d'autres provenances, également étrangères, que j'indiquerai.

Gogol s'est laissé entraîner, d'autre part, par son génie de caricaturiste romantique jusqu'à défigurer l'exactitude

de sa vision en un Grossissement constant de tous les

traits. Une société où on ne verrait que des Manilov, des Nozdriov et des Sobakiévitch ne serait pas viable. L'auteur eut besoin de Biélinski et de Herzen pour lui révéler cet aspect de sa création et le sens qui en découlait. Les deux publicistes étaient plus clairvoyants que Nicolas, qui avait donné une bourse de voyage au romancier. « Le Reviseur » et « Les Ames mortes » instituaient l'enquête révélatrice, au bout de laquelle le procès de la société inculpée serait jugé d'avance. Gogol mit quelque temps à se laisser convaincre de la réalité de cet office d'accusateur public que son onivre lui attribuait. Et quand il en fut persuadé, il s'effara : Eh quoi, il avait fait cela! C'était cela l'aboutissement de son rêve! Voulant servir sa patrie, il lui avait infligé cette honte! Depuis son séjour en Espagne et en Italie, il glissait sur la pente, où Joukovski l'avait précédé. N'oubliez pas que « Le Reviseur » s'était rencontré avec la lettre de Tchadaiev et que celle-ci provoquait maintenant une recrudescence et une crise de nationalisme aiofu. Entre les attractions multipies de l'occidentalisme romain, les séductions du mysticisme et les flatteries du slavophilisme, la raison de Gogol rencontra un gouffre. R voulut protester d'abord

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contre les conclusions prématurées qu'on tirait de ses « Ames mortes ». Le poème devait avoir trois parties et c'était calomnier la Russie que de prétendre la voir tout entière dans le premier tableau. Il allait en découvrir d'autres aspects dans un rayonnement de beauté idéale. Mais auparavant, il entendait avoir une explication avec ses lecteurs, et imagina de publier à cet elï'et des extraits de sa correspondance. « Mets toutes tes affaires de côté, écrivit-il en 1846 à son ami Pletniev, et occupe-toi de ce livre. Tous eu ont besoin. » Le livre ainsi annoncé comme une révélation, comme un évangile nouveau, parut l'année d'après et provoqua une déception cruelle. Tout en se réclamant de son œuvre antérieure pour revendiquer le don et l'autorité prophétiques, Gogol arrivait à répudier le sens naturel de cette œuvre. Il entreprenait l'apologie du régime politique, social et religieux, producteur des Sobakiévitch et des Nozdriov. Epîtres de direction spirituelle entremêlées de plaidoyers littéraires, les « Lettres à mes amis w célébraient le « Tsar d'amour », et son pouvoir absolu, modérateur de la dureté des lois et guérisseur des souffrances exaspérées du peuple; elles raillaient les vaines conceptions des philanthropes d'Occident, en faisant appel, contre elles, à l'Église nationale, seule inspiratrice légitime des vertus nécessaires.

Le livre contenait aussi une sorte de testament littéraire. L'auteur annonçait sa résolution de ne plus écrire, occupé qu'il serait désormais exclusivement à la recherche de la vérité pour le bien de son âme et pour le bien commun. Il tenait bon cependant pour qu'on admirât ce qu'il avait écrit précédemment, et développait longuement les raisons qu'il y avait de le faire. L'affirmation ingénue qu'en la personne de l'auteur des « Ames

mortes » la Russie perdrait un grand poète soulignait l'argumentation.

Contrairement à l'opinion qui a prévalu alors en Russie et qui me paraît y prévaloir encore, M. de Vogué a nié le caractère mystique de cette prédication, tout en y reconnaissant un écho de la doctrine slavophile contemporaine. « M. Akssakov et les coryphées de l'école slavophile développent aujourd'hui les mêmes thèses avec plus d'exaltation encore. Personne en Russie ne les accuse de mysticisme. » J'ai peur que ce ne soit pas un argument. Les mots et les idées peuvent bien prendre une autre valeur qu'ailleurs en un pays où les hommes s'interpellent en s'appelant « mon petit pigeon ». Dans un cercle d'amis russes, très positifs pour la plupart, je m'étonnais un jour d'avoir rencontré chez un écrivain de la trempe de Tolstoï l'idée du caractère féminin de la ville de Moscou. Tous, sans exception, furent surpris de mon étonnement. « Gela allait de soi donc ! Moscou est femme, comme Pétersbourg est homme. )> Cela leur semblait évident. Les dernières années de la vie de Gogol sont, je crois, pour trancher cette dispute. Il écrivit encore, en dépit de son adieu solennel aux lettres, montra à quelques amis la seconde partie des « Ames mortes », et déçut encore une fois ses lecteurs. On retrouva avec plaisir Tchitchikov, son cocher et leur troïka de maigres chevaux; mais la Russie idéale qui venait derrière, représentée par le Prince-Gouverneur « ennemi de la fraude », anéantissant les fonctionnaires prévaricateurs et ramenant le règne de l'équité dans la ville, ou par Mourassov, le riche et pieux industriel, un saint laïque et millionnaire, prêchant, pardonnant et arrangeant tout, cette Russie inattendue parut déconcertante. On a reconnu depuis dans Mourassov le Monsieur

Madeleine des « Misérables », et on se demande encore où l'auteur a pris le reste.

Gogol brûla son manuscrit, recommença et brûla encore. Il ne reste de cette partie du livre que des fragments, publiés après la mort de l'auteur. A un moment, celui-ci livra aux flammes tous ses papiers et tous ses livres. 11 distribuait en même temps aux pauvres la pension que lui faisait le gouvernement, et se débattait dans de cruels embarras d'argent. En 1848 il fit un pèlerinage à Jérusalem et en revint dans un état d'exaltation qui devait aller en croissant. Il erra de maison en maison. Ses hôtes de hasard le voyaient arriver avec une petite valise, bourrée de brochures et d'articles de journaux, critiques ou pamphlets le concernant : tout son avoir. « C'était, raconte un contemporain, un petit homme, trop long de buste, marchant de travers, gauche, mal mis, assez ridicule avec sa mèche de cheveux battant sur le front et son grand nez proéminent. » « Une physionomie de renard; dans la tournure quelque chose d'un répétiteur d'une ville de province », a dit Tourgueniev. Il n'écrivait plus maintenant pour de bon et parlait à peine. Il avait des accès périodiques de fièvre et des crises d'hallucination. En 1852 il mourut; épuisé par les prières et les jeûnes, d'après des témoignages nombreux; trouvé sans vie, d'après certains récits, devant les images saintes, où il lui arrivait de passer les nuits. Il avait quarante-trois ans.

L'événement ne fit guère sensation. Pour la masse du public il n'existait plus depuis longtemps, emporté par cette fatalité qui s'est acharnée sur tous les écrivains de sa génération. On y a vu à tort un mystère. Brusquement mise en contact avec un océan d'idées nouvelles pour elle, cette génération éprouvait un sentiment naturel de vertige sur le bord de l'abîme et perdait l'équilibre.

Les « Lettres h mes amis » ont en, dans ces derniers temps, une fortune inattendue. Tolstoï s'étant avisé d'en entreprendre l'apologie, d'autres admirateurs lui ont fait suite. M. P. Matviéiev, dans des articles publiés en 1893 et en 1894 par « Le Messager russe » a déclaré que le livre devançait son temps. Une édition populaire a paru récemment sous ce titre suggestif : « Gogol comme précepteur de la vie ». Assurément, en rédigeant cette profession de foi, Gogol fut sincère ; il y a exprimé ce que Carlyle appelait la « religion « d'un homme, sans attacher au mot aucun sens dogmatique. Mais il manquait absolument d'éducation philosophique, et la faveur qu'il trouve aujourd'hui prouve seulement l'insuffisance de cette éducation au sein de sa postérité.

Le vrai mérite de Gogol est dans la puissance plastique. On ne saurait le prendre au sérieux comme penseur. A Rome, il n'avait d'yeux, d'admiration ou de sympathie que pour la papauté pompeuse avec l'éclat suranné de ses cérémonies et de ses processions dans les rues; pour ces rues elles-mêmes, étroites et sales; pour leur population demi-sauvage ; pour l'aristocratie locale enfin avec ses plaisirs tapageurs, son corso et son carnaval. L'exaltation religieuse, où sombrèrent les dernières années de sa vie, n'a fait qu'accentuer et pousser à l'extrême une tendance très ancienne, remontant à sa jeunesse, comme le prouve sa correspondance. Il y eut toujours en lui un double courant contradictoire d'inspirations artistiques et de penchants ascétiques, issus sans doute, chez ce Petit- Russien, d'un mélange d'atavisme moscovite. A cette première cause de désaccord intime et de désarroi moral s'ajoutait une autre contradiction eptre son désir d'action sociale et une fausse conception de la société qui lui venait de ses traditions de famille. Il ne devait jamais

rien comprendre au mouvement intellectuel que la philosophie allemande développait autour de lui, et qui le portait lui-même sans qu'il sût où et comment. Il fit, sans s'en douter aucunement, œuvre de révolutionnaire, en restant, dans son for intérieur, patriarcal et soumis. Il n'eut ainsi longtemps aucun regard pour les causes profondes, organiques, des phénomènes de corruption qu'il peignait en artiste. Quand on réussit à lui ouvrir les yeux, le néant de ses propres conceptions philosophiques dut lui apparaître et le porter à accepter les leçons d'autrui. Il hésita un instant entre celle de Tchadaiev et celle d'Akssakov, opta finalement pour cette dernière, et naïvement s'érigea en moraliste d'Etat, avec la conviction enfantine qu'il lui suffirait de révéler sa morale aux gouverneurs des villes de province et aux Nozdriov pour empêcher les uns de voler et les autres de filer la carte.

Ai-je besoin d'ajouter que, parmi les critiques français qui ont étudié ce maître, M. Hennequin en apercevant en lui le créateur de la nouvelle moderne me paraît avoir oublié non seulement tous les prosateurs anglais, allemands ou français de la seconde moitié du xviu^ siècle et du commencement de ce siècle-ci, mais encore un certain Boccacio, qui vivait au xiv'', et dont le « Filocopo )) et la « Fiametta » ont bien quelque importance dans l'histoire des littératures. Gogol a créé le roman russe : c'est un titre qui peut suffire à sa gloire. Comme prosateur, ouvrier du style, il a devancé en Russie Pouchkine luimême : « La Dame de pique » est de 1834, et elle est peu de chose. Il est arrivé bon premier — et il n'a pas encore été rejoint. Dans le roman, Gontcharov et Grigorovitch ; au théâtre, Ostrovski furent ses héritiers directs.

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Gontchai'ov.

Ivan Aleksandrovitch Gontciiarov (1814-1891) publia sa première œuvre, « Simple histoire » (1847), sous les auspices de Biélinski, qui disait de lui : « C'est un poète, un artiste et rieii de plus ». Il voyait juste. L'auteur devait se distinguer de Tourgueniev, comme de Dostoïevski et de Tolstoï, par une absence presque complète de réflexion et d'analyse. Sa vision de la vie est absolument archaïque et ses idées remontent au déluge. Présentant quelque analogie avec I' « Horace » de George Sand (1841), ce premier roman contient, en effet, une histoire très simple, celle d'un jeune exalté aux prises avec les réalités de la vie, quelque chose encore du Rastignac de Balzac, apportant en sacrifice au Moloch parisien ses rêves et la fraîcheur de son âme. L'exaltation du héros russe est d'ordre modeste et la réalité qui la contrarie d'espèce assez banale. Le jeune homme fera-t-il des vers en soupirant pour une jeune fille sans fortune, ou des affaires en épousant une héritière? Le débat tourne à l'avantage du second parti et les sympathies de l'auteur sont pour le premier. Le trait particulier et le charme de son art doivent être cherchés dans cette opposition. Gontcharov est un réaliste attaché à la reproduction exacte de la nature jusque dans ses aspects les moins séduisants, mais s'entendant merveilleusement à envelopper ceux-ci d'une sorte de buée poétique, qui en atténue les contours trop déplaisants. Adouiev, le héros du livre, n'a d'ailleurs rien de spécifiquement russe.

L'année suivante, Gontcharov donna quelques fragments d'un second roman, « Oblomov », qui ne devait être

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achevé qu'au bout de dix autres années. Entre temps, l'auteur fit le tour du monde comme secrétaire particulier d'un amiral, et rédigea en deux volumes le récit de ce voyage. Mais il pensait toujours à son « Oblomov ». 11 avait la conception lente et l'exécution prodigieusement rapide. On assure qu'il termina l'œuvre en quarante-sept jours, après l'avoir médité pendant deux lustres. Et, cette fois, il était arrivé, lui aussi, à créer un type — une personnification de cette apathie générique, qui a été et qui est encore en Russie le produit commun des conditions matérielles et des conditions morales de l'existence nationale, mais qui a atteint un développement particulier au sein de la barchtchina, dans le monde des propriétaires ruraux antérieur à l'abolition du servage. Les longs hivernages invitent naturellement le moujik russe à la paresse et à l'inertie; le régime despotique proscrit chez tout le monde l'initiative individuelle, taxée communément, depuis Novikov, d'esprit maçonnique ou révolutionnaire. Mais à l'heure de la corvée, le moujik est périodiquement obligé de secouer sa torpeur; rien, jamais, ne trouble celle du propriétaire. Depuis l'enfance il est accoutumé, dressé à s'épargner et même à s'interdire tout effort, qui, en prenant sur la besogne des dix ou douze personnes . dressées, elles, à le lui rendre inutile, semblerait compromettant pour sa dignité. Le voici donc n'ayant rien à faire et ne faisant littéralement rien. L'influence de l'hérédité, de l'éducation et de la pratique courante de la vie l'ont, par une dégénérescence fatale, rendu incapable à la fois et de toute activité spontanée et même de toute résistance, qui ne serait pas purement passive, aux impulsions extérieures. Il y a bien dans son inertie une arrière-pensée, ou plutôt un arrière-sentiment. L'âme russe en est pleine. Pour en indiquer le sens, il faudrait

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recourir à une de ces expressions infiniment compréhcnsives et plastiques, qui sont le trait caractéristique et la grande richesse de la langue du pays. Imaginez un homme, qui se trouve d'aventure sur la voie ferrée au moment du passage d'un train. Il le voit venir; il comprend qu'en restant sur place, il sera infailliblement écrasé et qu'au contraire un léger mouvement suffirait pour le soustraire à ce péril. Et voici cependant qu'il ne bouge pas, par l'effet d'une sorte de fatalisme demi-conscient, idée vague et pourtant obstinée que le train s'arrêtera peut-être ou déraillera avant de l'atteindre. Un seul mot suffit, dans la bouche d'un paysan inerte et têtu, h exprimer le monde entier de pensées obscures et de sentiments irréfléchis correspondant à cet état d'âme particulier : aços! peut-être? qui sait? Et, produit d'une habitude commune à l'esclave et au maître de s'en rapporter toujours à quelqu'un ou à quelque chose pour le gouvernement de leurs moindres actions, le trait se retrouve chez l'un et chez l'autre.

Le premier volume du roman de Gontcharov ne contient que le récit d'une journée employée par son héros à se défendre contre les sollicitations diverses qui conspirent pour lui faire quitter le lit, puis le divan moelleux où il abrite sa paresse et son égoïsme également incurables; à éconduire des visiteurs importuns et à faire des plans irréalisables et qu'il se doute bien devoir rester tels. Ainsi conçu, le personnage n'est pas entièrement nouveau. C'est toujours Eugène Oniéguine, dans une autre incarnation correspondant h une autre phase de la vie nationale. Et c'est encore Piétchorine. Celui-ci était un homme remuant; Oblomov est un apathique; mais l'un et l'autre n'ont jamais rien fait et ne feront jamais rien, parce qu'ils n'ont rien à faire dans le milieu où le hasard de la nais-

sance les a placés. Même avec les femmes leur attitude est identique : très susceptibles ils sont, comme Oniéguine lui-même, de subir l'attraction du sexe, mieux que cela, très entreprenants; mais également disposés à fuir l'amour dès que celui-ci menace de prendre sur leur liberté, leur paresse ou leur égoïsme. Dans le second volume, Oblomov rencontre la femme-type du roman russe, l'être d'intelligence, de tendresse et d'initiative, seul capable en apparence de provoquer chez ce fainéant un sursaut d'énergie. Elle semble réussir un instant; mais les organes de volition et d'activité qu'elle met en mouvement dans l'âme du jeune homme apparaissent bientôt irrémédiablement atrophiés, et Oblomov retourne h son divan et à son fai' niente.

A côté de cette Olga sensible et vaillante, qui trouvera aisément à se consoler de son insuccès, Gontcharov a voulu, après Gogol, évoquer une personnification idéale d'énergie masculine. On s'étonnera qu'il soit allé la chercher en Allemagne, et on trouvera plus singulier encore qu'il n'y ait découvert qu'une figure assez triviale de brasseur d'affaires, actif et industrieux. Le mariage d'Olga avec Stoltz ne peut passer pour une solution.

La première partie d' « Oblomov )> parut ennuyeuse. L'auteur y inaugurait cette méthode de minutie descriptive, dont les réalistes français ont depuis fait un si grand abus. S'agit-il pour son héros d'écrire une lettre? Vous apprenez à connaître le filigrane du papier qu'il va employer, la couleur de l'encre et les qualités intrinsèques et extrinsèques de la plume. La seconde partie fit sensation. Arrivant à la veille du grand acte émancipateur, elle apportait un argument de plus en faveur de la réforme. L'habitude contractée de lire entre les lignes fit qu'on y devina encore des sous-entendus, qui semblent

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