‹ Littérature russeChapitre 61 sur 82 · LES POLEMISTES. — HERZEN ET CHTCHÉDRINE · texte numérisé non relu

LES POLEMISTES. — HERZEN ET CHTCHÉDRINE

1. L'agitation révolutionnaire. La littérature divulgatrice et accusatrice. — 2. Herzen. Roman, journalisme et philosophie. A qui la faute? L'émigration. Le séjour à Paris et à Londres. « L'Étoile polaire. » « La Cloche. » Dictature morale. L.'émancipation des serfs. Violences révolutionnaires. Bakounine. Lutte avec Katkov. Déchéance. — 3. Saltykov (Ghtchédrine). Enquête sur la vie de province. Esquisses gouvernementales. Le procès de la Russie réformée. Les Messieurs de Tachhent. La famille Golovlev. « loudouchka. » Période finale de recueillement. La Chronique de Pochékhonié. — 4. Pissemski. Le Zola russe, La Boïarchtchina. Mille âmes. Essai de drame populaire. Amère destinée. Polémique. La Mer démontée. — 5. Nékrassov. L'homme et le poète. L'artiste et le pamphlétaire. Nékrassov et Dostoïevski. Les malheureux. Le Ge au nez rouge. Le rôle social du poète. Ses imitateurs.

L'agitation l'évolittioiinaire.

Je me suis proposé de présenter dans ce chapitre un groupe d'écrivains, chez lesquels la note d'art, tout en tenant une place considérable, n'est pas dominante. L'un d'eux, Ghtchédrine, a dépassé Tourgueniev, au point de vue plastique, dans quelques-unes de ses créations ; l'artiste, chez lui, est toujours resté cependant subordonné à l'écrivain militant.

A l'époque où les adeptes de la philosophie allemande

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se groupaient, à Moscou, autour de Stankiévitch, dans un autre cercle de jeunes étudiants prenait naissance un second courant intellectuel également théorique, mais différemment orienté. Résultat, comme dans l'entourage de Stankiévitch, des conditions locales d'existence et des influences extérieures, où le mouvement européen du premier quart de ce siècle, la poésie de Schiller, la nouvelle littérature politique et sociale de l'Occident se mêlaient en un ensemble confus et inconsciemment assimilé, au début, d'impressions directrices, ce courant y dériva progressivement vers l'étude des problèmes de politique et de sociologie. Vers 1840, les deux groupes se rapprochèrent et se confondirent presque. Stankiévitch et Biélinski y représentaient la droite, Herzen et Ogariov la gauche hégélienne, autrement dit le parti modéré et le parti radical. Puis on se sépara définitivement, Stankiévitch et Biélinski suscitant d'un côté et propageant une fièvre de création artistique, dont Gogol et Tourgueniev contractaient l'ardeur, Herzen et Op-ariov produisant de l'autre une fermentation intellectuelle, qui, dans la double voie du pamphlet littéraire et de l'agitation politique, devait aboutir à cette effervescence, dont l'aventure tragique de Pétrachevski et de ses coaccusés, en 1849, marqua le premier symptôme alarmant. Avec son « Dictionnaire de termes étrangers » Pétrachevski monta une machine de guerre, qui eut sur les esprits surexcités de ses contemporains une influence analogue à celle du « Dictionnaire philosophique » de Voltaire. Echo de la révolution de février et contre-coup des rêveries philanthropiques de Saint-Simon, Fourier et Proudhon, le prétendu complot de 1849 fut suivi de terribles représailles. Dostoïevski accompagna en Sibérie l'auteur du dictionnaire; Saltykov (Chtchédrine) fut rélégué à

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Viatka, et une série de mesures répressives tendirent h replonger le pays dans la torpeur intellectuelle qu'il venait à peine de secouer. Suppression des missions scientifiques à l'étranger et des pèlerinages aux universités allemandes. Les passeports, mis au prix exorbitant de 500 roubles, n'étaient délivrés désormais qu'avec la plus grande difficulté. Limitation des élèves dans les universités de l'empire et défense d'y enseigner la philosophie. Réduction du nombre de journaux et censure tellement sévère que le mot de liberté se trouvait proscrit comme révolutionnaire. Ayant perdu un chien qui s'appelait « Tyran », le propriétaire ne pouvait le réclamer dans les journaux que sous le nom de « Fidèle )).

Les idéalistes qui avaient mené le mouvement furent dégrisés par son aboutissement. Au flot montant des idées réformatrices succéda un reflux violent dans le sens de la réaction. Les réformateurs de la veille se laissèrent imposer un patriotisme de commande, auquel la guerre de Crimée (1853-1856) fournit un exutoire naturel. Mais là encore il y eut désenchantement. Le résultat de cette poussée de chauvinisme mettait bientôt à nu des vices d'organisation et des éléments de faiblesse dont on n'avait pas le soupçon. Ce fut au tour des idéalistes slavophiles de tomber du haut de leur rêve impérieux et le nationalisme officiel se trouva brisé de cette chute. Un besoin nouveau d'autoflagellation s'empara de cette société douloureusement meurtrie dans ses plus chères illusions. Une poussée nouvelle des idées réformatrices et des élans humanitaires entraîna le souverain lui-même, et, pour la première fois, inaugurant une ère politique qui à elle seule constituait une révolution, le gouvernement et l'opinion parurent associés dans une action commune. La presse gagna aussi une liberté relative. Mais déjà elle

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