‹ Littérature russeChapitre 62 sur 82 · L AGITATION REVOLUTIONNAIRE · texte numérisé non relu

L AGITATION REVOLUTIONNAIRE

avait acquis, au dehors, les moyens de parler haut et de se faire entendre. Le plus grand publiciste de l'époque vivait depuis quelques années et écrivait h l'étranger.

Her^en.

Fils naturel d'un riche gentilhomme, qui s'appelait lakovlev, et d'une Allemande de Stuttgard, Louise Haag, Alexandre Ivanovitch Herzen (1812-1870) portait son nom d'emprunt comme un gage d'amour {Hefzens Kind^ enfant du cœur). Récemment encore ce nom ne pouvait être imprimé en Russie. Exilé une première fois àViatka, en 1835, puis une seconde fois à Novgorod, en 1841, mis au service d'un ancien danseur de corde, dont la faveur impériale avait fait un gouverneur de province, le jeune homme en arrivait bientôt à se convaincre de l'incompatibilité de son humeur avec une carrière quelconque dans le pays des Toufîaiev. C'était le nom du gouverneur. Comme on rudoyait devant lui, à la chancellerie de ce fonctionnaire, une pauvre serve qui suppliait qu'on ne la séparât pas de ses enfants en bas âge, il sortait, se disait malade, et ne revenait plus. Il se rejeta sur la littérature, publiant d'abord dans les Annales de la Patrie, sous le pseudonyme d'Iskander, des « Lettres sur l'étude de la nature » très remarquées, puis, de 1845 à 1846, deux romans : « A qui la faute? » et « Le Docteur Kroupov ». Les lettres contiennent une exposition brillante de tous les systèmes philosophiques jusqu'à Bacon inclusivement, et une critique pénétrante de ces systèmes au point de vue de la science contemporaine. Une œuvre intéressante mais incomplète. Herzen se proposait sans doute de développer sur ce fond ses propres idées cos-

miques, mais fut détourné de l'entreprise par d'autres préoccupations. Dans « A qui la faute? » nous retrouvons sous le nom de Beltov l'éternel « homme de trop », très embarrassé de sa personne jusqu'à une rencontre avec Liouba, qui lui découvre le secret de sa destinée en lui enseignant l'amour, mais qui malheureusement appartient à son ami Krouciferski. Le conflit passionnel qui se dégage de cette situation est pour indiquer que la société où il se produit a été mal construite et qu'il convient de la reconstruire. La faute est à elle. Livre de physiologie et de pathologie sociale, composé avec une grande sagacité et d'une importance capitale pour l'histoire du mouvement intellectuel de l'époque. La façon personnelle et révolutionnaire d'envisager les rapports de famille et de société, que Tolstoï s'appropriera tantôt, y paraît déjà nettement accusée. Au point de vue esthétique, bien que la physionomie morale du petit monde qu'elle met en scène soit profondément fouillée, l'œuvre a moins de valeur. La figure de Liouba, vigoureusement mise en relief dans la manière de George Sand, est sèche de dessin et pauvre de coloris. Herzen s'y montre chirurgien plutôt que peintre, manieur habile et impassible du scalpel et du bistouri. Le livre a fait impression surtout par le tableau, développé dans la première partie, de la vie patriarcale de l'ancienne Russie et de ses particularités les moins glorieuses, grâce auxquelles Liouba, qui est une fille naturelle, et sa mère sont traitées comme des parias dans la maison de Negrov.

Herzen avait mieux à faire. A ce moment même, la mort de son père le mettait en possession d'une fortune considérable. Il quitta la Russie, pour ne plus jamais y revenir. A Paris, il se lia avec les socialistes français et les émigrés polonais, collabora à « La Voix du peuple » de

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