‹ Littérature russeChapitre 65 sur 82 · LES EPIGONES DE HECZEN · texte numérisé non relu

LES EPIGONES DE HECZEN

de Catherine II et de la princesse Dachkov (1859). A Londres, il tenait maison ouverte. Affable, causeur étincelant, quoique nullement orateur, il attirait toutes les sympathies.

Son esprit et son caractère ont été l'objet d'appréciations très contradictoires. Ses compatriotes ont vu en lui tour à tour un Ilamlet et un Don Quichotte, un idéaliste et un réaliste. Je partagerais volontiers l'opinion de M. Viétrinski (Esquisses historiques et littéraires, Moscou, 1899) : Herzen fut avant tout un écrivain très personnel, très impressionnable et changeant très facilement d'impression. Une seule impression a été durable et dominante chez lui : un grand amour de son pays, de son génie, de ses façons d'être et de penser, uni h un profond sentiment de tristesse, dont on devine les raisons.

L'imprimerie russe de Londres, fondée par lui, continua à fonctionner, même après son départ et sa mort. De 1860 à 1870 elle publia les lettres du général Fadiéiev sur la société et l'armée russe ; le livre de Kavéline : « La noblesse et l'émancipation des serfs )) ; ceux de lélaguine : « Le clergé russe », de Kochélev : « Comment la Russie peut-elle sortir de la situation actuelle? », de Samarine : « Les provinces baltiques » ; les études théologiques de Gagarine et de Khomiakov; divers recueils de documents historiques et biographiques; un lot enfin de journaux et de brochures révolutionnaires à caractère démocratique et socialiste.

La tradition de Herzen, avec un penchant marqué cependant pour l'école de Bakounine, est continuée de nos jours par Lavrov, éditeur, de 1870 à 1880, du journal révolutionnaire et anarchiste « En avant » ; par Véra Zassoulitch et par le prince Krapotkine, auquel le « Nineteenth Century » n'a pas craint de confier, pour

ses comptes rendus scientifiques, la succession glorieuse de Huxley. Le socialisme petit-russien a trouvé un représentant en quelque sorte autonome dans la personne de M. Dragomanov, qui est mort récemment.

Il est à observer que les grands écrivains russes du milieu de ce siècle, Tourgueniev, Gontcharov, Dostoïevski, Tolstoï lui-même, n'ont eu, en réalité, qu'une part d'influence très restreinte dans l'évolution intellectuelle et sociale des années 1860-1880. On les lisait beaucoup et même avec enthousiasme, mais on faisait plutôt provision d'idées et de sentiments chez un certain nombre d'écrivains de second rang, même chez des romanciers secondaires, comme Pomialovski, Sliéptsov, Mikhailov (pseudonyme : Scheller), M"^ Khvochtchinskaïa (pseudonyme : V. Krestovski), et surtout chez les coryphées de la littérature de divulgation et d'accusation, épigones romanesques de Herzen, confesseurs et flagellateurs impitoyables, après lui, d'une société qui en était à l'heure des repentirs et des expiations. Saltykov (Chtchédrine) et Pissemski furent les représentants les plus éminents de ce groupe.

Chtchédrine.

Plus connu sous un pseudonyme qu'il a rendu célèbre, Michel Ievgrafovitch Saltykov (1826-1888) a débuté dans la littérature en même temps que Dostoïevski et un peu plus tard que Nekrassov. En 1841 il publiait quelques vers dans la « Bibliothèque de lecture », et en 1847, sous le pseudonyme de Nepanov, un roman, imité de George Sand, « Les Contradictions », où le grand sati- .riste qu'il allait être ne s'annonçait pas encore. Sa veine

CHTCHEDRINE 311

et sa verve ne devaient se développer dans ce sens que plus tard sous l'influence des idées socialistes, et probablement aussi de l'exil prolongé qu'il eut à subir. Son roman, qui avait paru innocent en 1847, fut jugé criminel en 1848, et une kibitka emporta l'auteur. Il ne dut sa liberté, huit ans après, qu'à l'espèce de réaction libérale déterminée par les désastres de la guerre de Crimée. Alors parurent, dans « Le Messager russe «, ses « Esquisses gouvernementales •>•>, qui semblèrent une continuation des « Ames mortes » de Gogol, avec moins d'humour et plus d'âpreté, une verve enragée, sifflant et mordant comme une lanière de fouet. Les coups tombaient de haut. Appartenant à une des familles les plus aristocratiques du pays, le flagellateur faisait de plus maintenant figure de personnage officiel, gouverneur de Riazan d'abord, puis de Tver. Cette carrière administrative n'était pas, il est vrai, pour retenir longtemps Saltykov. Elle lui convenait peu, et il lui convenait encore moins. En 1868 on se sépara, et le fonctionnaire Saltykov disparut pour toujours derrière Chtchédrine, collaborateur du « Contemporain », puis, après la suppression de ce recueil, corédacteur avec Nekrassov des « Annales de la Patrie », qui durent cesser de paraître à leur tour en 1884. Sa physionomie littéraire se précise à ce moment. Il est et il restera presque jusqu'à son dernier trait de plume le tortionnaire de la presse et de la société contemporaine, évoquant successivement à la chambre de question et fustigeant ou marquant au fer rouge toutes les catégories sociales, toutes les nuances d'opinion et tous les groupes, y compris le sien. Il en changeait d'ailleurs. Dans ses « Esquisses », ce fut à la bureaucratie provinciale d'abord, cujus magna par's fuit, de passer sous le fouet. Voyez le trait épique sur la bonmaga [papier

d'affaires) administrative que les tchinovniks de la ville de Kroutogorsk se repassent, sans arriver h y rien comprendre. Un archiviste appelé en consultation s'offre enfin à les tirer d'embarras.

« Tu as compris?! ! !

— Non, mais je peux y répondre. »

Paysans et marchands, hautes et basses classes, mœurs judiciaires et mœurs religieuses ont leur tour. Ecoutez la confession du juge d'instruction : a Quel droit ai-je d'avoir une conviction? A qui est-il nécessaire que j'en aie une? Une seule fois, parlant au Président, je me suis avisé de dire : Selon moi... Il m'a regardé et je n'ai jamais recommencé. Qu'ai-je besoin de savoir si un crime a été vraiment commis, ou non? Est-il prouvé? toute la question est là. » A côté de ce magistrat réaliste en voici un autre, qui sympathise avec les inculpés et veut croire à leur innocence. Son idéalisme ne lui réussit guère, a Pourquoi ne me bats-tu pas? lui crie un des coquins qu'il interroge avec douceur. Bats-moi donc! Je dirai peutêtre quelque chose. » Ainsi sont mis en évidence, du haut en bas de l'échelle, les phénomènes identiques, ou peu s'en faut, de perversion et d'avilissement du sens moral : manque général de caractère, corruption, mensonge, se reproduisant sous diverses formes à tous les degrés ; tyrannie insolente en haut, esclavage rampant en bas; formalisme et vie mécanique partout, avec un mince vernis de civilisation recouvrant toutes ces misères. L'idée constante de Saltykov semble être qu'il n'y a, au fond, rien de changé en Russie, depuis le xv!!!*^ siècle; la démoralisation, l'obscurantisme et la barbarie y sont restés au même point ; l'œuvre libérale de 1860 n'a servi elle-même qu'à produire des phénomènes nouveaux de décomposition morale.

Page 1