‹ Littérature russeChapitre 66 sur 82 · CHTCHÉDRINE · texte numérisé non relu

CHTCHÉDRINE

Le procédé habituel de Chtchédrine, dans les « Esquisses », c'est l'ironie froide, des manières de pincesans-rire. Voyez le tableau enchanteur de la vie idyllique et patriarcale, dont les habitants de Kroutogorsk font leurs délices. « Seigneur Dieu, n'étaient les employés de police et les puces, quel paradis cela ferait! » Dans les œuvres qui suivent, l'auteur élargit sa manière, en étendant aussi le champ de son observation. Après la guerre de Crimée, il s'en prend à l'espèce de renaissance intellectuelle et morale suscitée par cette banqueroute du patriotisme officiel; il en dénonce la phraséologie vide, et tout progressiste qu'il soit, plaisante les idées nuageuses de progrès qui y flottent à l'état vaporeux. De 1861 à 1867, il passe en revue les types de transition créés par la grande réforme : propriétaires ne sachant quel parti tirer de leur nouvelle situation; marchands d'eau-de-vie, entrepreneurs de chemin de fer et usuriers exploitant cette situation et seuls bénéficiaires de l'acte émancipateur ; gouvernants effrayés par les conséquences de leur œuvre; publicistes variant d'un jour à l'autre dans leur façon de l'apprécier. Avec les nouveaux représentants des classes dirigeantes, « les hommes de culture » qu'elle s'est donnés, la Russie ressemble à un vase lavé extérieurement : le dedans reste tout aussi malpropre. C'est le sens de l' « Histoire d'une ville )), des « Satires en prose », des « Récits innocents », des « Figures du temps », et du « Journal d'un provincial ». Ecoutez les doléances de ce pamiéchtchik (propriétaire rural) réduit h payer sa place au théâtre de Saint-Pétersbourg pour entendre la Schneider. Cette divette, si jolie soit-elle, ne vaut pas une Palachka du bon vieux temps ; en la regardant et en l'écoutant, quelque plaisir qu'on y trouve, on ne peut pas se dire : « Elle est à moi; j'en ferai demain,

tout à l'heure, ce qu'il me plaira; s'il me plaît, je lui ferai couper les cheveux; s'il me plaît encore, je la marierai à Antip, le pâtre... Hélas! nous ne pouvons plus faire de mal, fût-ce à une poule ! »

De 1867 h 1881, nouvelle série d'esquisses, dominées par le type des Messieurs de Tachkent, « hommes de culture » d'espèce particulière, « champions de l'instruction sans alphabet » et chercheurs de fortune sans travail. La ville et les environs de Tachkent étaient devenus, à cette époque, une sorte de Klondyke. Des allusions obscures aux événements du temps, ainsi que des longueurs et des divagations fréquentes, rendent la lecture de ces volumes difficile et ingrate. La verve de l'auteur y paraît d'ailleurs un peu forcée. « Les Frères Golovlev », qui appartiennent au cycle, font exception. C'est le chefd'œuvre de Chtchédrine. Il s'y élève h une hauteur presque shakespearienne d'horreur tragique. Mais à quel prix! L'histoire de cette famille Golovlev est le plus terrible acte d'accusation qui ait jamais été dressé contre une société. L'auteur de « La Terre « et ses émules français n'ont jamais osé rien d'approchant. Chtchédrine s'est proposé, cette fois, de montrer les reliques du vieux régime, de la vie patriarcale et de la culture qui lui était propre, perpétués, après la réforme, au sein d'une famille de paniiéchtchiki. Ils sont trois frères, livrés à peu près à eux-mêmes par un père idiot et une mère qu'absorbe le souci d'arrondir le patrimoine commun. Quand ils sont grands, on les lâche dans la vie avec une maigre provision, et bonne chance! S'ils ne réussissent pas, on leur donne le vivre et le couvert à la ferme. De désespoir, l'aîné s'adonne à la boisson et en meurt. Le second suit la voie paternelle et sombre dans une demidémence. Le troisième est le préféré. Ses frères l'appel-

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lent « Petit Judas » [loudoiichka) et « Buveur de sang ». Adroitement, il engage sa mère à opérer un partage du bien qu'elle a amassé, se fait avantager d'abord, puis réussit h accaparer tout. Il a deux fils, qui à leur tour doivent se débrouiller dans le monde. L'un veut contracter un mariage d'amour. « A ta guise! » dit le père. Mais, l'union consommée, il coupe les vivres au jeune couple. Encore un suicide. Le second fils, qui est officier, arrive un soir à la maison, pTde, défait. Il a perdu au jeu l'aroent du réarment. « C'est malheureux, observe tranquillement loudoiichka; allons prendre le thé.

— Mais que vais-je faire?

— C'est ton affaire; j'ignore sur quelles ressources tu comptais en jouant. Allons prendre le thé.

— Mais 3 000 roubles ne sont rien pour vous. Vous êtes trois fois millionnaire!

— C'est possible, mais cela n'a rien de commun avec ton aventure. Allons prendre le thé. «

Et dégradé, condamné aux travaux forcés, le malheureux meurt à l'hôpital du bagne.

loudouchka a une maîtresse, fille d'un pope, dont il a fait d'abord la gouvernante de sa maison. On le prévient qu'elle va accoucher. Il s'indigne qu'on l'ait interrompu au milieu de ses prières. Car il est dévot.

<( Mais que deviendra l'enfant?

• — Quel enfant?

— Le vôtre. Eupraxie va être mère.

— Je l'ignore et veux l'ignorer. »

L'enfant ira h l'asile. loudouchka possède encore deux nièces, qui n'ayant pas de pain à la maison, se font actrices en province. L'aînée, bientôt écœurée, s'empoisonne en engageant sa sœur à en faire autant.

« Bois donc, lâche ! »

La pauvre manque de courage, et, à bout de ressources, se réfugie chez son oncle. loudouchka lui propose cyniquement de remplacer Eupraxie. Elle se révolte, se sauve, puis revient; mais elle n'est plus séduisante. Sa santé est ruinée et elle boit. Une nuit, loudouchka la surprend en tête à tête avec Eupraxie, vidant des verres d'eau-de vie et chantant des chansons obscènes, m'emmène et devient désormais le compagnon de ses orgies nocturnes. Dans la maison silencieuse, à eux deux, ils se grisent, finissent par se quereller et se jettent à la face des injures atroces. Dans la fumée de l'eau-de-vie, leur passé commun se dresse devant leurs yeux, peuplé de souvenirs abominables, de hontes et de crimes, de souÔ'rances et d'abjections sans nom, et peu h peu, dans l'âme hallucinée du « buveur de sang )), une demi-conscience se lève aussi, avec la terreur des responsabilités encourues. C'est horriblement beau. loudouchka, '^e l'ai dit, est dévot. Au cours des longues journées solitaires, il ne quitte sa table de travail et la supputation laborieuse de ses revenus et de ses gains que pour de longues stations devant les images saintes. Chtchédrine a voulu réaliser le type d'un Tartuffe original, à demi dupe de sa propre hypocrisie, croyant en Dieu, mais incapable de rattacher sa foi à aucun principe moral. Les veillées orageuses en compagnie de cette nièce qu'il a jetée dans un abîme de misère, les reproches dont elle l'accable et les remords qu'elle finit par éveiller en lui font qu'il se laisse envahir par l'idée, puis par le désir d'une expiation nécessaire, et, un matin d'hiver, après avoir longuement prié devant un Christ couronné d'épines, loudouchka va se tuer sur la tombe de sa mère.

Un pareil tableau ne comporte qu'une explication plausible : c'est la fin du groupe social entier qu'il est censé

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