CHTCHÉDRINE
représenter; la mort sans retour possible à la vie : les vers y sont déjà! Pourriture et néant. Et c'est une fausseté, ou tout au moins une exagération. Au fond, les propriétaires ruraux de l'époque formaient simplement une catégorie spéciale parmi « les hommes de trop », et Chtchédrine l'a admirablement compris et montré luimême dans « Le Spleen » (^Dçorianskaïa Khajidra), en peignant l'agonie d'un pamiéclilchik, qui, dans sa campagne, se trouve tout à coup isolé, bon à rien et comme enterré déjà. Il a perdu le droit d'avoir besoin de ses paysans et ses paysans ont cessé d'avoir besoin de lui. Il se sent désespérément inutile. Mais c'est tout et ce n'est évidemment que passager. Dans le portrait de loudouchka et dans la physionomie du petit monde qui l'entoure on voit réunis des traits d'observation profonde et réalisée une puissance dramatique considérable; mais l'auteur s'y montre poète plutôt que sociologue, le poète de la caricature.
Il ne fut cependant jamais un romancier au sens propre du mot. Dans la préface de ses Tachkeiitsy il est allé jusqu'à condamner cette forme littéraire, comme prescrite, ne répondant plus aux besoins du temps. Ses récits ne contiennent aussi généralement aucun élément d'intérêt romanesque et constituent plutôt des essais d'analyse et de critique sociale, compromis par une part assez grande de fantaisie et un parti pris égal d'exagération. Sans que je veuille pour cela adopter l'opinion de Pissarev, qui n'y voyait que « du rire pour rire «.
Après 1880, le fécond écrivain a d'ailleurs une fois de plus modifié sa manière. Le tumulte intellectuel et politique des années précédentes s'était apaisé. Plus de grands mouvements et d'âpres conflits. Et, en composant ses « Bagatelles de la vie », Chtchédrine sembla se
mettre au diapason commun. Il s'appliqua à montrer le rôle, dans la vie, des petits détails, qui l'absorbent et la mangent. Après quoi, passant de l'analyse à la synthèse, il envisagea, dans ses « Contes », les éléments généraux communs à l'existence de tous les peuples, h travers tous les temps. En dépit de quelques contradictions trop apparentes qui déparent cette partie de son œuvre, on peut dire qu'il s'y est égalé aux plus grands écrivains européens. Le ton général est celui d'un sceptique et d'un pessimiste à fond, ayant perdu la foi dans l'humanité et concevant la lutte pour la vie comme la loi suprême de l'existence. Tel semble bien le sens du « Pauvre loup », par exemple, que l'auteur nous montre obligé de voler et de tuer pour vivre. Mais voici qu'à côté, dans les « Contes de Noël », remplis de pathos, pénétrés d'un sentiment religieux profond, une note toute différente éclate : la foi dans l'amour divin relevant l'humanité de toutes ses misères.
De ses contradictions et de ses erreurs de jugement Chtchédrine a paru vouloir, vers la fin de sa vie, faire amende honorable, en écrivant « La Chronique de Pochékhonié », VAbdéra russe. C'est encore une évocation de la vie des propriétaires ruraux d'avant la réforme, et c'est, pour le coup, une épopée où des traits d'humanité et d'amour chrétien rachètent quelques rares défaillances et quelques ridicules. Comme profondeur de pensée et comme forme artistique, sinon comme valeur documentaire, l'œuvre est bien supérieure à la « Chronique de famille » d'Akssakov.
PISSEMSKI 319
Pissemski.
L'ombre chagrine de cet écrivain et la foule de ses admirateurs me feront peut-être un crime de la place que je lui attribue ici. Et je dois convenir que, comédies ou romans, ses créations, h l'exception d'une seule, qui n'est pas la meilleure, ne se rattachent à aucun dessein personnel de combativité. L'auteur ne s'y est proposé jamais que de faire œuvre d'artiste en interprète fidèle — « objectif et naïf», disait Dostoïevski — de la nature. Mais le caractère et la portée d'une œuvre ne sauraient être déterminés par les intentions de l'ouvrier. On a dit de Pissemski, comme de Zola, « qu'il voyait sale », et le résultat est pour le ranger, même à son corps défendant, parmi les détracteurs les plus amers et les accusateurs les plus âpres de l'époque. Sujets et héros de ses livres ont fréquemment une ressemblance très grande avec ceux qui furent chers à Tourgueniev et même à Lermontov. Le Batmanov du roman de ce nom est un proche parent de Piétchorine. Mais vous diriez d'un tableau de Rembrandt repeint par Téniers.
Comme Saltykov-Chtchédrine, Alexis Féofilaktovitch Pissemski (1820-1881) descendait d'une ancienne famille de noblesse, originaire du gouvernement de Kostroma. Un de ses ancêtres fut envoyé par Ivan le Terrible en Angleterre (1582), à l'occasion d'un mariage médité par le Tsar avec une nièce d'Elisabeth. Alexis Féofilaktovitch appartenait à une branche appauvrie de cette race aristocratique. Il a raconté lui-même que son grand-père ne savait pas lire, portait des sandales [lapti) et labourait son lopin de terre. Son père, dont il a fait un type de vétéran
dans un de ses récits, servit d'abord comme simple soldat et n'arriva qu'au grade de major. L'éducation première du futur romancier dut s'en ressentir. Comme Gogol et Dostoïevski, Pissemski manqua toujours d'instruction générale ; comme eux aussi il inclina au mysticisme, faute de savoir penser. En quittant l'Université, il trouva son père mort, sa mère frappée de paralysie et presque la misère à la maison. Et sans nul doute ces débuts douloureux ont contribué à développer son pessimisme naturel. Il essaya de gagner sa vie dans les lettres, en écrivant un premier roman : « Le Temps des Boïars » [Boiarchtchùia), plaidoyer en faveur de l'amour libre inspiré par « Indiana )). La censure en défendit la publication. Il goûta de la carrière administrative, sans pouvoir y réussir, et enfin, en 1855, eut un grand succès avec un second roman, « Le Mollasse » [Tiou/iak), suivi d'une série de récits mettant en scène la vie de province et touchant aussi, après Tourgueniev, au milieu populaire. Le protocolisme trivial de Zola y est aggravé par un pessimisme d'espèce particulière, réduisant les mobiles complexes de la nature humaine à deux ressorts sans plus : cupidité chez les uns, instinct sexuel chez les autres. Mais les paysans mis en scène sont généralement admirables de vérité plastique. En 1858, avec la Boiarchtchina, maintenant autorisée, parut le meilleur roman de Pissemski : « Mille âmes » [Tyssiatcha douch); tableau sombre, où les mauvais côtés de la vie russe d'avant la réforme sont mis en relief avec autant de force et plus d'amertune que chez Chtchédrine. Le héros du livre, Kalinovitch, homme de talent et d'énergie, arrive à la fortune en sacrifiant une jeune fille, qui s'est dévouée pour lui, et en épousant, par un pacte infâme, la maîtresse d'un prince. Gouverneur d'une province, il essaye de
PISSEMSKI 321
racheter son passé en appliquant les théories rationnelles qui lui ont été enseignées à l'Université, se heurte à la résistance d'une organisation administrative et sociale fondée sur les abus de toute sorte, encourt la disgrâce et la ruine, retrouve alors la Nastienka qu'il a odieusement abandonnée et qui est devenue, entre temps, une actrice de province, l'épouse et partage avec elle les débris d'une fortune mal acquise, sans plus rien demander à la vie.
Kalinovitch est un caractère bien étudié et logiquement construit, en dépit de ses contradictions apparentes. L'action, dans laquelle il tient le rôle principal, est attachante et bien ordonnée. L'auteur va droit au but, comme un boulet, sans nul souci, qui se laisse deviner, d'esthétique ou de morale. A grands traits, secs et durs, il brosse des images sombres sur un fond noir. Pas une fiofure, sauf Nastienka, qui y mette un coin de lumière. Et Nastienka, actrice de province qui reste chaste, semble d'une vérité quelque peu paradoxale, même en Russie. Le fond, peinture de la vie de province, rappelle Chtchédrine, mais avec un assemblage de traits encore plus repoussants. « Il faut avoir une grande provision de courage pour vivre dans une pareille société », a dit Pissemski dans un roman du même type : « Péché de vieillard ».
En même temps avec « Amère destinée » [Gorkaia soudhina) il donnait au théâtre le premier drame tiré de la vie populaire, qui ait réussi dans son pays avant « La Puissance des ténèbres » de Tolstoï. Succès mérité par l'exposition du sujet sui'tout, la façon de mettre en scène cette amère destinée d'un serf à demi émancipé, qui est allé faire fortune à Pétersbourg et qui, en rentrant au foyer, y trouve la ruine de son bonheur domestique : sa femme devenue la concubine de son maître et un enfant
LITTliRATORB RUSSE. 21
qui est celui du harine. Succès déconcertant pourtant, car dû certainement, en grande partie, h des effets de mélodrame d'abord, un peu gros, — l'assassinat, presque sur la scène, de l'enfant par l'époux outragé, — puis à une interprétation de la loi du servage et de ses conséquences absolument tendancieuse et rien moins que réaliste. Maîtres et serfs, tous les personnages du drame, moins les fonctionnaires de tout grade, sont bons, généreux et aimants; l'infernale loi les conduit cependant au crime.
Dans ses œuvres postérieures, l'auteur s'est appliqué à faire amende honorable pour cette dérogation à ses principes. Le public lui donna tort. Les années qui suivirent le grand acte émancipateur furent, pour la Russie, une époque de trouble, où le sentiment de la réalité s'oblitéra entièrement au milieu de rêves et d'utopies réformatrices. En essayant de réagir, — dans « La Mer démontée » {yzhalamoutchennoié morie), entre autres, — Pissemski n'arriva qu'à mécontenter tout le monde. Les libéraux le traitèrent d'apostat, et, avec l'injustice coutumière des partis politiques, attribuèrent à son attitude des motifs personnels, qui n'existaient pas. Il continuait à montrer les choses comme il les voyait, et il ne voyait rien de pratique dans le radicalisme contemporain. Au milieu d'hommes imprégnés de théories livresques, il apportait l'esprit terre à terre d'un samodoiir provincial. Ses dernières années furent attristées par des accès périodiques d'hypocondrie. Il se survivait.
Par l'inspiration générale, son œuvre se rapproche de celle de Gontcharov, opposant pareillement une note triviale au réalisme quelque peu romantique de Tourgueniev, jetant le même ridicule et la même réprobation sur les gens qui ne sont bons qu'à avoir des idées. Pour Pissemski comme pour Gontcharov, agir c'est tout. Ils
PISSEMSKI 323
procèdent de Gogol, comme Tourgueniev de Pouchkine. Le trait de séparation entre eux et l'auteur des « Souvenirs d'un chasseur » s'accuse surtout en ce que celui-ci est, en somme, un évocateur de types d'exception, comme il est un peintre de paysages magnifiques. Eux, au contraire, donnent résolument toute leur attention aux choses communes et aux hommes du commun. Tout ce qui en sort leur paraît faux ou ridicule. Comme Tourgueniev, ils jugent mauvaise et insupportable la vie contemporaine, mais sans penser avec lui que pour en corriger les vices on ait besoin d'hommes d'élite, de héros. Des hommes vulgaires suffiraient, pour peu qu'ils ne fussent pas paresseux. Les personnages de leur choix, Biélavine dans « Mille âmes », Pierre Ivanovitch dans « Simple histoire », sont des hommes qui s'accommodent au temps où ils vivent, se fixent un but et savent y arriver. Ils n'apportent pas d'idées nouvelles, mais seulement des façons d'être, nouvelles pour l'homme russe : l'esprit pratique, la ponctualité, l'énergie. Ainsi sont-ils censés représenter la culture européenne beaucoup mieux que les grands dadais propres à rien de Tourgueniev. iNIalheureusement ils ne font, comme eux, que des moitiés d'hommes civilisés, les uns ayant le fond et les autres la forme. Le résultat est à peu près le même, tout aussi négatif de part et d'autre. Gontcharov a semblé constater lui-même la faillite de cette génération d'hommes positifs, son Oblomov n'arrivant qu'à l'aboutissement commun de la lègne (paresse, inertie) traditionnelle : l'engraissement du cœur et l'apoplexie.
Je passe à un représentant incontestable de la confrérie des flagellateurs littéraires de l'époque, poète aux ius. tincts de bourreau, comme Chtchédrine, et type extraordinaire en même temps de prolétaire, portant dans l'àme
324 LITTÉr.ATURE RUSSE
et jetant au dehors toutes les rancœurs, toutes les colères, toutes les haines d'une race de déshérités, à laquelle il n'appartenait pas par le sang.
Nékrassov.
Nicolas Aléxiéievitch Nékrassov (1821-1876) est ne dans une petite ville de Podolie, où son père tenait garnison. Une mère d'origine polonaise (Zakrzewska) et douze frères ou sœurs complétaient la famille. Petite noblesse de province. Menant la vie désordonnée des gentilshommes de son temps, le père, après avoir dissipé un modeste patrimoine, se trouva réduit à accepter les humbles fonctions de commissaire de police rural. Le petit Nicolas l'accompagna souvent dans ses tournées, y prenant contact avec les milieux populaires, leurs mœurs, leurs idées et leurs misères. L'enfant devenant jeune homme, on l'envoya au corps des Cadets de Saint-Pétersbourg. Mais il ne devait pas y rester. Sa mère, créature rêveuse et passionnée, lui avait mis au cœur une étincelle, qui devint flamme dans la grande ville. Plutôt que de se préparer à la carrière des armes, Nicolas Aléxiéievitch suivit les cours de l'Université et se mêla aux groupes littéraires. Traité en fils rebelle, privé de ressources, il donna des leçons, corrigea des épreuves, fit des compilations pour les journaux, ne mangea pas à sa faim. « Pendant trois ans j'ai eu faim tous les jours )>, raconta-t-il plus tard, en même temps qu'avec le cynisme qui est un des traits les moins sympathiques de son talent il reproduisait, dans un de ses poèmes, cet épisode autobiographique : sa maîtresse sortant une nuit parée comme pour une noce et revenant avec un petit cercueil pour l'enfant,
qui venait de mourir, et un souper pour le père, qui mourait de faim depuis la veille.
Encouragé par N.-A, Polevoï, il finit par publier quelques vers dans la « Gazette littéraire » et dans les « Annales de la Patrie ». Un peu plus tard un recueil de poésies : « Rêves et Sons », accueilli avec indulgence par Polévoï et Joukovski, lui ouvrit définitivement la carrière littéraire. Mais jusqu'en 1845 il dut lutter avec la misère, travaillant sans relâche dans tous les genres, essayant même du vaudeville sous le pseudonyme de Pérépielski. De 1845 à 1846, le succès de deux autres recueils : « Phvsioloorie de Saint-Pétersbours: » et « Recueil de Saint-Pétersbourg » et l'appréciation élogieuse de Biélinski lui donnèrent enfin un commencement de gloire et un commencement d'aisance. Peu après il prenait avec Panaiev la rédaction du « Contemporain » fondé par Pouchkine et en deux années devenait riche. Mais, disgrâce nouvelle, la fortune venant à lui, ses amis l'abandonnèrent. Divers bruits circulaient sur les origines et les éléments de cette fortune si promptement acquise. Il y eut toujours entre la vie poétique et la vie pratique de Nékrassov un désaccord dont quelques-unes de ses compositions lyriques portent elles-mêmes la trace. L'avenir lui réservait des compensations. La hardiesse dont il fit preuve, dans une série d'œuvres nouvelles, en touchant aux plaies les plus sensibles de la vie russe, la force d'invective et la puissance satirique qu'il y sut déployer, les nouveaux éléments de poésie qu'il réussit à y introduire devaient faire de lui, vers 1870, l'idole de la jeunesse contemporaine.
Il a dit de lui-même, en maint endroit, qu'il ne se connaissait pas d'autre source d'inspiration que l'indignation. « Je ne me souviens pas d'une muse aimable et
326 LITTÉHATURE IIUSSE
caressante qui ait chanté à mon chevet de douces chansons... Celle qui m'inspira de bonne heure est la muse des sanglots, du deuil et de la douleur, la musc des affamés et des mendiants. )> Et, dans un de ses derniers poèmes, il a parlé de son « vieux cœur fourbu de haine ». Comme satiriste, il est féroce, capable de baver son ironie cruelle jusque sur le berceau d'un enfant endormi : « Do, l'enfant, do ! — Une heureuse nouvelle s'est répandue dans la province, — Ton père, coupable de tant de méfaits, vient enfin — D'être mis en jugement. — Mais ton père, coquin fieffé, saura se tirer d'affaire. — Dors, vaurien, pendant que tu es honnête. — Do, l'enfant, do! » Sa muse sombre rappelle par moments celle de Crabbe. Elle roule en torrent de sarcasmes, d'anathèmes, d'injures à travers toutes les couches de la société russe. Parfois le poète lyrique l'emporte sur le satiriste, évoquant des figures non idéales, certes, — il est trop réaliste pour cela, — mais d'une réalité sympathique, des princesses qui font penser aux matrones romaines, des hommes du peuple humbles et patients, mais bons et forts, au milieu de la nuit qui les environne « comme une prison souterraine sans lumière «, et les martyrs de la lutte pour la lumière : Biélinski, Dobrolioubov, Pissarev. Ce sont de rares éclaircies. Même dans ses représentations de la vie populaire, son sujet de prédilection, son grand amour, sa passion, Nékrassov, en suivant la double direction qui correspond en quelque sorte au pôle positif et au pôle négatif de son talent, aboutit toujours h un abîme de sombre désolation. Le procédé du poète est le même dans les deux sens : un coin de la nature russe, peu pittoresque, morne et plat, recelant quelques créatures qui, elles aussi, ont peu d'apparence, sert de thème initial; la fantaisie de l'évocateur s'en empare; paysages et
fio-ures s'animent peu à peu d'une vie intense, grandissent, prennent un aspect mythique et légendaire, et l'on voit apparaître la vaste Russie tout entière en un cadre d'épopée rustique. Voici, dans « Le Gel au nez rouge » {Moroz krasnyï noss), une évocation magnifiquement allégorique de l'hiver russe, le terrible seigneur régnant sur un monde de misères et de souffrances. Voici encore, dans « La Troïka », la légende complète de la destinée féminine sous les humbles toits de chaume. Et l'impression des deux images est d'une égale tristesse. Seulement, dans le premier tableau, Daria, la femme du moujik mourant de froid, a une beauté héroïque et tranquille ; dans le second, la jeune fille, qui suit des yeux une voiture de poste d'où un officier lui a souri, n'est qu'une pauvre créature, jouet d'une vision fugitive de bonheur. Et le rayon de soleil qui l'a éclairée en passant pour la rejeter aussitôt dans l'ombre, ne sert qu'à montrer, en une opposition cruelle, les deux faces d'une destinée dont la meilleure part n'est pas pour elle : ce que cette paysanne deviendrait si elle pouvait monter dans la voiture et ce qu'elle deviendra en restant au village, épouse bientôt de quelque paysan ivrogne et querelleur, esclave et bète de somme, jusqu'à la pelletée de terre jetée « sur un sein qu'aucune caresse n'aura réchauffé ». Nékrassov a souvent été comparé à Dostoïevski. Entre lui et tous les romanciers russes contemporains il y a cependant une différence essentielle, qui est un élément d'originalité, mais en même temps d'infériorité relative : vous ne trouverez pas chez lui leur fonds commun de mysticisme résigné et d'amour mystique pour la souf france. Publiciste autant que poète, esprit positif et athée, Nékrassov est un révolutionnaire à Wi mode d'Occident, non à la mode russe. C'est pour cela qu'il tombe souvent
328 LlTTÉRATUllE RUSSE
dans la déclamation. Ce dernier défaut est sensible dans « Pour qui fait-il bon de vivre en Russie? » un poème où, eu égard h sa date — 1864, — on s'attendrait le moins h le trouver. Des paysans devisent après leur travail et plaignent leur peine. A qui la vie, en Russie, donne-telle la joie, la paix, la liberté? Pour résoudre ce problème, les philosophes en haillons tirent au large, battant la terre natale par monts et par vaux, interrogeant tour à tour fonctionnaires, propriétaires fonciers, popes, marchands, leurs frères de la glèbe. Même réponse partout, triste et négative. Comme accumulation épique de tableaux expressifs, l'œuvre est belle; comme conception, elle est outrée, tendancieuse et fausse! Elle évoque des polémiques de journal; elle rappelle plus « Les Châtiments » que « La Maison des morts «.
En se persuadant que sa haine n'était que de l'amour rentré pour le peuple, Nékrassov s'illusionnait. Cet amour, il ne l'a guère manifesté pratiquement. Et poétiquement même, il ne lui a donné une expression raisonnable que dans les huit distiques célébrant, en 1861, l'ère nouvelle inaugurée par l'émancipation. Après quoi, comme si rien ne s'était passé, il a continué à rugir, à pleurer et à maudire un mal qui n'existait plus. Un juge, le plus avisé et le moins suspect dans l'espèce, ne s'y est pas trompé. Si violents qu'il les fît, les vers de ce Vallès russe, comme l'a appelé M. de Vogué, — un Vallès enrichi par des spéculations louches! — ont toujours été ménagés par la censure.
Comme penseur, Nékrassov n'a vécu que sur une idée : l'affranchissement des serfs. Il la jugeait tellement sienne et se trouvait si incapable de la remplacer qu'après 1861, il fut près de crier # au voleur! Et il reprit un discours qui n'avait plus de sens. Comme artiste, il a eu surtout
un talent merveilleux de description. Dans « Les Malheureux )), où il a mis beaucoup de lui-même, vous trouverez un tableau de Saint-Pétersbourg à comparer avec les meilleurs du même genre dans « Eugène Oniéguine ». Et je ne serais pas étonné si la comparaison tournait à l'avantaofe de Nékrassov. Les deux imas^es sont incomplètes. Pouchkine n'a vu que les aspects brillants et fastueux de la capitale; Nékrassov à son tour n'a de regard que pour le petit monde courbé dès l'aube sous la tâche quotidienne. La force du dessein et la puissance de la représentation paraîtront peut-être supérieures dans la seconde image. « Le jour malade », l'aube lente et embrumée qui enveloppe et guide au travail la foule des ouvriers, des petits employés, toute la mise en scène de l'heure matinale dans les rues de la grande ville est d'une vérité prodigieuse.
Le poète lui-même se refusait le génie créateur pour le fond, et reconnaissait les insuffisances artistiques de son œuvre au point de vue de la forme. « Je ne me flatte pas que, dans la mémoire du peuple, quelque chose subsiste de mes vers... Il n'y a pas en toi de libre poésie, ô mon vers farouche et gauche; il n'y a pas de génie créateur. » Il a laissé un grand nom, mais point d'école. Parmi ses imitateurs, Iakhontov, Borovikovski, Fiodorov, ce dernier, qui écrivit sous le pseudonyme d'Omoulevski et mourut en 1883 de misère et d'abus de boisson, a le plus d'originalité.