‹ Littérature russeChapitre 68 sur 82 · LES PRÉDICATEURS. — DOSTOÏEVSKI ET TOLSTOÏ · texte numérisé non relu

LES PRÉDICATEURS. — DOSTOÏEVSKI ET TOLSTOÏ

1. Aperçu généi-aL — 2. Serge Akssakov. La Chronique de famille. — 3. Dostoïevski. Le prolétariat littéraire. Les Paufres gens. Le complot de Pétracbevski. La condamnation à mort. Séjour au bagne. Retour. /fu?;//liés et offensés. La Maison des morts. Affiliation au slavophilisme. Mysticisme. L'idée de l'expiation. Nouvelles épreuves. Séjour à l'étranger. Lectures. Dickens et Victor Hugo. Crime et Châtiment. Dostoïevski et Bulvi'er. Valeur artistique et psychologique du livre. Portée sociale. Le nihilisme. Politique et sociologie. Les Possédés. Les frères Karamazov. « La légende de l'Inquisiteur. » Propagande. « Le Carnet d'un écrivain. » Le discours sur Pouchkine. Ovation et apothéose. Aperçu général. Dostoïevski et Tolstoï. — 4. Léon Tolstoï. L'artiste, le penseur et le savant. Le livre sur l'art. Biographie. Enfance, Adolescence et Jeunesse. Les Cosaques. Tolstoï et Loti. Souvenirs de Sévastopol. Retraite à lasnaia Poliana. Activité politique. Guerre et Paix. Nouvelle retraite. Rôle politique et social. La famine de 1873. Anna Karénine. Conversion aux idées mystiques. Répudiation de la littérature d'art. Tourgueniev et Tolstoï. << Ma religion. » Idées philosophiques et religieuses. Contradictions intimes. Œuvre artistique. Figures et cadres. Œuvre sociale. Influences et affinités morales. Le mysticisme. L'esprit de secte. Soutaiev. Les Doukliobortsy. Dernières créations artistiques. La mort d'Ivan Illitch. Sonate à Kreutzer. Résurrection. Le Théâtre. Nouvelle formule du drame populaire. La Puissance des ténèbres. Aperçu général. Les imitateurs. — 5. Liéskov.

Apeî'çu général.

De la pléiade qui, après 1840, a conquis au roman russe une place si considérable dans les lettres euro-

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péennes, trois écrivains se détachent, formant un groupe à part : Serge Akssakov, Dostoïevski, Tolstoï. Avec le groupe que j'ai essayé tantôt de mettre en lumière, ils forment un contraste violent. Au lieu de s'insurger contre la réalité contemporaine, ils sont pleins de sympathie pour elle. Au lieu de rêver un avenir idéal, ils voient l'accomplissement de leur rêve dans une humble conciliation avec le présent. Au lieu de chercher des hommes « comme il en faudrait », héros de la pensée ou de l'action, dominant la foule et la guidant à ses destinées, ils prêchent l'insignifiance de l'individu vis-à-vis de la foule, son impuissance à s'en emparer, la nécessité pour lui de s'incliner devant les vérités qu'elle a faites siennes. C'est le sens et de « La Chronique de famille » d'Akssakov, et des « Frères Karamazov » de Dostoïevski et des « Récits de Sévastopol » de Tolstoï.

Cette idée directrice a trouvé une expression particulièrement éloquente chez Tolstoï, mais elle sert de lien entre les trois écrivains, bien que par la forme et par la langue, en dépit de son slavophilisme, Akssakov se rapproche davantage de Tourgueniev, bien que Tolstoï soit étranger en apparence à l'influence slavophile, et bien qu'il n'y ait rien chez Dostoïevski de cette plasticité objective qui place Tolstoï à un rang si élevé parmi les grands créateurs. Ils ont eu un idéal commun, se traduisant chez Akssakov par la conception d'un ensemble de hautes qualités et de vertus, réalisé au sein d'une famille aristocratique; chez Dostoïevski par une doctrine morale et religieuse imprégnée de mysticisme; chez Tolstoï par la notion instinctive et demi-consciente d'une « vérité de kl vie «, supérieure à toutes les conceptions doctrinaires.

Akssakov.

L'auteur de « La Chronique cle famille », Serge Timo- FiÉiÉviTCH Akssakov (1791-1859), fut le père des deux slavophiles célèbres. Ses « Souvenirs d'un chasseur » ont précédé ceux de Tourgueniev, donnant, sur un ton de simplicité et de bonhomie humoristique, une peinture délicieuse et fortement idéalisée du monde sauvasse et romantique de la forêt et de la steppe, oîi l'auteur avait vécu sa jeunesse. L'écrivain touchait déjà à la vieillesse quand ces récits parurent, en 1847. Il avait été jusqu'alors mêlé un peu obscurément à la vie littéraire de son temps, comme ami de Chichkov, comme partisan résolu des traditions et des formules classiques et comme censeur. De nouvelles liaisons, l'enthousiasme dont son fils Constantin s'éprit pour Gogol, le jetèrent dans une autre voie; le succès qu'il y trouva sembla lui révéler son propre talent; et, de 1856 à 1858, une nouvelle série de récits : « La Chronique de famille », « Les Années d'enfance du petit-fils de Bagrov», et « Souvenirs », se complétant en un tableau de vie patriarcale et en quelque sorte élémentaire, telle qu'on peut l'imaginer au commencement de ce siècle dans le gouvernement d'Oufa, lui valut le nom de Walter Scott, ou même de Homère russe. Vie paisible, sans conflit d'aucune sorte et sans lutte, au sein de laquelle le grand-père Bagrov exerce une autorité absolue, fondée non sur une supériorité quelconque d'esprit ou de caractère, mais simplement sur la tradition. C'est, au fond, l'ancien régime idéalisé et la quintessence du slavophilisme, ce qui n'a pas empêché Dobrolioubov d'en tirer un tableau du « bon vieux temps » extraordinai-

rement peu avantageux. Akssakov s'est piqué de quelque sincérité historique dans cette œuvre, qui tient une place intermédiaire entre le roman et les mémoires, et il a reproduit, en les commentant seulement à sa façon, des faits dont le critique révolutionnaire devait tirer un tout autre parti. Mais déjà Dostoïevski et Tolstoï étaient là, pour donner à son art et à sa religion une formule nouvelle et plus ample.

Dostoïevski.

Le père de Fiodor Mikhaïlovitch Dostoïevski (1822- 1881) était médecin militaire, et c'est ainsi que le futur grand écrivain naquit à l'hôpital. Il eut un frère aîné, Michel, qui s'est fait connaître comme traducteur de Schiller et de Goethe et rédacteur de deux revues, « Le Temps » et « L'Epoque », qui ont marqué dans l'histoire de la presse. Maladif depuis l'enfance, sujet à des hallucinations et bientôt à des attaques périodiques d'épilepsie, il fit cependant des études brillantes à l'école du génie de Saint-Pétersbourg et en sortit troisième. Une carrière lucrative s'ouvrait devant lui; mais la fièvre littéraire du temps gagnait jusqu'aux élèves des écoles militaires, et le jeune ingénieur se sentit entraîné par une vocation irrésistible. On a souvent raconté les débuts romanesques et romantiques du maître réaliste d'un prochain avenir. Un autre débutant, Grigorovitch , le conduisit chez Nékrassov, qui se disposait alors à publier une revue et cherchait des collaborateurs. Déconcerté par l'accueil froid du poète, Dostoïevski déposa, sans mot dire, entre ses mains le manuscrit de son premier roman et s'enfuit comme un voleur. Confus et désespéré, il alla distraire

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son chagrin dans une de ces réunions si fréquentes h cette époque, où les jeunes hommes de son âge passaient les nuits à lire du Gogol. Rentré chez lui à l'aube, et ne pouvajit dormir, il restait h rêver devant sa fenêtre ouverte, — c'était la mi-mai, — quand un coup de sonnette le fit tressaillir. En ouvrant, il se trouva dans les bras de Nékrassov et de Grigorovitch, qui, eux, avaient passé la nuit à lire son roman. C'étaient les temps héroïques! Le lendemain, Nékrassov porta le manuscrit à Biélinski.

« Je vous annonce un nouveau Gogol...

— Il en pousse aujourd'hui comme des champignons! » répliqua le critique avec défiance. Il lut pourtant à son tour et demanda à voir l'auteur.

« Comprenez-vous vous-même ce que vous avez fait? »

Cela s'appelait « Les Pauvres gens », et fut publié en 1846 dans le recueil de Nékrassov avec un succès qui d'un coup rendit l'auteur célèbre. Au fond, Dostoïevski n'avait fait qu'une réplique du « Manteau ». Makar Diévouchkine, son héros, était un frère d'Akakiï Akakiévitch. Mais de son bonhomme grotesque et touchant, Gogol n'avait montré que les traits extérieurs. Aussi, tout en éveillant la pitié, la figure restait comique. Avec Makar Diévouchkine nous pénétrons dans l'intimité d'une âme sensible et souffrante, et, de risibles qu'elles paraissaient chez l'autre, la douceur et la patience du pauvre être deviennent presque héroïques, sans que l'auteur ait cependant idéalisé son personnage. Diévouchkine est un ivrogne, d'habitudes grossières et d'esprit plat. Il se croit monté au septième ciel quand son chef hiérarchique lui donne la main après lui avoir fait l'aumône d'un billet de cent roubles. Tel qu'il est, il est cependant, dans la pensée de l'auteur, pour nous inspirer non seulement de

la pitié, mais de radmiration, et cette conception dominera désormais l'œuvre entière du romancier.

Au point de vue purement artistique, maladroite application du roman épistolaire entre un petit employé, vieux et pauvre d'esprit, et une Héloïse qui se brûle la main avec un fer à repasser. « Les Pauvres gens » manquent dans l'ensemble de vraisemblance et de naturel. Les détails en sont charmants. Et quels trésors de psychologie chez cet écrivain de vingt ans ! Quelle science précoce d'observation dans l'égoïsme inconscient qu'il dévoile chez la jeune fille! Voyez-la accablant de reproches, de menaces même, le malheureux qui ne vit que pour elle, et pour elle s'est mis dans le plus affreux dénûment. Comme, en apprenant qu'il a dépensé quelque menue monnaie au cabaret, elle a vite fait d'oublier tout ce qu'elle lui doit, en fait même de sacrifices pécuniaires! Elle lui envoie trente copeks; mais qu'il ne recommence pas ! Et les emplettes, les achats de colifichets dont elle le charge, au moment d'un mariage odieux auquel elle se résigne, et qui va le déposséder de la dernière parcelle de joie accordée à sa misérable destinée! « Rappelez-vous bien : au tambour, et pas à points plats... » Admirez encore les retours, chez elle, de pitié, d'indulgence affectueuse, et, chez lui, la constance, l'inépuisable résignation, l'invincible et humble tendresse. Des miracles d'intuition et des merveilles de sentiment!

Biélinski ne s'y trompa pas : « Il doit beaucoup à Gogol, comme Lermontov à Pouchkine, mais il est original. Il commence comme aucun écrivain n'a encore commencé. » Ainsi encouragé, Dostoïevski se remit au travail avec cette ardeur qui devait plus tard compromettre sa santé et cette hâte, qui toujours caractérisa et gâta sa verve créatrice. Il fut médiocrement content luimême de son second essai, a Le Sosie », qui n'a paru

que beaucoup plus tard dans la collection complète de ses œuvres; mais il entreprit coup sur coup, à la même époque, dix autres romans. Il se comparait déjà à un « cheval de poste ». 11 fut brusquement arrêté dans sa course : le 21 avril 1849 les casemates du ravelin Alexis à la citadelle de Saint-Pétersbourg fermaient leurs portes bardées de fer sur lui et sur trente-quatre autres membres de la Société de Pétrachevski.

Réunion de jeunes gens agitant les idées de Fourier, et, à son exemple, attribuant très peu d'importance aux questions d'ordre politique proprement dit, cette société n'avait pas un caractère nettement révolutionnaire. Dostoïevski s'y employait particulièrement à prêcher la doctrine slavophile, d'après laquelle, en fait de sociologie, la Russie n'avait pas de modèles à prendre en Occident, étant arrivée déjà, par les arteh (associations d'ouvriers) et la responsabilité mutuelle pour le payement des impôts {Krougovaïa porouka), à réaliser une forme supérieure de groupement social. Un soir il s'était laissé aller à déclamer l'ode de Pouchkine sur l'abolition du servage, et comme, au milieu de l'enthousiasme soulevé par les vers du poète, quelqu'un exprimait des doutes sur la possibilité de réaliser cette réforme autrement que par les voies insurrectionnelles : « Va pour l'insurrection! » aurait-il répondu. On n'en trouva pas davantage à mettre à sa charge ; mais cela suffisait. Au bout de huit mois de détention, le 22 décembre, il fut conduit, en compagnie de vingt et un prévenus, sur la place Siémionovski, où un échafaud était dressé. On déshabilla les prisonniers jusqu'à la chemise par 21 degrés de froid et on lut leur arrêt : c'était la mort. Dostoïevski crut faire un mauvais rêve. Il venait en toute tranquillité d'esprit de communiquer à un de ses compagnons le plan d'une nouvelle composée en prison. « Est-il possible que

nous soyons exécutés? « clemanda-t-il. L'ami auquel l'interrogation s'adressait lui indiqua du doigt une charrette chargée d'objets qui, sous hi bâche dont on les avait recouverts, ressemblaient à des cercueils. Le greffier descendit de l'échafaud et un prêtre y monta, la croix à la main, exhortant les condamnés à se confesser. Un seul, un homme de la classe marchande, obéit à l'invitation.' Les autres se contentèrent de baiser la croix. Dans une lettre adressée à son frère Michel, Dostoïevski a raconté ainsi le dénouement de cette scène tragique : « On brisa des épées au-dessus de nos têtes et on nous fit endosser les chemises blanches des condamnés à mort. Là-dessus nous fumes attachés par trois à des poteaux pour subir notre peine. Comme j'étais le troisième dans le rang, j'ai cru que je n'avais plus que quelques minutes à vivre.' J'ai pensé à toi et aux tiens... J'ai réussi encore à embrasser Plétchéiev et Dourov, qui étaient mes voisins, et à leur dire adieu. Tout à coup on battit la retraite, on nous délia, on nous ramena sur l'échafaud et on nous lut que Sa Majesté nous faisait grâce de la vie. »

L'empereur avait réformé le jugement du tribunal militaire et commué la peine de mort en travaux forcés. La charrette contenait la livrée du bagne, que les condamnés durent aussitôt revêtir. L'un d'eux, Grigoriev, avait perdu la raison.

Dostoïevski supporta mieux l'épreuve. Ce fut toujours sa conviction que, sans elle, il serait de lui-même arrivé à la folie. Par un singulier effet de réaction, le bagne le trempa au physique et au moral. Ces tempéraments moscovites, où gîtent d'obscurs atavismes, héritage de siècles de misère, ont une puissance incalculable de résistance. Au bout de quatre années, l'horrible a maison des morts » rendit le romancier à la vie commune avec un corps plus

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vigoureux, des nerfs apaisés, un esprit mieux équilibré. Il dut passer trois années encore dans un régiment, comme simple soldat, après quoi il eut, avec le grade d'officier, la permission de résider à Tver, puis à Pétcrsbourg. Il collabora au « Temps », la revue rédigée par son frère Michel, publia un premier recueil de ses œuvres, et, en 1860, fit paraître un nouveau roman « Hunnhés et offensés », auquel les lecteurs firent un accueil assez froid. On peut les en excuser. Vania et Natacha, le héros et l'héroïne du livre, sont encore des parents de Diévouchkine, mais avec un trait qui rend moins intéressantes la résignation et la douceur qu'ils opposent à leurs souffrances : ce sont des victimes volontaires. Aimant Natacha de tout son cœur, Vania l'engage, on ne saurait trop savoir pourquoi, cà épouser le jeune prince Valkovski, auquel elle s'est livrée. Son rôle de confident favorisant des amours qui le désespèrent flotte entre l'équivoque et le ridicule. Éprise à la folie de son prince, Natacha consent cependant à épouser Vania. Elle est déconcertante et son amant invraisemblable de sottise et d'étourderie. Le vieux Valkovski, père de ce nigaud, joue les traîtres de mélodrame. La petite Nelly, sa fille naturelle et sa victime, a de la o-râce et du charme, mais avec son nom anglais, elle arrive" directement d'outre-mer. Dickens scripsit. Au résumé, sous l'influence de nouvelles et rapides lectures, Dostoïevski a simplement refait un roman sentimental du xviii^ siècle, en y introduisant des réminiscences d'Eugène Sue qui fut toujours pour lui un auteur favori. D'après certaines indications, le livre contiendrait aussi une part de souvenirs personnels.

Ils avaient mal inspiré l'auteur; mais celui-ci ne devait pas tarder à se relever de cet échec.

Avant peu, « Les Souvenirs de la maison des morts »

paraissaient (J862), se rencontrant avec « Les Misérables » de V. Hugo. L'admiration générale qu'excite aujourd'hui encore cette description du sombre lieu de douleur où Dostoïevski a laissé quatre années de sa vie, rend ici ma tâche difficile. Je ne saurais, en effet, me défendre contre une impression quelque peu différente que la lecture du livre m'a laissée, voici longtemps. En le relisant, j'y trouve toujours des parties admirables, des tableaux d'une rare puissance, quoique d'un réalisme parfois trop grossier, — dans la scène du bain des prisonniers, par exemple, ou dans les apparitions à l'hôpital des prisonniers qui ont passé par les verges. J'admire encore des coups de sonde profonds dans l'âme humaine, une simplicité et une vérité, dont l'auteur des « Misérables » s'est trop souvent éloigné. L'ensemble reste faux pour moi et inacceptable. Par la confusion d'abord, forcée, a-t-on dit, mais un peu volontaire aussi, entre les deux catégories des prisonniers habitant la maison : condamnés de droit commun et condamnés politiques. Elle était imposée à l'auteur par la censure, soit. La censure laisse partout aux gens une ressource, dont on sait user dans ce pays du silence qu'est la Russie. Mais la vérité, l'excuse de Dostoïevski, si l'on veut, est qu'il n'a pas eu un seul instant l'idée de déguiser son martyre sous un masque d'infamie. Il ne croyait pas à son martyre, comme il ne croyait pas à l'infamie des vulgaires assassins ou voleurs, ses compagnons de chaîne. Lci confusion s'établissait naturellement dans son esprit par l'effet d'une tendance générale, qui porte ses compatriotes à placer la loi morale et la loi politique dans une même catégorie de conventions ayant la même valeur relative. Conventionnelles au même titre et pareillement assimilables leur semblent aussi les infractions à l'une

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OU l'autre de ces lois, comme celles pour lesquelles ou paye des gages aux jeux de société. Le gage une fois payé, on est quitte. Il n'y a plus ni crime ni déshonneur. Vous retrouverez ce trait dans « Crime et Châtiment )). Observez-y les allures du juge d'instruction après qu'il a acquis la conviction que Raskolnikov est bien l'auteur du crime, assassinat suivi de vol, qui vient d'être commis. Après comme avant, il tend la main à l'assassin et le traite en ami. Tourgueniev lui-même, si occidental qu'il soit, pense et sent en Russe à cet égard. Nul écrivain d'un autre pays ne s'aviserait d'assimiler la situation sociale d'un enfant naturel à celle de l'enfant léo-itime d'un père condamné à la déportation pour vol. C'est le cas de Niéjdanov et de Marianne dans « Terres viero-es ». L'idée que le crime est non pas une faute, mais un malheur, et l'idée de la puissance souveraine de l'expiation se trouvent au fond de cette façon de penser et de sentir. Elles dominent l'œuvre entière de Dostoïevski, et le séjour au bagne a eu pour l'effet de les préciser dans son esprit, comme aussi de lui en faire adopter les conséquences extrêmes, mais logiques. Les criminels de droit commun qu'il y rencontra ne songèrent pas un instant, de leur côté, à lui accorder le bénéfice d'une situation moralement supérieure. Il avait transgressé une loi, eux une autre : c'était tout un h leurs yeux. Dostoïevski en fut vivement frappé. Il avait l'imagination romanesque, une sensibilité très grande, aucun fonds d'instruction philosophique. Il se laissa aisément pénétrer par l'atmosphère morale du lieu. Des idées religieuses et mystiques y flottaient, empruntées au fonds commun de la vie russe dans les classes populaires. Il en subit aussi l'influence et par elles communia avec quelques âmes simples de criminels résignés. Après avoir

refusé de se confesser sur l'échafaud, il lut en compagnie de ces malheureux une bible, don de la femme d'un Décembriste rencontrée sur le chemin de l'exil et seul livre autorisé au bagne, et arriva non seulement à se résif^ner , lui aussi, mais à se reconnaître coupable. Seconde note fausse du livre.

Par une erreur d'interprétation qui montre le danger des artifices cryptographiques imposés à la littérature du pays, les passages où se traduit ce sentiment ont passé aux yeux de quelques critiques pour protestatoircs! L'erreur est évidente. Dostoïevski, cela est clair, sympathise avec ses codétenus de toutes les catégories. Il a une admiration sincère pour la force, l'énergie brutale de quelques bandits, et cherche à s'en justifier en mettant en valeur les traits de bonté, de générosité qu'il découvre sous leur rude écorce. Mais c'est simplement un écho de l'école romantique et des idées humanitaires de l'Occident. A part cela, le livre crie la soumission, l'état d'àme d'un homme qui non seulement a accepté sans révolte un châtiment tout au moins disproportionné, mais qui en a reconnu la justice et la légitimité. Et toute l'attitude ultérieure de Dostoïevski est pour le prouver. Non seulement il ne posa jamais pour un martyr, mais il évita toute allusion à ce passé douloureux, de l'air d'un homme qui n'y verrait qu'une souillure efFacéc et rachetée.

Le sujet de « La Maison des morts » a été récemment repris par Melchine dans des esquisses assez réussies.

De 1862 à 1866, Dostoïevski eut encore des moments difficiles. Il séjourna quelque temps h l'étranger et ne fit pas le meilleur emploi de ce premier contact avec le monde occidental. Où imagineriez-vous que soient allées les curiosités de cet homme doublement sacré pour la vie idéale par le talent et la souffrance? Le barbare qu'il

était au fond et le grand enfant qu'il devait rester toujours firent leurs preuves en cette occasion. Il s'en fut à Baden-Baden — et y laissa jusqu'aux vêtements de sa femme! Il était joueur incorrigible et devait jusqu'à son second mariage demeurer constamment dans d'atroces difficultés d'argent, que ses gains considérables ne parvenaient pas à conjurer. A Florence, à peine avait-il mis les pieds aux Uffizi qu'il sortait, ennuyé. Il passa son temps à causer, au café, avec un compagnon de voyage et à lire. « Les Misérables « paraissaient à ce moment. Il dévora le livre et s'en souvint dans « Crime et Châtiment ».

En 1863 il perdit sa première femme, Marie Dmitrievna ïsaïev, qu'on a identifiée avec la Natacha des « Pauvres gens », et l'année d'après, la mort de son frère Michel, €n le laissant seul à la tête de la revvie qu'ils rédigeaient, le jeta dans un désastre. Il n'avait rien d'un administrateur. Il était à bout de ressources quand, en 1866, le succès de « Crime et Châtiment » vint le tirer pour quelque temps d'une situation désespérée.

Raskolnikov , 1 étudiant qui se reconnaît le droit à l'assassinat et au vol en vertu de théories scientifiques mal ajustées, n'est pas un personnage dont le romancier russe puisse réclamer l'invention. Dostoïevski avait lu probablement les œuvres de Bulwer Lytton, avant ou après celles de V. Hugo. Eugène Aram^ le héros du romancier anglais, est à la vérité un criminel d'un autre ordre et d'essence supérieure; dans son forfait, il ne voit pas seulement, comme Raskolnikov , un moyen rapide d'arriver à la fortune, mais encore, plus noblement, un grand et solennel sacrifice à la science, dont il a conscience d'être le pontife. Comme Raskolnikov, à part cela, il ne tire aucun profit du butin qu'il a recueilli; il

l'enfouit de même et de même est pris non de remords mais de regrets, douloureusement obsédé par la pensée que les hommes ont maintenant barre sur lui, qu'il n'est plus au-dessus de leur curiosité et de leur malice; torturé par la conscience d'un changement total dans ses relations avec le monde. Sujet et récit dans leurs lignes essentielles apparaissent ainsi identiques, — moins l'expiation volontaire de la fin. Ce trait est à part, mais n'appartient pas davantage en propre à Dostoïevski. Dans « L'Auberge » [Postoïalyï Dçor) de Tourgueniev, poussé au crime par sa femme, le paysan Akime se punit lui-même, en allant mendier, résigné et doux. Quelques interprètes ont imaginé, il est vrai, une transformation du sujet et du personnage, en faisant de Raskolnikov un criminel politique, déguisé comme l'aurait été Dostoïevski luimême dans ses « Souvenirs de la maison des morts ». Cette version me paraît résulter d'une nouvelle confusion. Deux ou trois jours avant l'apparition du livre, un crime à peu près identique avait été commis à Saint-Pétersbourg sous l'influence apparente des doctrines nihilistes, mais sans aucun mélange d'élément politique. Ces doctrines, telles que Tourgueniev les a personnifiées dans Bazarov, ont en effet une portée générale. Elles contiennent en germe tous les attentats, d'ordre privé aussi bien que d'ordre public. Et le grand mérite de Dostoïevski est précisément d'avoir montré comment, se développant dans une pensée solitaire, ce germe est susceptible de devenir une maladie sociale. Sur ce terrain de psychologie et de pathologie sociale, le grand romancier ne doit plus rien à personne et sa part y est suffisante pour compenser les imperfections que j'aurai à relever dans son œuvre.

Le motif psychologique initial n'est au fond ici que cet individualisme dont l'école slavophile a imaginé de faire

le principe de la vie nationale, autrement dit un égoïsmc illimité, qui, contrarié par les circonstances, réagit violemment et monstrueusement. Comme Bazarov, Raskolnikov se montre d'ailleurs plein de contradictions, quelques-unes si invraisemblables qu'on a pu se demander si l'auteur n'avait pas voulu peindre un cas de folie. Voyez cet égoïste dépensant les derniers roubles qui lui restent pour faire enterrer Marméladov, un ivrogne que l'on vient de ramasser dans la rue et qu'il a vu pour la première fois de sa vie quelaues heures auparavant. A ce point de vue, Eugène Aram a, psychologiquement même, plus de consistance, comme aussi plus de hauteur morale. Raskolnikov n'est qu'un pauvre détraqué, de tempérament mou, d'intelligence trouble, qui porte dans sa petite tète une idée trop grosse pour elle. Il s'en aperçoit quand, après avoir accompli son crime, des hallucinations, des terreurs folles viennent lui prouver que sa prétention de prendre rang parmi les hommes forts n'était qu'une illusion. Et l'idée fixe qui l'a conduit à l'assassinat et au vol fait place h une autre idée fixe, qui est d'avouer son crime. Mais là encore il manque de courage et de franchise; il prend les voies obliques, et, après avoir rôdé autour du bureau de police, il va porter sa confession chez Sonia.

La figure de Sonia, type banal en Russie, et ailleurs, de fille publique moralement chaste, très banalement choisie aussi pour enseigner à Raskolnikov les vertus de l'expiation, se relève par un trait d'originalité réelle : son humilité sincère. R.este à savoir si cet élément de rédemption morale a plus de vérité que les autres, multipliés à l'infini dans l'imagination de l'auteur de «Manon Lescaut )> et de tous les devanciers de Dostoïevski, et s'il ne convient pas d'admettre que certains états moraux,

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comme certains états physiques, entraînent une déformation organique, rebelle à tout essai d'orthopédie rédemptrice. Sonia est un ange qui va tous les soirs au ruisseau et se blanchit les ailes tous les matins en lisant l'évangile. Autant vaut imaginer un coltineur qui redresserait son dos voûté par les sacs de charbon en faisant de la gymnastique suédoise.

La puissance de l'auteur dans l'évocation de ses figures et dans l'analyse des sentiments et des impressions auxquels ils obéissent est grande ; les effets de terreur et de pitié qu'il obtient ne se laissent pas contester. Soit au point du vue artistique, cependant, soit au point de vue scientifique, puisqu'on a voulu y voir de la science, son procédé prête h de nombreuses objections. Il consiste à reproduire à peu près les conditions dans lesquelles la vie usuelle nous met à même de connaître un caractère. Sans se mêler donc de nous dire qui est Raskolnikov et ce qu'il vaut, le récit reproduit devant nous mille petits incidents, d'où la personnalité intime du héros se dégage par à-coups successifs. Et, comme la réalité ne se charge pas de présenter ces incidents dans un ordre logique, en commençant par les plus instructifs, le romancier l'imite à cet égard. Dès la seconde page nous savons ainsi que Raskolnikov se prépare à assassiner une vieille usurière, et c'est seulement à la fin du volume que nous apprenons, par surcroît, qu'il a publié dans une revue un article, où il s'est appliqué h justifier théoriquement son sinistre dessein. A part l'ennui imposé au lecteur par cette méthode et la tension cérébrale qu'elle réclame de lui, le résultat est une image nécessairement confuse. Autre défaut, commun, celui-ci, à la plupart des romanciers russes : leur art ressemble au style architectonique du constructeur de l'église de Saint-Basile à

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Moscou. En la visitant, vous êtes surpris de voir cinq ou six édifices enchevêtrés l'un dans l'autre. Il y a au moins autant de fables distinctes dans « Crime et Châtiment )>, qui se relient par un fil à peine perceptible. Mais cette particularité n'a rien de spécifiquement national , et je serais tenté d'en attribuer la responsabilité à l'école anglaise. Voyez le a Daniel Deronda » de George EUiot. Enfin l'œuvre de Dostoïevski se ressent de la façon d'écrire qui lui fut toujours habituelle, sauf dans « Les Pauvres gens » et quelques chapitres de « La Maison des morts », et qui fut celle d'un feuilletoniste, brûlant le papier et tirant à la ligne. Aujourd'hui encore la séparation, si nettement établie en France entre le roman d'art et l'autre, qui n'a pour objet que d'attirer et de maintenir la clientèle populaire des journaux à fort tirage, n'existe pour ainsi dire pas dans les pays slaves. Toujours à court d'argent et en peine de copie à livrer, Dostoïevski en arriva un jour à demander un sténographe pour aller plus vite. On lui envoya une jeune fille, Anna Grigorevna Svitkine, — dont il fit sa seconde femme. Un désir impétueux de commerce ininterrompu avec le public, une ambition d'influence constante contribuaient à cette production fiévreuse, où il usait son talent et sa vie. Les inconvénients en sont sensibles dans « Crime et Châtiment )). Comparez les deux apparitions de Sonia au commencement du livre : jolie à la première présentation, elle devient laide h la seconde.

Ils s'aggravent dans les œuvres qui suivent : « L'Idiot » (1868), « Les Possédés » (1873), et surtout « Les frères Karamazov ». La première se ressent de l'influence de Tolstoï, en une application un peu singulière de la doctrine évangélique prêchée par le prophète de lasnaïa Poliana et de la parole du Maître : « Soyez comme les

petits enfants ». Un cerveau atteint dans quelques-uns des ressorts que nous considérons comme essentiels et qui ne nous servent que pour le mal peut rester supérieur aux autres intellectuellement et surtout moralement : telle est la thèse de « L'Idiot ». Pour l'établir, Dostoïevski met en scène dans le prince Muichkine un type assez proche de Vinnocent des campagnes, mais haussé de plusieurs degrés sur l'échelle sociale et reconstruit scientifiquement avec les données de la physiologie. Avec une part d'autobiographie curieusement documentaire — « l'Idiot » est épileptique — il y î» 1^ quelques éléments d'un problème sérieux : la normalité des phénomènes de folie et leur classification dans l'ordre des phénomènes passionnels, mais aussi, et surtout, beaucoup d'enfantillages et de ces « trous de taupe psychologiques », dont a parlé Tourgueniev et où se complaisait la fantaisie de Dostoïevski.

« Les Possédés » sont une réplique aux « Pères et Enfants » de Tourgueniev, qui s'y trouve figuré lui-même et ridiculisé, en compagnie de Granovski et de quelques autres représentants de V occidentalisuie . Dostoïevski ne pouvait se consoler d'avoir été devancé dans l'interprétation générale d'un phénomène social tel que le nihilisme, dont son Raskolnikov n'avait offert qu'une image partielle et mal comprise. On ne peut dire qu'il ait entièrement réussi dans la revanche qu'il se promettait. Enigmatique et confus, fortement marqué de traits romantiques, qui semblent empruntés de-ci de-là au « Corsaire » de Byron, à r « Hernani » de Victor Hugo et aux démagogues aristocratiques de George Sand, d'Eugène Sue, de Charles Gutzkow et de Spielhagen, Stavroguine, le héros principal du roman, révolutionnaire par désœuvrement, est un type archaïque et point russe spécifiquement. La fable

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a des complications excessives et un dénoûmcnt d'une mélodramatique extravas^ance. Mais Dostoïevski a su saisir et mettre en relief le trait essentiel qui avait échappé à Tourgueniev, l'élément qui a fait la force du nihilisme en action. Et, en l'indiquant non dans les idées va^Tues, confuses ou nulles d'un groupe de cerveaux mal équilibrés, non dans l'organisation incohérente ou fictive d'un parti politique sans consistance, mais dans la tension paroxyntique d'un faisceau de volontés exaspérées, il a fait œuvre d'historien.

« Les frères Karamazov » ressemblent à un édifice dont on n'aurait bâti que la façade. L'auteur avait conçu le plan de ce livre en 1870 déjà, pendant un séjour de quelques mois à Dresde. L'œuvre devait avoir cinq parties, et, sous un autre titre : « Vie d'un grand pécheur )>, représenter l'existence de plusieurs générations depuis Tchadaiev. « Guerre et Paix « venait de paraître, et il s'agissait cette fois pour Dostoïevski de rivaliser avec Tolstoï. Il a réduit, depuis, les cinq parties projetées à deux et n'a achevé que la première, qui, à elle seule, forme quatre gros volumes. Il a essayé d'y figurer le mouvement intellectuel des années soixante, avec son exaltation et son idéalisme révolutionnaire. Les deux frères aînés sont censés personnifier symboliquement les deux phénomènes morbides qui ont accompagné cette crise : maladie de volonté chez Dmitri, un homme immoral, maladie de pensée chez Ivan, un détraqué cérébral. Le troisième frère, Aliocha, — un portrait, croit-on, du philosophe Soloviov, dont j'aurai à faire mention plus loin, — porte en lui le symbole de la Russie saine, échappant à l'égarement intellectuel et à la perversion morale par la foi nationale et par l'amour : un être de douceur toujours et d'indulgente bonté. On a voulu

encore voir, car Dostoïevski a négligé les explications personnelles, dans les deux premiers frères une double représentation de la Russie européanisée et de la Russie inculte, et dans le troisième l'image de la Russie de l'avenir, parvenant à harmoniser les éléments nationaux de culture avec les idéals humanitaires empruntés à l'Occident. Mais cette image ne devait se préciser que dans la seconde partie. Dans la première, la figure d'Aliocha restant encore h l'arrière-plan, l'interprète des idées philosophiques, religieuses et sociales, conçues par l'auteur en un ensemble doctrinal, est Zosima, un moine du cloître, où Aliocha fait son noviciat. Or Zosima veut que le novice commence par une expérience préliminaire de la vie mondaine, et, à cet effet, il l'engage à se marier. Ainsi, dans la pensée de l'auteur, se dégage le principe fondamental de son enseignement : la liberté de l'homme moral et religieux dans son effort pour le perfectionnement intérieur.

Je ne prétends pas arriver à une grande clarté dans mon propre effort d'exégèse. On m'excusera. Je suis un pauvre docteur en mysticisme, et je serais étonné si on me prouvait que Dostoïevski lui-même y avait des vues bien nettes. Peut-être en montant au septième ciel, dans la seconde partie, avec son Aliocha, eùt-il trouvé et montré à nos yeux d'autres lumières. Dans la première partie nous restons en enfer, un enfer dantesque, avec des cercles concentriques pour les différentes maladies de l'âme et de l'intelligence qui s'y débattent aux portes du paradis dont Aliocha a la clef. Les cas de perversion morale comportent un remède et une espérance : l'acceptation humble d'un châtiment même injustement appliqué, mais mérité par le crime de toute une vie de débauche. C'est le lot de Dmitri, faussement inculpé et condamné

comme parricide. Devant les malades intellectuels, au contraire, le Jasciate ogni speranza s'inscrit en lettres de feu. Infectant la conscience elle-même, le mal obstrue la voie du salut, et Ivan, intellectuellement complice du crime dont Dmitri portera la peine, paraît plus coupable que lui.

Avec une grande richesse de motifs psychiques, une symphonie entière, orchestrée sur toutes les cordes de l'âme humaine, le livre offre une somme précieuse de renseignements sur la vie morale, intellectuelle et sociale de la Russie contemporaine. Je doute que ce trésor soit accessible à la moyenne des lecteurs européens. Dostoïevski lui-même se rendait compte du défaut de mesure et de proportion qui dès le début a compromis l'équilibre de son œuvre. Elle contient néanmoins encore dans la légende épisodique de l'Inquisiteur les pages les plus puissantes peut-être qu'un écrivain russe ait tracées jusqu'à cette heure. Au milieu de discussions philosophiques et religieuses pénétrées du plus pur esprit byzantin, interminables, obscures, remplies d'arguties, l'auteur met en présence un Inquisiteur d'Espagne, qui vient d'ordonner un autodafé, et le Christ revenant une seconde fois sur la terre. La foule a reconnu le doux Prophète sur la place publique, où se dresse le bûcher; elle l'entoure, elle l'acclame. L'ordonnateur des supplices le fait arrêter et vient le trouver dans sa prison. En termes impérieux, il lui reproche d'avoir légué à ses disciples un enseignement impossible à mettre en pratique. « Tu es venu les mains vides; tu as repoussé les offres de Satan pour convertir les pierres en pain; tu as prétendu gouverner les hommes par l'amour seul : vois où ils en sont et où nous en sommes ! Ils se moquent de l'amour et demandent du pain; nous leur en donnons et ils acceptent nos

chaînes. Demain je te ferai brûler. Di.vL » Pour toute réponse, le Christ tend au prêtre implacable ses lèvres exsangues. Alors celui-ci, ouvrant la porte du cachot, crie à son prisonnier : « Va-t'en! Et ne reviens jamais, jamais ! »

Grâce h sa seconde femme, qui, sans éducation supérieure, montrait une entente admirable de son rôle et devenait une véritable providence pour l'écrivain désordonné, Dostoïevski connut vers la fin de sa vie des années heureuses. Il paya ses dettes et eut un intérieur confortable. En même temps, par la publication périodique du « Carnet d'un écrivain » (1873), puis par sa collaboration au « Grajdanine » (Le Citoyen) du prince Mechtcherski, il exerçait une influence considérable. En 1880, le succès d'un discours prononcé à l'occasion de l'érection du monument de Pouchkine prit les proportions d'une apothéose. Depuis son retour de Sibérie, l'auteur de « La Maison des morts » était rangé tantôt parmi les conservateurs, tantôt parmi les slavophiles. En réalité, il se séparait des premiers par ses tendances démocratiques, des autres par l'absence de tout élément historiosophique dans ses créations et de toute préoccupation idéaliste. Il ne cherchait pas h voir l'homme russe en beau ; il l'aimait, sans prétendre qu'il fût aimable, et non pour sa façon d'être qu'il jugeait répréhensible h beaucoup d'égards, mais pour son àme qu'il estimait perfectible, capable surtout de pardon, comme de repentir, et élevée par là à une hauteur morale, que la boue matérielle de son existence ne pouvait atteindre. Il exprima éloquemment cette idée dans son discours, en y joignant des aperçus nouveaux que le goût d'une popularité naissante paraît bien avoir seul inspirés, car ils ressemblent à des gageures et contredisent quelques-unes de ses propres opinions le plus

constamment exprimées. La supériorité morale du peuple russe basée sur l'humilité et la douceur est un de ces paradoxes. J'ai dit, au début de ce livre, ce que les conditions historiques, sociales, climatériques du développement national m'ont paru avoir mis, à cet égard, d'éléments contradictoires dans un tempérament qui est encore en voie de formation. Dans le discours de Dostoïevski, la nouvelle « nation élue », appelée à réaliser sur terre le royaume de Dieu, parce qu'elle ne s'isole pas orgueilleusement en elle-même; parce qu'elle est disposée à voir un frère dans chaque étranger et un malheureux plutôt qu'un malfaiteur dans le plus grand criminel ; parce que, seule, elle a incarné l'idéal chrétien de l'amour et du pardon, cette héritière présomptive de Juda appartient simplement au cycle des idées messianiques, où le panslavisme s'est trouvé un jour englobé. Sur un point cependant, l'orateur a accentué sa divergence avec les slavophiles, en vantant l'aptitude du génie national à s'assimiler les cultures étrangères, par quoi le Russe a réussi, ou réussira à réaliser encore ce type du vsictchéloviék (hommetout), qui depuis a été l'objet de quelques plaisanteries, mais qui sur le moment, grâce à la parole enflammée de Dostoïevski, souleva un transport d'enthousiasme. Les slavophiles eux-mêmes y participèrent, pardonnant h l'orateur cette dérogation au credo commun, en raison de la part qu'il faisait en même temps à la foi orthodoxe dans la conception des hautes destinées promises à l'avenir national.

Ivan Karamazov, martyr du doute, semble bien pourtant avoir précédemment représenté un coin de conscience et d'expérience intime dans le moi de l'auteur. La légende de l'Inquisiteur est d'une orthodoxie quelque peu suspecte. Et plus expressif encore, à ce sujet, semble, dans

« Les Possédés » , le dialogue entre Chatov et Stavroguine, celui-ci demandant à celui-là s'il croit à Dieu. « Je crois à la Russie, je crois à l'Église orthodoxe,...

je crois au corps du Christ;... je crois que la nouvelle

venue du Christ aura lieu en Russie

— Mais à Dieu? à Dieu?

— Je... je croirai aussi à Dieu! »

Au fond, le pra^osla^ié (foi orthodoxe) semble bien n'avoir eu, aux yeux de Dostoïevski, que la valeur d'un élément de consistance nationale. Chatov le dit : « Il n'y a pas de grand peuple historique sans un dieu national «. Mais assurément aussi, depuis son séjour à la « Maison des morts », sinon avant, le romancier s'était nettement séparé du Sturm und Drang intellectuel des années soixante et de son matérialisme. Entre lui et les révolutionnaires de l'époque un seul trait d'union subsistait : le désir de trouver une nouvelle vérité en dehors de la tradition. Cette vérité, Dostoïevski la concevait dégagée des formes extérieures, des convenances sociales, et c'est ainsi qu'une fille publique pouvait à ses yeux, comme aux yeux de Tolstoï, être très supérieure, moralement, à une femme de conduite irréprochable au point de vue des devoirs extérieurs. Raskolnikov, Sonia, Dmitri et les forçats de <c La Maison des morts « représentent presque toutes les variétés du crime et du vice, et cepenpant Dostoïevski les aime. Il n'a de haine que pour l'orgueil individuel, la présomption et le mensonge. Encore incline-t-il au pardon. Il pardonne h tout le monde, et presque au vrai parricide Smiérdiakov. Et toutes ces indulgences plénières constituent sa vraie doctrine, un évangile nouveau à peu près réduit aux trois paraboles du malfaiteur repentant, de l'enfant prodigue et de la femme adultère.

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