HTTÉRATURE HL'SSE. OO
Le discours sensationnel fut publié dans l'avant-dernier numéro du « Carnet d'un écrivain ». Le numéro suivant parut, — en janvier 1881 — le jour de l'enterrement du grand écrivain. Depuis longtemps, il n'y avait de vivant en lui qu'un paquet de nerfs, fouettés sans relâche et soutenant un organisme usé par un surmenage perpétuel. Une maladie foudroyante en eut raison. Les étudiants voulurent porter derrière le cercueil les fers de l'ancien forçat. On était au plus fort des attentats nihilistes, un mois avant celui qui devait coûter la vie au souverain et pendant l'essai libéral de Loris Mélikov. Celui-ci eut assez de raison pour interdire cette réédition d'une page que l'auteur avait lui-même arrachée du livre de sa vie ; mais l'enterrement n'en fut pas moins, par un contresens ironique, comme une revue de l'armée révolutionnaire, déployant ses forces avant l'attentat prochain, qui devait manifester sa puissance et préparer sa ruine.
Au point de vue du développement de ses idées, la carrière de Dostoïevski montre deux étapes bien distinctes : jusqu'en 1865, la période progressive et analytique dans le sens général du mouvement intellectuel des années quarante; après 1865, la période de recul et de polémique agressive contre ce même mouvement. « Les Souvenirs de la Maison des morts )) occupent, à ce point de vue, une place h part. La forme y est d'abord beaucoup plus simple que dans les autres parties de l'œuvre du grand écrivain et le fond est libre de tout doctrinarisme. L'idée, développée plus tard par l'auteur, que le bagne peut devenir un élément d'amendement moral ne s'y trouve indiquée d'aucune façon. Dans un sens tout à fait opposé, Dostoïevski y constate l'absence de toute trace de repentir chez les détenus. 11 affirme même positivement que la prison n'est pas pour les améhorer. Le fait
a son explication : Dostoïevski a écrit ce livre avant de venir h Saint-Pétersbourg et d'y subir l'influence d'un groupe de slavophiles qui l'attira. J'ai dit déjà qu'il ne se confondit jamais entièrement avec ce groupe. Avec lui, il chercha la rénovation de l'homme russe pa?- les ^oies nationales; il lui faussa compagnie en cherchant les éléments de cette rénovation non dans les traditions du passé, dans les formes extérieures de l'existence, mœurs, coutumes, vêtements, mais dans l'âme nationale, qu'il voyait pure et lumineuse sous la couche de crasse et le voile d'ignorance dont le passé l'avait recouvert. Un trait commun le rapproche cependant encore et des slavophiles et de Tolstoï : la répudiation de la civilisation occidentale, comme principe unique devant présider au développement de la culture nationale, et l'appel à la foi des masses populaires, comme complément nécessaire de ce développement. Dans cette direction, Tolstoï est arrivé à la théorie évangélique de la non-résistance au mal et Dostoïevski à la théorie évangélique du rachat et du relèvement par la souffrance. Mais là leurs chemins devaient se séparer. Par un côté de sa doctrine, qui, on le sait, comporte beaucoup de contradictions, Tolstoï est un indi' vidualiste pour qui le perfectionnement du moi intime est le but suprême. Si la raison d'État y fait obstacle, il se déclare prêt à supprimer l'État. Dostoïevski, lui, est essentiellement communiste. Liberté et perfectionnement individuels lui importent peu; il est disposé à les sacrifier sur l'autel de cet idéal humanitaire, dont la réalisation lui semble dévolue à la nation élue, la Russie. C'est un point de vue diamétralement opposé à celui de Tolstoï mais, contrairement aux Slavophiles qu'il paraît y rejoindre, Dostoïevski n'a pour l'Occident ni haine ni; mépris. Il entend réconcilier les deux principes, occi-
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dental et oriental, et veut que la Russie ait pour mission de réaliser ce compromis. Contrairement encore à ses amis de la dernière heure, il croit h l'accomplissement prochain, presque immédiat, de sou rêve. C'est l'idée exprimée et dans 1' « Avertissement )> précédant la puhUcation du c( Temps », en 1861, et dans le discours
de 1880. .
Cette préoccupation constante d'une « âme nationale » à dégager des obscurités et des misères morales de l'existence c'ommune a fait de Dostoïevski un analyseur, avant tout, du for intérieur. Les descriptions du monde extérieur tiennent peu de place dans ses romans, et il s'y iette habituellement en dehors de la réalité, comme dans cette scène de « L'Idiot », où le prince Muichkine voit sa datcha envahie par des inconnus qui l'insultent. Dostoïevski n'est réaliste qu'en psychologie. Il tient, d'autre part, à l'école romantique par sa prédilection pour les situations extrêmes, exceptionnelles. Et encore par le subjectivisme constant, qui le porte à se mettre à tout propos en scène, même comme sujet d'observation médicale. Les médecins avaient beau lui recommander de ne pas penser à ses crises périodiques d'épilepsie! Lui-même se tenait d'ailleurs pour un réaliste absolu et essentiellement objectif; car, s'il tirait tout de sa substance, celle-ci n'était-elle pas une réalité? Il considérait comme réels et existant en lui-même les phénomènes d'abjection ou de dépravation morale, qu'il se plaisait h analyser, ceci en vertu du principe proclamé par lui « qu'd y a du bourreau dans chaque homme ». Que chaque homme recelât pareillement un assassin ou un voleur, il n'en doutait pas davantage. « Ce sont, répétait-il, des phénomènes très ordinaires; nous n'y prenons seulement pas o-arde. » M. Octave Mirbeau a récemment repris cette thèse
dans « Le Jardin des supplices » . Le besoin que Dostoïevski avait, en commun avec Nékrassov, de se confesser et aussi de torturer les nerfs de ses lecteurs, s'y rattachait. Au milieu des paroxysmes de sa terrible maladie, il éprouvait, disait-il encore, la sensation de recevoir le châtiment d'une faute, d'être un grand criminel.
Au fond, il était un demi-halluciné, avec une lucidité merveilleuse comme observateur des maladies de l'esprit et une merveilleuse inspiration comme poète de la « fièvre morale w. Ses personnages sont pour la plupart des voyants. Aliocha Karamazov lit dans les âmes et voit les objets cachés. Le moine Zosima prévoit que Dmitri sera accusé du plus horrible des crimes, et, dans le sens de la mystique chrétienne, il se meta genoux devant lui comme le plus coupable et par là destiné à devenir un instrument de guérison morale pour ses frères. Le psychiatre connu M. Tchij a admis, d'autre part, que ces personnages sont pour un quart de purs aliénés, et il admire, à ce point de vue, le savoir ou l'intuition de l'écrivain ; de même qu'un des criminalistes les plus distingués de la Russie, M. Koni, l'a présenté en 1881 comme un confrère, dans une lecture faite à la Société universitaire des Juristes de Saint-Pétershoursc.
Fils de la ville et du prolétariat, Dostoïevski est moins artiste que la plupart de ses rivaux, issus, eux, de l'aristocratie rurale. Sa facture est lâchée. Rien de fin, d'achevé, ne sort de sa plume. Il a un style tourmenté comme son masque — de faubourien, dirait-on en France, mal dégrossi, génial et nerveux, tout en saillies, en plis, en bosses et en creux. Dans son œuvre entière, ce trait est significatif, vous ne trouverez pas une figure attrayante de femme. Alors que ses rivaux sont tous peintres amoureux de la beauté féminine, physique et morale, plus
énergique chez Tourgueniev, plus gracieuse chez Tolstoï, ses femmes h lui tombent dans la grossièreté si elles sont de tempérament vigoureux, ou dans l'inconsistance si la douceur domine dans leur physionomie. Il n'excelle que dans les figures d'adolescentes comme la Nelly des « Humiliés et offensés » et la Lise des « Frères Karamazov )). Encore sa fureur d'analyse l'emporte-t-elle à des aperçus risqués sur l'éveil précoce des instincts sexuels dans ces jeunes tempéraments, où semble percer cette pointe de sadisme à laquelle Tourgueniev, qui n'aimait pas l'auteur de « Crime et Châtiment », a fait allusion dans sa correspondance.
Un très grand écrivain, au résumé, en dépit de ses longueurs et de ses incohérences; un noble esprit, en dépit de ses hallucinations, et une âme haute, bien qu'elle n'ait pas su concevoir, ou garder, le sentiment de certaines fiertés nécessaires et de certaines révoltes légitimes. Dans tout le champ de la littérature contemporaine, il faut arriver à Tolstoï pour monter d'un degré.
Tolstoï.
On a souvent représenté le châtelain de lasnaia Poliana comme un grand chêne, isolé au milieu de la végétation littéraire environnante et la dominant. L'image ne me paraît pas entièrement exacte. J'essayerai de montrer que l'arbre, si majestueux soit-il, a puisé sa sève au même sol nourricier et que sa ramure touche les frondaisons voisines. Je ne saurais d'ailleurs embrasser ici dans son ensemble une œuvre qui n'a pas atteint encore son terme, qui, au moment même où j'écris, s'augmente et s'impose à l'admiration universelle par une création non-
velle, et qui, dans certaines directions, échappe à ma compétence. J'y ferai trois parts, en séparant l'artiste du penseur et du savant. L'artiste est parmi les plus grands qui aient jamais paru. Il n'y a, à mon sens, rien de supérieur, dans aucune littérature, comme vérité, charme et intensité d'émotion discrète à quelques-unes de ses pages, fût-ce dans cette « Résurrection », dont je n'ai pu encore achever la lecture. Tant qu'il y aura des hommes sur la terre, il s'en trouvera, je pense, pour admirer la messe de Pâques, où Katioucha apparait aux côtés de Nekhlioudov, et, dans leur extrême simplicité, les scènes d'amour et de désenchantement qui suivent. Le penseur est ingénieux, mais surtout ingénu. Il pénètre dans le monde des idées avec les airs d'un conquistador découvrant les merveilles du Mexique; parfois aussi, trop souvent, avec l'apparence d'un Vandale pénétrant dans la plaine romaine. Chose sinsfulière, c'est de son livre sur l'art que se dégage particulièrement cette impression. D'un bout à l'autre, l'auteur s'y donne la figure d'un barbare naïf, en passe de saccager un palais somptueux et de faire litière de ses dépouilles. Il ne se doute pas que ses aperçus sur le rôle social de l'art ne sont que la reproduction des théories déjà développées par un écrivain français, qu'il croit cependant connaître, Guyau, et dont il dénature simplement la pensée par des boutades paradoxales. Il ne se doute pas que sa définition, d'après laquelle l'œuvre d'art a pour but d'éveiller des sentiments identiques ou semblables parmi la généralité des hommes, est vieille comme l'art lui-même, mais ne s'est jamais appliquée qu'aux arts que les Grecs appelaient musicaux, en y comprenant la poésie, et ne saurait comprendre les arts plastiques, architecture, peinture, avec le rôle en partie utilitaire, qui leur est dévolu. Il ne se doute pas
que la mission attribuée par liti à l'art, qui serait de réaliser l'union fraternelle entre les hommes, a été, de Jean- Jacques à V. Hugo, le mot d'ordre de tout un siècle de littérature française. Il ne se doute pas que sa conception de l'art, comme moyen de communion entre les hommes s'unissant par les mêmes sentiments, peut aussi bien s'adapter à la religion, h la morale, à la science, à toutes les activités qui ont une valeur sociale. Devant l'immensité d'un problème, qui, à l'entendre, a retenu son attention et occupé ses veilles pendant quinze ans, il effleure h peine le côté historique de la question, se laisse aller h i raconter — merveilleusement d'ailleurs — les impressions que lui a laissées une répétition de pièce au théâtre de Moscou, pour perdre ensuite son temps h discuter les idées de Papus ou du Sâr Peladan, écrivains qu'il confond, dans une estime ou dans un mépris égal, avec Taine ou Proudhon, comme il confond, dans ses anathèmes, l'art grec, qualifié par lui de grossier, l'art de Michel- Ange, qui lui paraît stupide, l'art enfin de Shakespeare, de Beethoven et de Wagner, qu'il taxe de niaiserie, avec les fantaisies du décadentisme. Si la sincérité peut servir d'excuse en pareille matière, la sienne est hors de question. Il ne refuse pas d'appliquer à ses propres chefsd'œuvre le critérium artistique de son invention, lequel est tantôt l'accessibilité de la masse à l'intelligence des œuvres d'art, c'est-à-dire la glorification de l'imagerie d'Epinal, et tantôt l'impression individuelle et accidentelle. Revenant d'une promenade aux champs dans une disposition d'esprit maussade, sa tristesse est égayée par un chœur de paysannes, qui chantent faux devant le perron de sa maison. Il prononce : c'est de l'art! Un instant après, une sonate de Beethoven exécutée par un virtuose de premier ordre a le malheur de le retenir trop
TOLSTOÏ 3Gt
longtemps, alors qu'il voudrait prendre du repos. Il prononce : ce n'est pas de l'art! Les moujiks de lasnaia Poliana n'ont rien compris aux beautés d' « Anna Karéminc », il prononce encore : le livre est une ordure! Et il se met à composer des contes populaires. Il y renchérit en simplicité et en naïveté sur tous les modèles connus. Il refuse la qualité d'artiste à l'écrivain qui cherche des efîets et s'avise, par exemple, d'intervertir l'ordre naturel du récit, pour mieux tenir en haleine l'attention du lecteur. Mais, après avoir formulé cet arrêt, et s'en être servi pour étayer toute une théorie, il prend la plume pour écrire le premier chapitre de « Résurrection )), et, en nous y montrant sa Katioucha traduite en cour d'assises pour assassinat suivi de vol, il nous laisse ignorer, pendant cent pages, et la nature du crime et les origines de l'accusation et la douloureuse aventure qui a jeté l'innocente jeune femme dans cet abîme. Soyez sûrs qu'il trouvera un jour prochain que ce n'est pas de l'art non plus. Peut-être le pense-t-il déjà! Il est inconscient et « divinement naïf», comme a dit un de ses contradicteurs, au cours d'une enquête instituée par la « Grande Revue » au sujet de ce livre sur l'art, qui comptera parmi les plus curieuses et les plus décevantes manifestations de son prodigieux génie.
Devant le savant traducteur et commentateur des Evangiles je dois me récuser. J'inclinerais, à vrai dire, assez à adopter l'opinion de Max Nordau : « Il parle de la science comme un aveugle des couleurs, n'ayant visiblement aucun soupçon de sa nature, de sa tâche, de ses méthodes et des objets dont elle s'occupe ». Il assiste h une analyse spectrale de la voie lactée, se demande à quoi cela sert, ne trouve pas la réponse et déclare que c'est inepte. En 1894, il commence son livre sur « Le Chris-
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tianisme non comme une religion mystique, mais comme une nouvelle théorie de la vie » par cet aveu candide qu'après qu'il eut fait, dix années auparavant, dans « Ce que je crois », une profession de foi qu'il croyait originale, des lettres de méthodistes et de quakers en grand nombre lui ont appris que son enseignement était depuis longtemps connu et répandu comme « Christianisme spirituel ». Et il ne se doute pas encore de la contradiction et de l'enfantillage où tombe sa nouvelle tentative, alors qu'il s'y emploie à commenter les textes sacrés en dénonçant comme sacrilèofes tous les commentateurs antérieurs, et qu'il y prend pour point de départ d'une attaque à fond contre l'autorité de l'Eglise des documents qui n'ont d'autre caution que cette même autorité.
Mais ce ne sont pas mes affaires. L'artiste et le penseur me suffisent. Encore ai-je d'avance la pénible certitude de ne pouvoir leur faire suffisante mesure.
La biographie du plus glorieux des écrivains vivants est universellement connue, comme son aspect extérieur, comme ses façons quelque peu excentriques de vivre, de se vêtir et de travailler. Après les confidences légèrement impertinentes de M™'' Seuron (« Graf Léo Tolstoï, Intimes aus seinem Leben », 1895), qui a eu le bonheur de vivre quelques années dans l'intimité de l'auteur, et le livre plus récent de M. Serguienko (« Comment vit et travaille le comte Tolstoï », 1898, en russe), nous avons surabondance de documents à cet égard. Nous avons vu le grand homme à pied, portant au bout d'un bâton ses chaussures, qu'il remettra si quelque visiteur indiscret vient le surprendre ; à cheval et à bicyclette ; en blouse d'ouvrier, en touloupe de paysan et en veston de joueur de lawntennis; travaillant dans son cabinet, qui ressemble à une casemate; tirant l'alêne et fauchant son blé, ou plutôt
celui des autres. La légende veut, en effet, qu'il ait écrit « La Puissance des ténèbres » au lit, après une courbature prise en aidant un de ses humbles voisins du village de lasnaïa Poliana à rentrer une moisson menacée. Nous savons qu'il est végétarien et qu'il s'est interdit l'usage du tabac, bien que jM™° Seuron prétende l'avoir surpris en flagrant délit de tranches de roastbeef avalées à la dérobée et de bouts de cigarettes fumés dans des coins mal cfardés contre l'indiscrétion des institutrices. On ne me soupçonnera pas de vouloir attacher une importance quelconque à ces envers, réels ou faux, d'une personnalité si grandement élevée au-dessus du niveau commun. Il n'en est pas moins étrange qu'un homme ayant donné si passionnément et si sincèrement pour but unique h sa vie entière la recherche du vrai, du simple et du naturel ait prêté h de tels commentaires par une mise en scène incontestablement artificielle et fausse. Je veux bien que des considérations de famille l'aient empêché de la justifier en prenant effectivement place parmi ceux dont il a adopté le costume et dont il se plaît à prendre parfois le métier et les habitudes. L'apparence n'en résulte pas moins d'une pose assez contrariante. Mais c'est la rançon habituelle de toutes les grandeurs humaines, et c'est encore, chez ce très grand homme, le trait atavique du samodoiu'stvo national, non effacé par une éducation qui fut chez lui originellement très sommaire et très superficielle.
Léon Nicolaiévitch Tolstoï est né en 1828, nul ne l'ignore, à ce même village qu'il habite aujourd'hui et que des visiteurs venant de tous les points du globe vont chercher au fond du gouvernement de Toula. La terre appartenait à sa mère, une Volkonskaïa, dont l'auteur de « Guerre et Paix » a évoqué la figure idéale sous les
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traits de la Princesse Marie. La noble femme étant morte avant qu'il eût atteint l'âge de trois ans, une parente éloignée, M"" Tatiana Alexandrovna Ergolskaïa, la remplaça auprès de lui et de ses trois frères aînés. Peu après, leur père mourait aussi, laissant des affaires embarrassées. Pour des raisons d'économie, on fit quitter à Léon Nicolaiévitch la maison de Moscou, où la petite famille était installée, et on le renvoya à la campagne, où, entre précepteurs allemands et séminaristes russes, son éducation périclita. En 1841, M™' louchkov, chargée de la tutelle, s'en aperçut et fit en sorte que le jeune homme pût continuer ses études à Kasan, puis à Pétersbourg, d'où il revint en 1848, ayant obtenu un diplôme universitaire, mais « ne sachant rien à la lettre », d'après son propre témoignage (« Éducation et Instruction »). Sa vocation littéraire paraît ne s'être prononcée que deux ans plus tard, à la suite d'un séjour au Caucase, où il accompagna son frère Nicolas, qui y servait. Pour demeurer dans un pays qui lui plaisait, Léon Nicolaiévitch s'engagea lui aussi, en même temps qu'il concevait le projet d'un grand roman, dont ses souvenirs de famille fourniraient la matière. L'idée de la « Chronique » d'Akssakov était dans l'air. Le premier chapitre de cette œuvre, qui devait rester inachevée, entra dans la composition de l'essai autobiographique, qui s'appelle : « Enfance, Adolescence et Jeunesse ». Une série de nouvelles : « Le Matin d'un propriétaire foncier », « Lucerne », « Les Cosaques », suivirent, reproduisant le type, cher à Lermontov et à Pouchkine, d'aristocratiques rêveurs, dont les aspirations idéales s'évanouissent au premier contact avec la réalité. Olénine, le héros des « Cosaques », est un autre Aléko, ou un autre Piétchorine, ravi de délasser son ennui et son dégoût du grand
monde au sein de la sauvage nature du Caucase, jusqu'au jour où la sauvage IMarianka lui révèle l'abîme qui subsiste entre son tempérament d'homme civilisé et les éléments primitifs auxquels il a prétendu mêler son existence.
Ce thème, vous vous en souvenez, est aussi celui du « Mariage de Loti », sans qu'il soit possible de soupçonner une imitation. Il importe peu d'ailleurs. Tolstoï lui-même, dans ces premières créations, vivait notoirement sur le fonds commun de la littérature nationale. Ses premières impressions de religiosité mystique datent également de cette époque, liées à une aventure dont il a confié le secret à son ami Pogodine. Ayant joué, après avoir pris l'engagement de ne plus toucher aux cartes, et ayant perdu sur parole une somme qu'il ne savait comment se procurer, à bout de ressources et désespéré, il dit une prière ardente et s'endormit, s'en remettant au ciel pour le tirer de ce mauvais pas. Au réveil, une lettre,
qu'il ne pouvait attendre d'aucune façon, lui apporta l'ar-
o-ent dont il avait besoin.
Il resta au Caucase jusqu'en 1853, prenant part à toutes les expéditions, partageant toutes les fatigues, toutes les privations du simple soldat. De 1854 à 1855 il fit la campagne de Crimée, à l'état-major du prince Gortchakov: il fiofura à la bataille de la Tchernaïa et à l'assaut de Sévastopol. Trois petits chefs-d'œuvre : « Sévastopol en décembre, en mai et en août », reproduisent cette page de sa vie. La maîtrise de l'écrivain y est déjà entière; la peinture minutieuse des détails matériels, l'analyse infinitésimale des motifs psychiques au sein de la mêlée sanglante y atteignent la perfection. Personne avant ni après lui, et pas même Stendhal, n'a transporté sur le champ de bataille une observation aussi
pénétrante des dessous moraux, pour voir et montrer, par exemple, comment le même homme, qui dans le feu du combat a fait figure de héros, peut l'instant d'après devenir un égoïste mesquin. Avec beaucoup de vérité, cette vision et cette représentation des choses comportent cependant déjà une part égale de fantaisie et d'idéologie contestable, et je ne voudrais pas prendre pour mon compte l'appréciation de certains critiques russes traitant d' « almanachs illustrés pour enfants », par voie de comparaison, les comptes rendus contemporains de Russell, qui ont eu leur heure de célébrité. Le correspondant du Times met évidemment dans ses récits moins de haute philosophie. Ses lecteurs y ont-ils beaucoup perdu? Je m'en expliquerai tout h l'heure, avec la franchise que je dois aux miens.
Tolstoï prit sa retraite en 1855, pour partager désormais son temps entre lasnaïa Poliana en été et Moscou et Saint-Pétersbourg en hiver. La publication des œuvres dont j'ai parlé déjà le plaçait, dès cette époque, dans l'opinion publique au niveau de Tourgueniev et de Gontcharov. Il ne s'occupait pourtant encore de littérature que d'une façon intermittente. Pendant que la commission établie par Alexandre II préparait le grand acte de l'émancipation des serfs, le pamiéchtcldk de lasnaïa Poliana s'assigna comme tâche la solution du problème des écoles populaires, qui n'existaient toujours qu'à l'état de projet. Il semble avoir fait deux séjours à l'étranger, pour cet objet, entre 1855 et 1861. En elle-même, l'émancipation contrariait plutôt ses convictions, et il devait en laisser voir quelque chose dans « Guerre et Paix ». Mais, après le 19 février 1861, il fut un des rares propriétaires qui prirent le parti de vivre à la campagne. Il ne quitta plus lasnaïa Polonia, qui était devenue sa propriété person-
nelle, exerça avec zèle les fonctions d' « arbitre de paix » imiro^>oï possi-édnik) , s'occupa avec ardeur de l'enseignement populaire et entreprit même la publication d'un journal pédagogique qu'il appela du nom de sa terre et où il fit preuve de beaucoup d'originalité. A ses idées sur l'éducation nationale, il mêla des aperçus très paradoxaux sur l'éducation en général, la civilisation et le progrès. Le progrès, à l'entendre, n'était nécessaire que pour un nombre très restreint de gens ayant des loisirs. Pour les autres, il constituait non seulement une superfluité, mais encore un mal. Au fond, il recommençait Rousseau.
En 1862, il épousa la fille d'un médecin, Sophie Andréievna Bers, et se livra entièrement à la vie de famille, dont il n'était pas encore arrivé à condamner certains charmes. Vers 1870 seulement parurent dans « Le Messager russe « les premiers chapitres de son grand roman-épopée « Guerre et Paix «. On sait le succès retentissant et universel de cette œuvre, qui n'eut pourtant pas pour effet de détourner Léon Nicolaïevitch de ses autres occupations. Alors que la Russie entière lisait et commentait les pages qui venaient d'immortaliser son nom, on le vit employant son temps à publier des alphabets et des livres de classe pour les écoles primaires. La collection de ces opuscules est intéressante à consulter; il est curieux d'y voir une intelligence supérieure, aux prises avec l'infiniment petit des intelligences rudimentaires, multipliant des prodiges d'ingéniosité abécédaire et des chefs-d'œuvre de mnémotechnie enfantine. En 1873 seulement, la famine qui désola la province de Samara devait arracher le puissant écrivain à ces humbles occupations. Il visita les lieux du désastre et publia dans « La Gazette de Moscou » le résultat de son enquête per-
sonnelle, qui fît un bruit énorme. L'administration cherchait à cacher les faits pour cacher ses responsabilités. Sans phrases, sans rhétorique, Tolstoï dit simplement ce qu'il avait vu et força le gouvernement de collaborer avec le public dans l'organisation des secours indispensables. La publication, en 1875, du second grand roman de l'auteur, « Anna Karénine », fut suivie, on le sait, d'une nouvelle rupture de sa part avec la littérature d'art. Dans « Ma religion », Tolstoï exposa les raisons de la conversion de Lévine, un des héros de son roman ; puis, dans une série de brochures et de livres, il s'appliqua à éta])Iir dogmatiquement la nouvelle foi du converti, avec lequel il paraissait s'identifier. On put le croire perdu pour les belles œuvres qui l'avaient élevé si haut, et Toui^guéniev, sur son lit de mort, lui adressa cette éloquente objurgation : « Mon ami, revenez aux travaux littéraires. Ce don vous est venu de là d'où tout nous vient... Mon ami, grand écrivain de notre terre russe, exaucez ma prière! » Elle fut exaucée. Entre les deux hommes si bien faits pour s'apprécier il y avait eu des malentendus et des froissements. Tolstoï s'était endormi, devant Tourgueniev, sur le manuscrit de « Pères et Enfants »... Tourgueniev l'oubliait à l'heure des adieux suprêmes, et Tolstoï parut s'incliner devant le vœu suprême de son rival. A travers des incursions de plus en plus hasardeuses dans le domaine de l'exégèse, de la théologie et du mysticisme, où • il m'est de moins en moins possible de le suivre, « La mort d'Ivan Illitch », la « Sonate à Kreutzer », « Le Maître et l'Ouvrier », « La Puissance des ténèbres », rendirent aux lecteurs, en d'heureuses intermittences, l'artiste merveilleux de « Guerre et Paix ». Aujourd'hui nous devons, paraît-il, aux Doukhoborlsy et à l'intérêt que leur porte l'écrivain,
la joie de lire « Résurrection ». Tolstoï avait renoncé depuis quelques années déjà, à toucher des droits d'auteur. Il s'est décidé à en réclamer pour ce nouveau roman, et en a destiné le produit à l'émigration en pays d'outre-merde ces singuliers réfractaires, dont j'aurai à dire quelques mots. Mais il convient d'abord que je cherche à mettre sous les yeux de mes lecteurs, dans son ensemble, l'œuvre littéraire, dont « Résurrection « est pour le moment, le dernier mot et je dirai volontiers le sommet. Ils comprendront que je doive, dans cette étude si brève, m'attacher seulement aux aspects généraux du sujet.
Dans sa remarquable « Histoire de la littérature russe », M. Reinholdt présente l'auteur de « Guerre et Paix » comme un exemple, peut-être unique, dit-il, « de la plus grande harmonie artistique, d'une rectitude absolue de développement, unie à la plus haute maturité intellectuelle ». De cette appréciation, Tolstoï lui-même s'est fait juge, en accusant dans « Ma religion », avec une sincérité parfaite, les contradictions, d'ailleurs flagrantes, auxquelles le travail de sa pensée avait précédemment abouti. Il les attribuait alors à une crise morale dont il fixait la date aux environs de 1875. Mais la difficulté serait grande de s'en tenir à cette explication. Les infractions à « la rectitude de développement » dont a parlé le critique allemand remontent plus loin et se sont reproduites depuis. On ne saurait imaginer, au contraire, de ligne plus capricieusement brisée. L'artiste qui, dans « Enfance et Adolescence », dans maint passage de « Guerre et Paix », s'est montré si plein de la joie de vivre, est le même qui a renchéri sur tous les écrivains de son pays, comme peintre de la peur de la mort; et cela non seulement dans « La mort d'Ivan Illitch », ou dans
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la « Sonate à Kreutzer », mais jusque dans ses premiers essais. L'optimiste qu'il était se doublait ainsi, à la première heure, d'un pessimiste non moins convaincu. Ce n'est pas tout. Voyez-le, cet analyseur aigu de l'âme humaine, capable de découvrir dans ses mouvements les plus violents de simples actions réflexes, physiques et inconscientes, suivez-le quand, dans une page voisine, il montre la transformation presque instantanée du plus incrédule des hommes sous l'influence de je ne sais quelles forces occultes, qui en font un croyant : n'est-ce pas un mystique que vous avez devant vous? Et cette autre conversion, c'est Pierre Bezoukhov, le héros favori des temps anciens, bien antérieurs h la crise morale de 1875, qui vous en donne le spectacle.
Sa renommée universelle n'a pas fait que Tolstoï n'ait été et ne soit resté un écrivain essentiellement russe, et, comme tel, participant de la mentalité générale de son pays, dont c'est le trait caractéristique de ne pouvoir se résumer, en mettant d'accord ses croyances et ses sentiments. En parlant de l'esprit communautaire de Dostoïevski, j'ai dénoncé dans l'auteur de « Guerre et Paix » un individualiste dogmatique. Toute sa doctrine religieuse et philosophique est pour attester la justesse de cette définition. Pourtant, le trait commun de ses créations artistiques est à chercher, au contraire, dans un sentiment de défiance constante vis-à-vis de l'individu, dans la conviction que celui-ci est incapable d'arriver à quoi que ce soit par ses seules forces. En déclarant dans un passage de ses « Souvenirs de Sévastopol » qu'il n'avait d'autre héros que la vérité, Tolstoï s'est certainement abusé. Son vrai et seul héros de dilection invariable, c'est la foule. En elle, en ses croyances, ses goûts, ses idées, il aperçoit cette vérité qu'il prétend servir. Bien
vivre, c'est vivre de la vie commune de la nation. Bien penser, c'est penser comme elle, car la sagesse n'est pas dans la science; elle est dans le sentiment inconscient des masses populaires. Ces masses, il ne faut pas chercher à les conduire; le mieux est de se laisser conduire par elles, car l'homme n'est puissant qu'autant qu'il est porté par la grande vague de cet océan. Personnages historiques ou fictifs s'élevant au-dessus du niveau commun, n'ont chance de gagner la sympathie de Tolstoï que s'ils représentent une idée nationale, sans chercher à imposer aux autres leurs conceptions. Koutousov, défiant de lui-même et de ses collaborateurs, mais s'en rapportant à l'instinct de son peuple, l'emporte sur Napoléon. Celui-ci s'est imaginé, pendant vingt-cinq ans, qu'il conduisait l'Europe, alors qu'il flottait au gré d'un grand courant historique, dont il n'était que le jouet. Pareillement, dans « Anna Karénine », le bon et simple Lévine trouve la vérité, c'est-à-dire la solution du problème de la vie, alors que l'intelligent et habile Vronski n'arrive qu'à faire son malheur et celui des siens. L'inutilité de l'héroïsme, de la lutte avec la vie et la nécessité de la résignation sont un trait de réalisme où Tolstoï se rencontre avec Dostoïevski; mais les résignés de Dostoïevski, très haut placés sur l'échelle morale, sont des vaincus de la vie, alors que chez Tolstoï la reconnaissance de son néant devant la nature, devant la société, devant Dieu n'est pas seulement pour l'individu la plus haute sagesse, mais aussi le chemin conduisant au bonheur. Et le bonheur individuel est le seul but à atteindre. Autre source de contradictions.
II y a, il y a toujours eu en Tolstoï plusieurs hommes se développant parallèlement. S'il a néanmoins échappé au désaccord intime, qui a fait et fait encore le tourment
de beaucoup de ses compatriotes, c'est grâce à la puissance compréhensive de son talent, grâce aussi à la destinée qui a fait de lui un créateur d'images. Homme d'action, il eût été pris, comme les autres, au conflit inévitable entre les idées et les faits; artiste, il a réfléchi la vie de son pays dans ses aspects multiples, ainsi qu'un miroir fidèle et impassible. Comme puissance universelle de réfraction, il n'a peut-être pas d'égal; tout aussi bien à l'aise dans la cabane d'un paysan que dans un salon de Saint-Pétersbourg; chasseur de race dans les marais, où les lecteurs d' « Anna Karénine « ont pu prendre quelque ennui, mais où les amateurs d'exploits cynégétiques ont dû savourer des détails délicieux, et homme de cheval de la tête aux pieds quand il pénètre avec Vronski dans le box de « Frou-Frou ». Sa pluralité personnelle lui a précisément permis de mettre en scène les figures les plus variées, tout en ne travaillant, comme tous les artistes du livre, que d'après un modèle unique : son moi analysé et reproduit à l'infini. Sur ce point, il se distingue toutefois de ses émules occidentaux en ce qu'il ne cherche aucunement à idéaliser les traits de son caractère, inclinant plutôt à les présenter sous le jour le moins favorable. Très apparente déjà chez Pouchkine, plus sensible chez Dostoïevski, cette tendance est d'ailleurs commune à l'école russe tout entière et constitue l'élément le plus réel peut-être de son originalité.
Comme celles de Tourgueniev, les figures de Tolstoï se laissent réduire à un certain nombre de types généraux. Le type central, dominant son œuvre entière, depuis Nikolenka, le héros de 1' « Enfance >>, jusqu'au Pozdnychev de la « Sonate à Kreutzer » et au Nekhlioudov de « Résurrection )>, est aussi le type autobiographique par excellence. Le personnage n'a aucune des qualités
prestigieuses dont Byroii s'est plu à parer les incarnations successives de son orgueilleuse individualité. C'est un être plutôt commun et médiocre, qui rencontre plus de mauvaises que de bonnes fortunes dans la vie, s'y rend souvent ridicule et n'a même pas, comme les héros de Tourgueniev, la ressource de plaisanter ses mésaventures. Beaux, supérieurement doués et heureux dans leurs entreprises, les Vronski et les André Volkonski font face à ces disgraciés de la (iestinée. Mais les préférences de l'auteur ne sont nullement pour eux, et finalement leur bonne étoile les quitte à un tournant de la route. Un type intermédiaire a pour représentants Nicolas Rostov dans « Guerre et Paix » et Stiva Oblonski dans « Anna Karénine » : hommes heureux parce qu'ils ne cherchent le bonheur ni trop haut ni trop loin. D'aimables égoïstes. Tolstoï leur accorde un sourire dédaigneux. J'arrive à ses favoris, les hommes de la vraie vérité intérieure, ne demandant rien à la vie, parce que la vie n'a rien h leur donner qui soit à leur convenance. Leur joie et leur contentement sont au foyer de leur âme, une âme simple, insouciante et humble. Tels le pauvre musicien de « Lucerne )>, Platon Karataiev de « Guerre et Paix » et le vieil ouvrier vidangeur Akime de « La Puissance des Ténèbres ».
Le cadre où l'auteur fait apparaître et mouvoir tout ce monde est immense. A son début, Tolstoï s'est révélé comme un merveilleux peintre de l'enfance. Très réaliste. Tout en pleurant des larmes sincères sur la tombe de sa mère, Nikolenka songe à une foule de choses qui n'ont rien de commun avec sa douleur, pourtant profonde. L'entourage de Nikolenka appartient à la sphère aristocratique, et le tableau de ce milieu, brossé avec un air de détachement absolu, ne porte aucune trace des préoccu-
pations d'ordre social qui déjà agitaient les esprits contemporains. Aux multiples questions : « A qui la faute? Que faire? » posées à la même époque par Herzen ou Tchernichevski, Tolstoï n'a pas de réponse à donner. Il semble ignorer leur existence. Avec a Enfance, Adolescence et Jeunesse », « Les deux Hussards et « Le Bonheur de famille » appartiennent à ce cycle.
La scène change dans « Les Souvenirs de Sévastopol », « L'Invasion », « Les trois Morts », Les Cosaques »; le théâtre s'élargit et le philosophe, que rien n'annonçait tantôt chez l'auteur, fait son apparition. Il s'attaque au problème de la vie, à la vraie question, qui est de savoir comment il faut vivre pour bien mourir. Et le théoricien de l'heureuse inconscience commence son enseignement. Le véritable héros de la guerre de Crimée, c'est la masse des simples soldats, héroïque et grande, parce qu'elle ne se doute ^^as de la grandeur qu'il y a à mourir pour la patrie. La leçon se fait plus sensible encore dans « Les trois Morts » : mort pénible d'une dame de l'aristocratie, mort facile d'un homme du peuple, et mort heureusement inconsciente d'un arbre que l'on abat. Après l'art de bien mourir, l'art de bien vivre est indiqué dans « Les Cosaques », où, en entreprenant l'apologie de la simplicité élémentaire, Tolstoï amorce déjà la thèse qui sera le dernier mot de sa philosophie. De toutes les formes du bonheur, c'est-à-dire de la satisfaction donnée aux instincts naturels, l'amour du prochain et le dévouement ont pour eux d'être à la fois les plus légitimes et les plus facilement accessibles. A partir de ce moment, l'individualisme et l'altruisme seront éternellement aux prises dans sa pensée.
Cette lutte est moins apparente dans « Guerre et Paix» et dans « Anna Karénine », parce que le penseur s'y efface
la plupart du temps devant le peintre. Les déductions tendancieuses n'y figurent qu'à l'état d'excroissances sur un tronc d'arbre puissant, si bien qu'on a été tenté de les extraire de l'œuvre et d'en faire un appendice distinct. La théorie de l'inconscience a chez cet artiste admirable une raison d'être et une justification personnelle : il n'est vraiment grand que quand il crée inconsciemment, par une transformation intérieure, opérée pour ainsi dire automatiquement des impressions du dehors. Se mêlet-il d'analyser ces impressions et prétend-il décomposer un phénomène en ses parties élémentaires, ou, par une opération inverse, faire la synthèse des éléments qui constituent la diversité de la vie, il se perd dans des définitions, des analogies, des démonstrations, dont la logique semble le laisser incrédule, lui, tout le premier. En même temps s'accuse, en effet, chez lui un trait d'intellectualité féminine : la tendance à mêler la déduction logique avec le sentiment immédiat, la raison avec le cœur. Le résultat est encore une contradiction. Or au point de vue de la composition générale, « Guerre et Paix » appartient, dans son ensemble, à un ordre de création en quelque sorte instinctive. L'auteur y cherche moins à prouver quelque chose qu'à montrer la Russie, telle qu'elle était à l'époque des guerres de Napoléon, en un miroir de grande envergure et de très large sympathie, puisque la loi du servage s'y trouve elle-même comprise. Tout ce qui est russe est cher à Tolstoï, parce que russe, et tel quel. N'y voyez ni lindifTérence olympienne de Gœthe, ni l'impassibilité d'un écrivain français de l'école naturaliste; voyez-y une sorte de reconnaissance indulgente de la faiblesse humaine et du néant de la vie la plus haute, sentiment qui une fois de plus rapproche l'auteur de Dostoïevski. Plus limité toutefois chez lui, ce
sentiment ne s'étend pas au monde des souffrants et des coupables. Non que Tolstoï soit capable de plus de sévérité, mais parce que la souffrance comme le crime sont à ses yeux de très petites choses, pour lesquelles point n'est nécessaire de se mettre en frais. On peut apercevoir là comme un reflet de l'ancien drame grec, qui dans les fautes et les afflictions de ses héros ne reconnaissait qu'un effet de la volonté immuable des dieux. Tolstoï est fataliste à sa manière, et le philosophe des « Souvenirs de Sévastopol » reparaît malheureusement par endroits et se taille un rôle, même dans « Guerre et Paix ». II intervient délibérément dans la description des rencontres sanpflantes où se sont balancées la fortune de Napoléon et la fortune de la Russie.
Koutousov dormant au conseil de guerre où se discute le plan de la bataille d'Austerlitz, puis lisant un roman à la veille de Borodino indique, à cet égard, la pensée fondamentale de l'auteur. Koutousov fait ainsi preuve de sagesse, parce qu'il laisse les événements s'accomplir, sans prétendre à les diriger. Les événements s'accomplissent non par l'effet d'un effort individuel quelconque, mais par l'action inconsciente de la masse, qui, elle, obéit à une volonté supérieure, surhumaine. Les hommes ne sont que des automates. Prétendre les conduire, ou leur en vouloir s'ils ne marchent pas dans le sens que l'on voudrait, est également risible. On ne peut qu'analyser le travail psychique, qui s'accomplit dans leur for intérieur sous l'influence de forces occultes, et voici Tolstoï reprenant sur une plus vaste échelle le travail qu'il avait tenté déjà sous les murs de Sévastopol. Un travail de micrographe et de miniaturiste, qui a déconcerté les premiers lecteurs de « Guerre et Paix ». Je veux dire les lecteurs russes. Car le livre a été moins
discuté en Occident que dans la patrie de l'auteur. II est certain que pour se constituer historien des grandes guerres napoléoniennes, l'auteur des « Souvenirs de Sévastopol )) disposait de ressources insuffisantes. Sur les champs de bataille d'Austerlitz et de Borodino il transportait la vision, l'expérience et le savoir du petit officier d'artillerie de 1854. Nul écrivain assurément ne s'entendit jamais mieux h montrer une batterie ou un escadron de cavalerie en action sur le terrain. Mais le petit officier d'artillerie avait négligé évidemment d'apercevoir comment cette action se liait à celle des autres unités engagées dans la lutte, et l'artiste ingénu est arrivé à conclure que cette liaison n'existait pas. Comment la bataille d'Austerlitz a été gagnée d'un côté et perdue de l'autre? Napoléon n'en a rien su, pas plus que Koutousov. Une tète de colonne française, qui se trouvait par hasard en tel endroit, a surpris, grâce au brouillard qui cachait ses mouvements, une tête de colonne russe, c[ui aurait dû se trouver ailleurs. Une panique s'en est suivie, et voilà. Tolstoï déraisonne ainsi pendant des pages et des pages. Au point de vue militaire, c'est enfantin; au point de vue artistique, généralisé et conduisant le peintre à remplir les plus vastes toiles avec une multitude de petites esquisses, le procédé est la négation même du grand art. Je dirai plus : c'est aussi la négation de la vérité. Il y a là encore du cliché cinématographique. Mais le cinématographe ne se borne pas à décomposer. 11 recompose, en établissant mécaniquement la liaison des mouvements. Or, je viens de le montrer, loin d'aider le lecteur dans cette recomposition, à la façon de Tourgueniev, la conception de Tolstoï lui interdit formellement de l'essayer. J'ajouterai que ses instantanés manquent parfois de justesse et de précision. L'abus du détail conduit
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inévitablement à de telles erreurs. Nous sommes sur une place de Moscou en 1812. Un cuisinier français, soupçonné d'espionnage, vient d'y être passé par les verges. « Le bourreau », raconte Tolstoï, '.( détachait du gibet le condamné, un gros homme à favoris roux, en bas gros bleu et en habit vert. » Le détail est minutieux. Il est faux. L'homme, à ce moment, n'avait évidemment pas d'habit sur le dos.
Au point de vue philosophique, la théorie fataliste de l'auteur rencontre en lui-même le plus redoutable contradicteur. Les personnages de « Guerre et Paix » se laissent diviser en deux catégories : d'un côté ceux qui poursuivent consciemment un but, tels les deux empereurs, le prince Bolkonski et son vieux père, la famille Kouraguine et l'héroïne du roman, Natacha Rostov; de l'autre côté ceux qui se laissent aller au courant : Pierre Bézoukhov, le vieux Rostov, la princesse Marie, Platon Karataiev et Koutousov. Le succès final, le bonheur est pour ceux-ci. Mais à y regarder de près, ce bonheur n'a rien qui puisse nous tenter. Mari d'une femme qui le trompe, témoin malchanceux de la bataille de Borodino, où il ne sait lui-même ce qu'il fait, ni pourquoi il y est venu, puis vagabond halluciné dans les rues de Moscou, où les Français font mine de le fusiller comme incendiaire, puis fuyard désorienté sur les traces de l'armée de Napoléon, je serais étonné si Bézoukhov réussissait à séduire les imaginations en quête de félicité.
Au point de vue historique enfin, vainqueur de Napoléon pour avoir dormi ou lu des romans à l'heure où son adversaire combinait des plans de bataille, Koutousov est, heureusement pour l'histoire, non seulement une invraisemblance, mais une contre-vérité absolue.
Tolstoï demeura fidèle à sa théorie et à son procédé en
écrivant « Anna Karénine ». La même abondance de tableaux épisodiques s'y retrouve dans le cadre plus restreint de la vie familiale, avec le même contraste entre l'individualisme fier de sa force et l'humble soumission à une force supérieure et occulte. L'antagonisme est mis en relief parallèlement dans l'âme du héros principal en proie à un conflit intérieur et dans la vie tumultueuse des grandes villes opposée à la vie paisible des champs. Hommes d'esprit et de savoir-faire d'un côté, hommes simples et débonnaires de l'autre, ceux-ci l'emportant sur ceux-là, Lévine triomphant de Vronski. Mais Lévine, un descendant moral de Bezoukhov, est appelé à révéler cette fois la recette de guérison morale, dont le faucheur de blé de lasnaia Poliana vient de découvrir le secret : la vertu thérapeutique du travail physique. En même temps, on voit poindre des idées socialistes, qui semblaient étrangères à l'auteur de « Guerre et Paix », notamment dans la fameuse scène de la chasse, où, entrant en dispute avec Oblonski, Lévine s'avise brusquement de l'injustice qu'il y a à se servir du travail d'autrui. Toute la nouvelle doctrine philosophique de Tolstoï, développée par la suite et mise en pratique avec l'éclat que l'on sait, se trouve là en germe. On peut s'étonner qu'il ait fait choix de Lévine pour en donner les prémices au monde. C'est un pauvre prophète que ce gentilhomme campagnard qui oublie d'aller à l'église le jour de son mariage et, un jour d'élections, demande à tout le monde pour qui il doit voter. Tolstoï veut à la vérité qu'il soit un homme cultivé, ayant puisé un fonds de scepticisme dans l'étude de la philosophie allemande, pour laquelle il professe d'ailleurs un profond mépris. D'où vient cependant qu'il se donne les apparences d'une brute? Voici qui est pour nous étonner davantage : Egaré dans les carrefours
de la spéculation intellectuelle et ayant perdu le nord, Lévine ne sait plus que devenir, quand un paysan avec lequel il se laisse aller à engager une conversation, se rencontre à point pour lui indiquer le bon chemin. Il suffit de marcher droit devant soi, en s'en remettant humblement à Dieu pour la direction à suivre. D'où vient que, vivant à la campagne, Lévine n'y a pas trouvé plus tôt ce paysan, ou un autre, tout aussi capable de lui servir de guide dans le même sens? Ils sont légion! Ce paysan, nous l'avons vu dans « Guerre et Paix «. Il s'appelait Karataiev et prêchait également la soumission aveugle à Dieu. Mais à quel Dieu? Le doute restait permis. Il cesse maintenant. Le Dieu auquel Lévine va abandonner le gouvernement de sa vie, ce n'est pas le Christ. C'est Bouddha. Je ne me charge pas d'expliquer comment Tolstoï s'arrange pour combiner dans son enseignement la leçon du nirvana avec la loi du travail.
Quant au procès entre la vie des villes et la vie des champs, que le prophète tranche comme de raison en faveur des mœurs agrestes, tous les écrivains depuis Pouchkine l'ont jugé dans le même sens, après Rousseau et George Sand. Seulement, Rousseau et Sand ont eu soin d'ajouter à l'arrêt des considérants plus ou moins bien fondés. Tolstoï est moins explicite. Quand il s'agit pour lui d'indiquer en quoi consiste « le niensonge de la vie civilisée )), même dans ses études postérieures de pure philosophie, il tâtonne, accusant tantôt la science et tantôt la forme du gouvernement.
Le côté artistique dans « Anna Karénine » appelle les mêmes éloges et nécessite les mêmes réserves que dans « Guerre et Paix ». Même maîtrise souveraine dans le détail, description ou analyse psychologique; même
absence d'ensemble; même enchevêtrement de fables diverses qui lancent l'attention du lecteur sur autant de pistes déconcertantes et même abus de longueurs. Le caractère de l'héroïne principale est fouillé dans ses moindres replis avec une sûreté de main incomparable. L'incapacité qu'elle montre à se rendre compte de sa situation, quand, revenant de l'étranger, avec son amant, après avoir abandonné son mari, elle s'obstine à paraître au théâtre, y subit un affront et s'en prend à celui qui a tout fait pour la détourner de cette fantaisie; l'affection pour l'amant, contrariée par l'amour maternel : autant de miracles d'observation et de reproduction plastique. Peu d'invention, ou pas. La seule situation sortant un peu du commun : l'aveu brutal lancé comme un défi au mari par la femme adultère, sous le coup d'une émotion violente, Tolstoï a pu en trouver l'idée et chez Ostrovski et même chez Lermontov. Voyez « Le Héros de notre temps ». Mais quels trésors encore de froide perspicacité et d'émotion chaude dans le tableau de l'accouchement de Kitty Lévine, ou dans celui de la mort de Nicolas Lévine ; quelle ingéniosité dans le rapprochement de ces deux événements, qui mettent pareillement tous les participants en dehors des conditions ordinaires de la vie, les haussant à un niveau supérieur, les enlevant dans une sphère mystérieuse, où ils ont peine à se reconnaître, visages bouleversés et âmes révolutionnées par l'angoisse commune; quelles merveilles de réalisme uni à une pureté esthétique absolue ! La vérité entière et pas un mot qui choque !
On a remarqué qu'avant « Guerre et Paix » et « Anna Karénine », l'œuvre de Tolstoï ne contenait pas de figures féminines. Elles apparaissent maintenant en foule, et elles sont charmantes. Nous en devons sans doute le plaisir au
mariage de l'auteur et à l'influence de Sophie Andréievna. Mais n'cst-il pas singulier encore qu'à sa doctrine de rénovation sociale, l'auteur ait donné comme fond, dans le second roman, et comme point de départ une vulgaire aventure d'adultère ?
J'ai dit comment après cette entrée en matière le romancier avait paru céder pour toujours la place au prédicateur. Depuis la publication de a Ma religion », nous sommes tenus de croire que l'épisode de la conversion de Lévine dans « Anna Karénine » est autobiographique. Suivant un processus expérimenté avant lui par un grand nombre d'esprits éminents, Schopenhauer, Hartuiann et Lewes, pour ne parler que de ceux-là, Tolstoï aurait vu s'opérer en lui le passage du rationalisme à une relation immédiate avec la nature et la divinité. Sa raison avait jusqu'alors combattu son cœur, l'une répétant la leçon des maîtres de la philosophie moderne, l'autre communiant avec la nature et y puisant la foi à l'immortalité de l'âme et l'idée de Dieu. Je suppose, et j'ai déjà dit pourquoi, que l'auteur s'est illusionné sur la réalité de cette crise. Il n'en a pas moins fait comme si elle eût été réelle. Et ayant imaginé qu'elle lui donnait la perception d'une vérité nouvelle, il s'est appliqué à en répandre autour de lui les clartés consolatrices. En même temps qu'avec « Ma confession » et « Ma religion » il indiquait les origines et posait les bases de cet enseignement, Tolstoï entreprenait, en deux vastes ouvrages, une critique approfondie de la théologie dogmatique et une nouvelle traduction des quatre évangiles. L'esprit dans lequel il a abordé cette tâche considérable est ingénument exprimé dans ce passage de « Ma religion » : « Je ne pus m'accoutumer de longtemps à celte idée qu'après dix-huit siècles pendant lesquels la loi de Jésus avait été professée par des milliers
d'êtres humains, après dix-huit siècles pendant lesquels des milliers d'hommes avaient consacré leur existence à l'étude de cette loi, je me trouvais la découvrir comme quelque chose de nouveau... »
Toujours la conquête du Mexique!
Je n'ai pas qualité pour suivre l'écrivain dans cette voie. En lisant « Ma religion », j'ai cru comprendre qu'après Dostoïevski il réduisait l'enseignement du Christ h cinq commandements : « Ne vous mettez pas en colère ; ne commettez pas l'adultère; ne prêtez pas serment; ne vous défendez pas par la violence ; ne faites pas la guerre » ; et qu'il en déduisait la destruction à peu près complète des organisations sociales actuelles avec leurs éléments constitutifs : justice, armée, impôts, etc. C'est aussi, semble-t-il, le sens de « Résurrection », dont le sujet — un homme appelé à juger, comme juré, une femme dont il a été l'amant et qu'il a poussée au vice en l'abandonnant, — passe pour avoir été fourni à l'auteur par le criminaliste Koni, dont j'ai déjà fait mention. Conclusion : il faut supprimer les jurys, et toute espèce de tribunaux. Un homme, toujours dans « Résurrection », passe en jugement pour un vol de balais. Le propriétaire des balais, appelé comme témoin, déclare que la poursuite judiciaire lui a coûté déjà en frais de voiture deux fois la valeur des objets volés. Conclusion : il faut laisser les voleurs à leur métier. Mais je ne suis pas certain d'avoir bien saisi la pensée de l'auteur, et, en ce qui concerne « Résurrection », cela m'est égal. Katioucha est si délicieuse, en dépit de ses yeux qui louchent un peu ! L'incertitude où me laissent à cet égard les œuvres purement philosophiques du grand écrivain a plus de gravité, mais je m'en console encore, en imaginant qu'elle peut bien être partagée par l'auteur lui-même. En parcourant, en elTet, une de ses dernières
publications de ce genre : « La Religion et la Morale » (1893), j'ai constaté qu'après avoir admis deux conceptions types des rapports fondamentaux entre l'homme et l'univers, il s'était laissé aller, tout en écrivant, à en découvrir une troisième, qui, dérivant de la première, a réclamé la seconde place, sur quoi il avait pris le parti de les quitter toutes les trois, en s'engageant à fond dans la réfutation d'un article de Huxley sur « l'Evolution éthique », qu'il venait sans doute de lire et qui, trottant dans sa tête, dérangeait ses combinaisons.
Le succès, très relatif d'ailleurs, de la propagande exercée dans ce sens par Tolstoï est dû en grande partie à ses affinités avec l'esprit de secte, très répandu dans l'immense empire, et aussi à l'encouragement qui ressort de sa doctrine pour la paresse, cet autre trait fondamental du génie national.
D'une certaine manière, cette propagande a d'ailleurs servi les intérêts de l'Etat, en canalisant des courants révolutionnaires beaucoup plus dangereux. Une doctrine qui prêche l'abstention devant le mal n'est inquiétante pour aucun gouvernement.
L'art de l'écrivain reste très grand dans les romans et les nouvelles, par lesquelles, heureusement pour ses lecteurs, il interrompt la série de ses traités de philosophie et de ses œuvres d'exégèse, tout en y continuant, sous une autre forme, le même enseignement. Il oublie trop souvent, à la vérité, le précepte légué par Gœthe à tous les artistes : « Peignez, ne parlez pas ». Mais nous devons en prendre notre parti. La « Sonate à Kreutzer » et « La Mort d'Ivan Illitch », double plaidoyer contre le mariage, l'emportent à mes yeux, en dépit de ce travers, sur les œuvres antérieures. On a nié que le héros de la « Sonate », Pozdnychev, assassin par jalousie d'une femme qu'il a
épousée par légèreté, pût être considéré comme le porteparole de l'auteur. Le choix peut sembler bizarre, en effet; mais dans l'opuscule intitulé « De la vie », qui est de la même année (1889) , et dans une post-face à la « Sonate », publiée l'année d'après, reprenant personnellement et développant les arguments de son Othello, Tolstoï a bien paru s'identifier avec lui. Mettant en opposition la conscience intime de notre immortalité et l'entourage matériel qui ne nous parle que de la mort, il en a dégagé, de même façon, l'idée du grand paradoxe de la vie. Pour échapper à ce paradoxe, nous n'avons d'autre ressource que de sortir dans la mesure du possible hors du monde matériel , agent temporaire de transmission pour notre conscience intime, qui survivra à la destruction de ce véhicule. En témoignant de l'indulgence pour l'élément physique de notre être, nous nous condamnons à la souffrance et à la peur de la mort, celle-ci n'existant que physiquement. Donc anéantissement de la vie animale et en premier lieu des rapports sexuels qui en sont la base. Cette vérité a été déjà révélée par le Christ; mais on ne s'en est pas aperçu. Il ne peut y avoir de mariage chrétien, pas plus qu'il n'y a de culte chrétien, d'armée chrétienne, de tribunal chrétien et d'État chrétien. Un chrétien ne saurait regarder tout rapport sexuel que comme un péché! Il ne doit pas se marier. S'il est marié déjà, il doit garder sa femme, mais la traiter comme une sœur. Pour séduisante qu'elle peut paraître à certains maris, la théorie ne laisse pas d'être d'une application périlleuse. Elle enchante Tolstoï. Egrenant la série de ses paradoxes, qui ont traîné dans tous les romans de George Sand, il s'interrompt pour dire par la bouche de Pozdnychev : « Tout cela était neuf et me stupéfiait beaucoup » Mais quelles richesses nouvelles
d'intuition psychologique à côté de cette naïveté ! « Demandez à une coquette expérimentée, qui s'est donné la tâche de séduire un homme, ce qu'elle préférerait : d'être convaincue en sa présence de mensonge, de perversité, de cruauté, ou de paraître devant lui avec une robe mal faite. Elle choisira la première alternative. » Et quels traits de réalisme superbe! Ayant tué sa femme, Pozdnychev va s'élancer sur l'amant, qui s'est réfugié dans une chambre voisine, quand il s'aperçoit qu'il n'a pas de bottines aux pieds. Il les a ôtées pour mieux surprendre les coupables, et un sentiment de ridicule l'envahit et l'arrête instantanément. Gela vaut un traité de philosophie !
La critique a jugé assez sévèrement, en Russie, les contes populaires, dont Tolstoï a fait pendant quelque temps son œuvre de prédilection . Elle a reproché à l'auteur d'y viser à la naïveté sans l'atteindre, et je suis tenté moi-même d'y voir trop de simplicité artificielle. Elle a fait meilleur accueil à une des dernières nouvelles qui ont précédé « Résurrection » et qui sous ce titre « Le Maître et l'Ouvrier » est un développement de l'antique leçon sur l'inutilité de la richesse. Un marchand de bois, être rude, grossier et inhumain, va dans la forêt avec son ouvrier, s'égare et se laisse surprendre par une tempête de neige. Il dételle le cheval, l'enfourche et se sauve, abandonnant son humble compagnon. Le cheval, incapable de retrouver sa route dans la tourmente, le ramène au traîneau où l'ouvrier s'est blotti, h demi enseveli déjà par la neige et raidi par le froid. Brusquement, l'inutilité du lâche effort qu'il vient de faire pour sauver sa vie, la vanité de ses efforts antérieurs pour accumuler des richesses, qui à cette heure n'ont plus pour lui aucune valeur, s'imposent à la conscience du marchand, et.
balayant la couche artificielle de sentiments égoïstes, y font surgir l'instinct élémentaire d'altruisme, de sympathie pour le prochain. Il ne songe plus qu'à réchauffer avec sa pelisse, avec son corps, le misérable dont il s'est si peu soucié tantôt. Il s'étend sur lui, et on le retrouve, à quelques heures de là, dans cette posture, ayant mené à bonne fin sa dernière entreprise : il est mort, mais l'ouvrier a survécu. On ne peut que louer, quant au fond, cet apologue, et la forme y atteint, dans la partie descriptive, les plus hauts sommets de l'art. Mais le revirement qui s'opère dans l'âme du marchand est-il psychologiquement motivé? Pas plus, je le crains, que celui qui dans « Résurrection » engage le prince Nekhlioudov, ancien officier de la garde, viveur, débauché, épris de luxe et de confort, à vouloir épouser sa Katioucha, en l'arrachant au bag^ne et à la maison de tolérance. Et quelle disproportion, dans « Le Maître et l'Ouvrier », entre la conception et les moyens choisis pour l'exposer ! Un volume tout entier pour aboutir à cet épisode de la forêt qui contient toute la substance du livre! La « Sonate à Kreutzer » et « La mort d'Ivan Illitch » participent de ce défaut de construction.
Je ne suis pas éloigné, par contre, de voir dans « La Puissance des ténèbres » un des chefs-d'œuvre les plus parfaits de toutes les littératures, en même temps que Tolstoï me semble y avoir apporté une formule nouvelle, et à portée universelle, du théâtre populaire. L'idée du rachat de la faute par la confession et l'expiation volontaire n'y est certes pas neuve. Personne, à ma connaissance, n'est arrivé, avant Tolstoï, à lui donner une expression aussi dramatique et un tel air de grandeur simple et vraie. C'est la nature elle-même prise sur le fait, dans la vie rustique, sans nul apprêt, sans aucun mélange de
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rhétorique. Figures et mise en scène, façons de parler et façons de sentir, tout est ici observé, noté jusque dans les moindres nuances et rendu à miracle. Nikita, le paysan coupable, parle la langue commune du peuple, avec des tournures, cependant, et des expressions qui décèlent des fréquentations étrangères au village. Vous devinez qu'un chemin de fer a passé par là, jetant sur le seuil des chaumières, à travers le cabaret, son écume de civilisation urbaine.
Grand écrivain de la terre russe, donnez-nous encore et toujours des œuvres comme celle-ci, en quittant les recherches scientifiques et les spéculations philosophiques, pour lesquelles vous n'êtes pas fait. Je ne suis pas Touro-uéniev, mais j'ai la certitude d'être l'interprète de plusieurs millions de vos lecteurs. C'est miracle qu'à vous obstiner dans cette idéologie vous ne soyez pas arrivé à gâter votre imagination, mais vous vous y agitez comme un écureuil dans sa cage, sans avancer d'un pas, croyez-le! Votre nouvel enseignement révélateur? Mais j'y vois réunis, pour autant que je suis capable d'y voir quelque chose, les deux éléments contradictoires de vos premières conceptions philosophiques, celles de vos essais littéraires du début : supériorité de la masse sur l'individu et vertu de l'isolement. Et vous y ajoutiez déjà des tirades contre la culture corrompue des villes! Rappelezvous votre Olénine. Sans doute vous avez développé ce thème initial. Mais ne vous doutez-vous pas que le trait le moins acceptable de votre vocation prophétique, c'est que vous êtes précisément un prophète en mouvement perpétuel? Vous avez une roue dans votre cage, et elle tourne! Dans la « Sonate à Kreutzer » vous êtes arrivé à condamner le mariage et à prêcher comme idéal suprême le renoncement à l'amour physique, et sans doute n'avez-
VOUS pas soupçonné, homme « divinement naïf» que vous êtes, ce que cette conversion tardive à l'ascétisme pouvait avoir de comique chez un homme de votre âge et de votre position. Car vous avez, je crois, douze enfants. Je sais que le ridicule n'existe pas pour vous et que vous vous mettez peu en peine d'accorder vos idées ensemble, encore moins de les accorder avec votre vie. Vanter le travail physique comme seul moyen légitime d'acquisition, puis condamner comme illégitime le désir d'augmenter son bien, n'est pas d'une logique très apparente. Que peuvent dire de vos nouveaux préceptes dévie auslère, presque monacale, ceux qui se souviennent d'en avoir trouvé d'autres, dans vos « Contes populaires », indiquant des ressources variées pour agrémenter la vie? Ils disent que la roue a tourné. Mais ils pensent aussi sans doute que la non-résistance au mal, dogme principal de votre évangile de la dernière heure, n'est qu'une application de votre ancienne théorie sur la supériorité de la masse. Être élémentaire, la masse est plus voisine que l'individu de la nature. Or la nature subit passivement tout ce qui lui arrive. Voilà votre idée, n'est-ce pas? Savez-vous qu'elle frôle le matérialisme pur? Vous y échappez, j'en conviens, par la reconnaissance de la dette morale. N'y apercevez-vous pas une nouvelle contradiction? Rien n'est plus commode que les contradictions pour qui ne s'en embarrasse pas. Mais c'est un terrain glissant, et c'est par là que vous avez glissé au bouddhisme, qui, au fond, constitue, je le crois bien, la seule partie relativement originale de vos évolutions. En dehors d'elle, vous avez simplement dévidé un écheveau, qui, à travers Leopardi et Schopenhauer, remonte au pessimisme byronien. Vous avez aussi, en dernier lieu, obéi au mot d'ordre « d'aller dans le peuple », qui a entraîné quel-
ques-uns de vos contemporains à d'autres et pires équipées. Vous, c'est le bouddhisme surtout qui vous a jeté dans les fondrières en vous incitant à condamner le principe même de l'Etat. Celui-ci a évidemment tort de se mêler de tout, s'il est vrai qu'il convienne de ne se mêler de rien. Pas de juges, pas de policiers, pas de soldats! Si l'on n'empêche pas les gens de faire le mal, ils ne penseront pas à le faire. Mais n'ai-je pas tort en accusant Bouddha de vous avoir inspiré ici, et ne devrais-je pas plutôt m'en prendre à Jean-Jacques? D'autant que je vous aperçois la faux h la main, travaillant à sauver la récolte du voisin. De quoi vous mêlez-vous? Que faitesvous des exemples qui devraient être sacrés pour vous, du fakir ou du richi, accroupis dans l'immobilité, la méditation et la contemplation de leur nombril? Vous n'êtes pas Hindou! L'homme du Nord, l'homme d'énergie vitale que vous êtes, l'emporte en vous et triomphe de vos velléités d'inertie imitative. Et je vois encore qu'à votre idée l'Etat ne devrait pas intervenir dans les luttes agraires pour empêcher les paysans de s'emparer par force des terres qui sont à leur convenance. C'est, ou je me trompe fort, la doctrine que vous exposez dans « Le royaume de Dieu est avec vous », traité de philosophie religieuse le plus complet de ceux que vous avez signés. Et ici Bouddha vous fausse compagnie, aussi bien que Jean-Jacques. Je ne veux pas dire avec qui vous restez.
En fin de compte, avec la science, le développement économique et le développement intellectuel, vous condamnez l'idée elle-même du progrès. Vous prétendez nous réduire à la vie primitive du moujik russe, et que nous y trouvions tout notre contentement, à l'exemple du vrai Karataiev, que vous avez connu, qui s'appelait Soutaiev, était tailleur de pierres de son état et fut votre hôte à
Moscou, il y a une quinzaine d'années. Les hojié lioudi (hommes de Dieu), adhérents peu nombreux d'une des innombrables sectes qui pullulent en Russie, le reconnaissaient pour chef. Dans une lettre fort curieuse adressée à un de vos commentateurs, M. Schrœder, — elle est inédite, je crois, mais le brouillon français m'en a été communiqué par un de vos fervents admirateurs, M. Salomon, que je remercie pour sa complaisance, — vous vous défendez d'avoir été jamais le disciple de ce maître, pas plus que vous n'avez recueilli l'enseignement de Bondarev, autre apôtre du même acabit, qui a passé pour vous avoir aussi catéchisé à sa manière. Non qu'il vous répugne, dites- vous, de devoir quelque chose à un simple moujik, mais parce que vous avez le privilège de connaître et de comprendre la leçon du maître par excellence — le Christ. En vous réclamant de ces simples d'esprit, vous avez voulu seulement constater que leur conversation vous avait révélé plus de lueurs de vérité que tous les livres de science. Mais cela ne revient-il pas à justifier l'appréciation de Max Nordau? Aujourd'hui vos préférences sont pour les doakhobortsî/ (lutteurs d'esprit), bien que vos préventions contre l'union des sexes vous rattachent plutôt aux thêodosiens et que par vos habitudes ascétiques vous teniez davantage aux molokanes (buveurs de lait), autres participants du raskol. Vous n'ignorez pas que ces derniers prétendent, eux aussi, avoir retrouvé la vraie doctrine du Christ, et que la doctrine des doukhobortsy est extrêmement vague, si vague que M. Novitski, professeur à l'académie ecclésiastique de Kiev, ayant réussi à se procurer, en 1882, quelques renseignements à son sujet, le livre oîi il les a groupés a été adopté comme catéchisme par la secte, et le prix des exemplaires s'est élevé à 50 roubles. Un des officiers chargés de
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ramener à la raison ces malheureux, qui, on le sait, refusent le service militaire et le payement des impôts et deviennent de ce fait l'objet de mesures répressives que le gouvernement est le premier à regretter, m'a donné d'eux, au surplus, une idée assez avantageuse. Ce sont des illuminés sympathiques, et susceptibles, dans leur simplicité naïve, d'une certaine grandeur morale. Il m'a cité ce dialogue :
« On vous enverra en Sibérie, un pays affreux où les chiens eux-mêmes ne peuvent vivre.
— Dieu y vit-il ? »
Donnez de l'argent à ces braves, mais parlez-nous de Katioucha !
Je m'arrête, et voici que je me repens presque de vous avoir interpellé; car le souvenir me vient qu'avec votre enseignement, depuis quelque vingt ou trente ans, si vous défiez parfois la raison, vous tenez aussi tête h d'autres autorités moins patientes, qui commandent à des millions de volontés et à des millions de consciences, et que nul avant vous ne brava impunément. Et je me dis que vos idées, que votre art lui-même, si merveilleux soit-il, comptent pour peu devant l'exemple que vous donnez ainsi, la grande date que vous inscrivez dans l'histoire de votre pays. Vous y inaugurez le règne de la puissance libératrice, qui, quoi qu'en disent vos slavophiles, quoique vous en pensiez vous-même, a renouvelé la face du monde occidental et est appelée à transfigurer votre chère Russie. Vous y aurez contribué superbement. Vous êtes très grand, et mes critiques sont infimes ; mais au nom même du principe que vous représentez, vous m'en excuserez.
Un tableau populaire de Riépine représente le maître de lasnaia Poliana poussant devant lui dans la plaine un cheval blanc attelé à une charrue et tirant par derrière un
autre cheval qui traîne une herse. Avec le caftan blanc ouvert sur la poitrine, le bonnet de fourrure et les hautes bottes, on croirait voir Ilia de Mourom, le grand laboureur de la légende, le défricheur du sol national. Et c'est un peu cela aussi. La légende se fond ici avec la réalité. De hautes moissons pousseront, je n'en doute pas, dans le sillon creusé par Léon Nicolaiévitch. Mais quelle graine y aurat-il semée, lui-même, tirée de quel grenier céleste? Le doute m'envahit, ou plutôt la conscience d'un néant trop sensible. Et j'arrive ainsi à la conclusion de cette trop courte enquête dans le domaine de l'intellectualité russe contemporaine. L'écrivain français qui m'y a précédé, voici plus de dix ans, fondait sur son résultat de hautes espérances. « Les temps de famine et d'anémie, disait-il, sont venus pour la patrie de Pascal, de Chateaubriand et de Michelet. Les Russes arrivent à point; si nous sommes encore capables de digérer, nous referons notre sang h leurs dépens. A ceux qui rougiraient de devoir quelque chose aux barbares, rappelons que le monde intellectuel est une vaste société de secours mutuels et de charité... Fasse le ciel que l'âme russe puisse beaucoup pour la nôtre. »
Les années ont passé et rien n'a paru répondre à l'attente de M. de Vogué. Un autre écrivain du même pays constatait tantôt que si, dans l'art de Bourget, de Maupassant, de quelques autres romanciers encore, l'imitation des modèles russes laissait quelques traces apparentes, au point de vue de la forme, nul afflux d'idées fécondantes n'y correspondait dans l'ensemble de l'intellectualité française. « A qui la faute? » demanderais-je, en empruntant un titre d'études sociales popularisé en Russie. La réponse me semble contenue dans les dernières pages du volume, où, non sans quelque contradiction, mais avec
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une franchise méritoire, revenant sur les impressions confiantes du début, M. de Vogiié lui-même a consigné ses déceptions finales. Parmi les créateurs d'idées, qui l'avaient engagé à faire fond sur la puissance régénératrice de r « âme russe », quel autre plus que Tolstoï pouvait justifier sa confiance? Or voici ses conclusions : « On chercherait vainement une idée originale dans la révélation que nous propose Tapôtre de Toula. On n'y trouvera que les premiers balbutiements du rationalisme pour la partie religieuse, du communisme pour la partie sociale, le vieux rêve du millénium, la tradition toujours relevée depuis les origines du moyen âge par les vaudois,. les lollards, les anabaptistes. Heureuse Russie, où ces chimères sont encore neuves!... »
Des chimères usées, hélas! et de généreuses redites! Ce que nous avons pu nous-mêmes donner au pays de Tolstoï, il nous le rend avec quelques oripeaux nouveaux jetés sur nos vieilles guenilles. Qu'on n'ait pas su reconnaître parmi nous, sous ce déo;uisement souvent bizarre et quelquefois absurde, jusqu'aux plus nobles fruits de nos entrailles, jusqu'à cette pitié humaine, dont beaucoup d'entre nous, oublieux de la « divine » Sand, se sont plu à faire hommage à ses imitateurs russes, rien de surprenant. L'étrange est qu'ils se soient avisés de voir des révélations séduisantes dans d'affreuses caricatures. Les Russes, eux, ne s'y trompent guère, et, plutôt que de renier la paternité de l'auteur de Consuelo, Dostoïevski a aimé mieux l'annexer à sa patrie, en faire délibérément une « force russe ». Vous trouverez le mot dans ses écrits.
Le vêtement a pourtant aussi quelque importance dans la misère commune de notre pauvre humanité, et mon mot de la fin, personnel, sera donc celui-ci : La Russie
moderne a produit de merveilleux évocateurs d'images; elle n'a pas donné encore de penseur tout à fait original. Au point de vue intellectuel, elle a vécu sur le fonds occidental et n'est guère arrivée par l'effort d'un siècle qu'à s'en assimiler, en les dénaturant parfois, les éléments hétérogènes. Elle y a ajouté, cependant, de son propre fonds, quelques façons de penser et surtout quelques façons de sentir, qui, pour le moment, ne paraissent pas assimilables au génie de ses voisins européens. Mais qu'est-ce qu'un siècle dans l'évolution de toute une humanité et de quelle mesure de temps autrement grande, l'Occident lui-même n'a-t-il pas eu besoin pour recréer, en se l'appropriant, l'héritage intellectuel de la Grèce et de Rome?
Tolstoï n'a pas formé, dans son pays, d'école littéraire proprement dite : celui des Russes qui a paru, un moment, entrer le plus avant dans la voie tracée par le « prophète de Toula », après avoir marché précédemment sur les pas de Chtchédrine, est un écrivain à peu près inconnu à l'étranger et qui mériterait une meilleure fortune :
Liéskov.
Publiciste et romancier très fécond, N. S. Liéskov (1831-1895) a fait dans les lettres un début assez tardif. Jusqu'en 1861, il voyagea en Russie et à l'étranger, comme agent d'un négociant anglais, M. Scott. A cette époque il se révéla comme critique littéraire par une appréciation assez sévère du roman de Tchernichevski : « Que faire? » Un peu plus tard, deux romans, publiés sous le pseudonyme de Stebnitski, « L'Impasse » [Nié-
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koucla) et « Les Insulaires )) [Ostrovitaniè), montraient en lui un adversaire résolu des idées révolutionnaires, auxquelles il cherchait h opposer un idéal d'activité pratique. L'idéal reste assez nuageux, et ce n'est pas assurément l'héroïne d'un de ces récits, Lady Macbeth moderne, qui en donne la formule, en arrivant au suicide par une série de crimes, dont le but est de la rapprocher de son amant. La note générale de ces premières créations est plutôt chagrine et pessimiste, et elle s'accentue dans « Heur et Malheur « et dans « Le voyageur ensorcelé {Otcharovannyï strannUi), où un type curieux de Gil Blas russe sert de prétexte à des tableaux infiniment variés et intéressans mais très peu flatteurs de la vie nationale. Vous y trouverez un « arbitre de paix )), qui travaille à propager l'enseignement en rançonnant les écoles; un gouverneur de province, qui rêve de conquérir l'Europe et de transférer h Paris le siège de son administration. Gogol et Saltykov n'auraient pas mieux fait.
Liéskov n'est cependant nullement un écrivain tendancieux. En abordant le grand roman, qui a consacré sa réputation et donné à la littérature nationale le premier tableau qu'on y rencontre de la vie du clergé orthodoxe, il n'a eu notoirement aucun parti pris de dénigrement. Des intentions sympathiques et apologétiques plutôt. Dans le protopope Touberosov, personnage principal de « Les Prêtres )) [Sohorianie)^ il a voulu mettre en scène un type idéal d'ecclésiastique, faisant de l'amour du prochain la base de sa vie et de son enseignement. Lisez cependant le journal de ce prêtre modèle et vous subirez une impression pénible de vide moral : quelques pensées élevées au début, puis rien que des puérilités, des minuties, des mesquineries, et pas un acte de charité chrétienne ! L'ensemble constitue un terrible acte d'accusa-
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tlon. Et Touberosov n'est pas seul. Vous apercevrez à côté de lui le diacre Achille, un enfant de la steppe, qui dépouille prestement ses vêtements sacerdotaux pour aller au cabaret, lutter avec les hercules forains, ou se rendre au bain, à cheval, sans vêtement d'aucune espèce. Et le niveau singulièrement bas, où paraît ravale cet élément de la vie nationale, vous donnera une nouvelle sensation de tristesse et de dégoût.
Pour s'en libérer lui-même et donner satisfaction à un sentiment religieux très profond, qui lui était personnel, Liéskov a été tenté de remonter aux premières époques de la vie chrétienne, en écrivant ses belles légendes égyptiennes : « La Montagne w et « La Belle Aza », où il s'est rencontré avec Tolstoï. En même temps dans le récit intitulé « Au bout du monde » [Na kraiou si>iéta) il esquissait, vingt ans plus tôt, le sujet de « Le Maître et le Serviteur ». Mais en y concevant l'altruisme comme fondement de toute activité pratique, Liéskov n'a jamais sono:é à en exclure ni la science ni la culture moderne. Sur ce point, le trait de séparation entre lui et Tolstoï est net et ne prête à aucune équivoque. Ses légendes ne sont que des allégories. Il voudrait que l'homme moderne se pénétrât de l'esprit qui animait les hommes des temps héroïques du christianisme; mais il juge cet esprit conciliable avec les formes de la vie moderne, dont il ne méconnaît pas la supériorité.
Comme publiciste, Liéskov a développé une activité considérable aux environs de 1880, en touchant à un grand nombre de questions sociales, religieuses et politiques. Ses études sur le raskol ont été particulièrement remarquées.
A ceux de mes lecteurs qui voudront se faire une idée de ses qualités d'humoriste, je recommande « Cher
amour », un plaisant portrait de rustre moscovite, soupçonné de nihilisme parce qu'il a gagné la frontière pour échapper aux entreprises d'une gouvernante anglaise qui voulait le parfumer à l'eau de Cologne, et promenant à Paris sa barbe inculte, son appétit d'ogre et ses instincts de demi-sauvage nullement captivé par les merveilles de la civilisation.