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TEMPS D'ARRET. — LA LITTÉRATURE CONTEMPORAINE

1. Symptômes de décadence. Causes. Influence du régime politique. La censure. Nouveau courant d'émigration. La colonie russe à Paris. Un cercle littéraire. I. Chtchoukine. Un musée de Pouchkine sur les bords de la Seine. A. Oniéguine. — 2. L'héritage de Pouchkine. Tioutchev. Maïkov. Foeth. Polonski. Nadsohn. — 3. Le roman contemporain. Garchine. — 4. Koroliénko. Nouvelle école. Le roman d'actualité. Boborikine. Potapiénko. Dernière formule du roman réaliste. — 5. Tchékhov. — 6. Le mouvement scientifique. Circonscrit dans le domaine de la géographie, de l'ethnographie et de l'histoire. Prédominance des travaux collectifs. Ses causes. Bilbassov. Le général Schilder. Milioukov. Kovalevski. Histoire et critique littéraire. Pypine. Mikhaïlovski. Indigence du mouvement philosophique. L'école nationale de philosophie reste à l'état d'espérance. Les philosophes du pays réduits à habiter l'étranger et à y publier leurs œuvres. De Roberty. V. Soloviov. Conclusion.

Symptômes de décadence.

Depuis une dizaine d'années une brusque interruption s'est produite dans le courant intellectuel qu'une époque antérieure avait établi entre l'Occident et l'Orient européen, celui-ci restituant à celui-là, sous une autre forme, les idées qu'il continait à en recevoir. Ce commerce d'échange, où la vieille Europe trouvait assurément ii gagner aussi, a presque entièrement disparu aujourd'hui.

400 LITTERATUnE HUSSE

Je VOIS encore entre les mains des lecteurs français, anglais ou allemands les œuvres de Tourgueniev, de Dostoïevski, de Gontcharov; celles de Tolstoï continuent à ignorer les frontières. Mais l'intérêt qu'elles éveillent au dehors n'est plus renouvelé comme autrefois. Parmi les écrivains russes de la jeune génération, Tchékhov à peu près seul a passé dans quelques revues étrangères, en y laissant une impression légèrement déconcertante. Les autres sont inconnus. On ne prend rien d'eux. N'ont-ils rien à donner? Voici la réponse d'un critique très avisé, collaborateur de M. Pypine pour la grande histoire des littératures slaves, qui a conquis à ses auteurs une renommée universelle. M. Spasowicz a écrit dans « Le Messager de l'Europe «, en mars 1888 :

« Nous sommes devenus très pauvres en talents. Notre niveau intellectuel s'est abaissé. Notre conception des plus simples problèmes de la vie générale s'est rétrécie. Nous n'avons plus d'idéal, ni esthétique, ni éthique. L'égoïsme seul, nu et franc jusqu'au cynisme, règne dans le monde de notre pensée. »

jMais la raison de cette décadence? J'interroge un autre écrivain du pays, historien de premier ordre et chroniqueur littéraire pendant quelques années (1889-1894) de r « Athenaeum « (Londres), M. Milioukov. Il compare la vie sociale de son pays à un fleuve dont le lit aurait été subitement obstrué par un obstacle infranchissable. D'où jusque dans la sphère intellectuelle et littéraire des phénomènes consécutifs de stagnation, de stérilité, ou de corruption. Ces phénomènes ne sont que trop apparents. La critique littéraire elle-même a rompu avec la glorieuse tradition de Biélinski et de Dobrolioubov. Abandonnant le domaine ingrat de l'actualité, MM. Pypine et Skabitchevski remontent aux origines de la littérature natio-

nale; M. Mikhaïlovski étudie le caractère ci' « Ivan le Terrible ». Et ces princes de la critique sont encore des aînés, des vétérans des batailles littéraires d'autrefois. Les plus jeunes n'ont même plus le souci de donner quelque emploi à une activité qui va en se ralentissant. L'indifférence semble les envahir et la sénilité précoce constituer le trait distinctif de leur tempérament. Dans leurs organes, « Le Messager du Nord » et « La Semaine », ils se sont appliqués à justifier cet état d'âme et à lui donner une base théorique. L'un d'eux, M. Volynski, s'est réclamé des doctrines de Tolstoï, pour répudier, dans un gros volume publié en 1895, l'œuvre passionnée des grands ancêtres, dont je rappelais tantôt les noms, et orienter la jeune génération vers le symbolisme et le décadentisme.

A parler franc, je ne crois cependant pas à la réalité de l'obstacle qu'indique M. Milioukov et dont la nature se laisse aisément deviner. Ou du moins je me refuse à lui attribuer un rôle déterminant dans la circonstance. On ne me soupçonnera pas de sympathie pour le régime de compression morale qui fait revivre aujourd'hui, dans l'Empire de Nicolas II, les souvenirs et les exemples légués par son terrible aïeul. Mais précisément ce passé ainsi évoqué m'empêche d'avoir sur le présent la vue du brillant collaborateur de 1' « Athenaeum ». Avec toutes ses mesures de rigueur, ses coups de ciseaux, ses menottes et ses muselières, ses « casemates bien chaudes » destinées à un Biélinski, ses bagnes offrant l'hospitalité à un Dostoïevski, le règne de Nicolas l" a vu l'épanouissement prodigieux auquel la littérature russe doit son rang dans le monde civilisé.

Le règne de son successeur a fait se reproduire un autre phénomène, dont les conséquences ne laissent pas

d'avoir une certaine gravité au point de vue du développement intellectuel du pays : un nouveau courant d'émigration, analogue h celui qui conduisait autrefois à Paris et à Londres les Tchadaiev et les Herzen. M. Milioukov enseignait tantôt l'histoire à Sophia. M. Kovalevski, qui comptait avec lui parmi les plus brillants professeurs de l'université de Moscou, est établi en France, Un cercle littéraire a pu grouper à Paris, dans la maison d'un autre transfuge, M. Ivan Chtchoukine, jeune érudit promis au plus brillant avenir, toute une élite de talents, éloignés du foyer naturel de leur rayonnement. M. de Roberty, que l'éminent professeur du Collège de France, M. Izoulet, reconnaissait tantôt pour un de ses maîtres, y développe ses théories de sociologie légèrement subversive et de philosophie parfois inquiétante. M. Oniéguine, créateur d'un musée pouchkinien, dont Paris a la primeur, y commente son cher poète. M. Skalkovski, homme d'Etat considérable, publiciste des plus goûtés dans son pays, y apporte sa verve primesautière et son inépuisable érudition. Grâce à eux, j'ai pu avoir à ma portée, sur les bords de la Seine, trois bibliothèques russes des plus opulentes. M. Kovalevski en possède une quatrième à Beaulieu. Je ne saurais oublier dans cette liste d'émigrés volontaires le général Vénioukov, géographe distingué, et M. Vyroubov, ancien collaborateur de Littré, puis rédacteur avec Robin (1867-1883) de « La Revue de Philosophie positive )). Esprit des mieux doués pour l'étude des problèmes scientifiques, M. Vyroubov s'est voué dans les derniers temps aux sciences naturelles. Un des rares savants russes qui, dans cette dernière branche, aient acquis récemment une renommée universelle, M. Miétchnikov, est devenu également un hôte de la France. Le roman russe y a lui-même des représentants et c'est

à Paris et en français que la comtesse Lydie Rostoplchine, fille de la comtesse Eudoxie, mentionnée plus haut, a publié ses derniers récits.

Mais, à cette ressemblance près, l'époque actuelle n'a, au point de vue intellectuel, rien de commun avec celle dont elle a vu reprendre les traditions politiques. D'où je me crois en droit de conclure que celles-ci ne sauraient être tenues pour seules et directement responsables de la décadence littéraire, qui en accompagne aujourd'hui la rénovation. Ses causes essentielles me semblent appartenir h un ordre de faits beaucoup plus général. Il est dans 'le génie comme dans l'histoire du peuple qui a vécu l'époque de Pierre le Grand de procéder toujours par bonds suivis de temps d'arrêt plus ou moins prolongés. Amenés à un degré extrême de tension et d'énergie productive, les éléments de l'activité nationale semblent, dans ce pays, subir une décomposition spontanée, — phénomène dont les pays d'Occident offrent d'ailleurs aussi des exemples en des proportions moindres. Rappelez-vous la période de réaction et d'inertie relative qui, en France, a suivi, après 1850, la grande tourmente intellectuelle des années précédentes. En Russie, après 1861 déjà, alors que le régime relativement libéral du règne d'Alexandre II était à son apogée, les libéraux et les narodniki (amis du peuple), autrement dit les socialistes agrariens, qui marchaient auparavant la main dans la main sous le drapeau de l'émancipation, se séparèrent, sous l'influence du slavophilisme, qui donna à l'amour du peuple, plus ostensiblement professé dans l'un des deux camps, une teinte particulière. i Pour ces socialistes russes, répudiant toute l'histoire de leur pays depuis Pierre le Grand, le peuple est, tel qu'il est, l'alpha et l'oméga de la vie nationale. Pour les libé-

raux, au contraire, il n'est qu'une masse ignorante et barbare. Ceux-ci réclamèrent, en conséquence, des réformes politiques, propres h relever le niveau intellectuel de cette masse, alors que ceux-là se prononçaient pour le maintien du despotisme démocratique, en demandant des réformes sociales. Après 1871 parut un nouveau groupe de radicaux dissidents, aux yeux desquels demander des réformes sociales avant les réformes politiques, c'était mettre la charrue devant les bœufs. Ce groupe adopta les théories de Marx, en formulant ce principe que le capitalisme est une étape nécessaire dans la voie du collectivisme. Les choses en étaient là, quand la catastrophe de 1881 suspendit pour une dizaine d'années la vie normale du pays, en lui coupant pour ainsi dire la respiration. Et les symptômes de décom.position qui paraissaient déjà auparavant s'aggravèrent. En 1891, il y eut une détente dans l'espèce de repliement douloureux auquel la société se portait d'elle-même. Un retour de famine, l'intervention renouvelée de Tolstoï et les discussions qu'elle soulevait ranimèrent l'esprit public. Mais aussitôt la querelle recommença en sourdine entre Vassili Vorontsov, rédacteur de « La Richesse russe » [Rousskoié BogatsU'o), Pypine, collaborateur du « Messager européen )), et Soloviov, qui, passant du camp des slavophiles au camp des libéraux, se révélait à ce moment comme agrarien individualiste, partisan de la grande propriété et ennemi du collectivisme. De nouveaux groupements parurent : collectivistes anciens ou collectivistes nouveaux, rangés derrière Vorontsov sous le nom de populistes et cherchant à démontrer que le capitalisme ruine les paysans en détruisant leurs industries domestiques ; individualistes, élèves de Marx et d'Engels et partisans d'une doctrine philosophique qui a pris en

Russie le nom de « matérialisme économique » ; individualistes de l'école nouvelle de Soloviov, prêchant une combinaison paradoxale du socialisme et du matérialisme devant conduire le monde moderne à la vraie conception de la doctrine chrétienne. Une tour do Babel philosophique, chancelant sur sa base et s'émiettant en arguties. Pas une idée vraiment féconde; pas une formule pouvant s'imposer à tous les esprits; le morcellement toujours et partout, la désagrégation moléculaire, et comme conséquence — l'inertie.

J'en aperçois encore une cause, toujours indépendante du régime politique : le développement contemporain de l'industrialisme, une poussée brusque dans cette direction de la totalité presque des forces nationales disponibles. On sait à quels autres prodiges elle a abouti déjà : la vallée du Don convertie en une seconde Belgique; le transsibérien dévidant ses rubans d'acier jusqu'aux côtes du Pacifique! En même temps et d'accord, cette fois, avec le système de compression morale, les programmes des écoles ont subi une modification y restreignant la part de l'instruction générale au bénéfice de l'enseignement technique. Les temps où l'on faisait des vers dans les gymnases sont passés. Les hommes d'Etat ne sont plus, qui composaient des romans ou des pièces de théâtre entre deux missions diplomatiques. Ils construisent maintenant des usines!

Quoi qu'il en soit, à cette heure la littérature russe vit principalement de traductions. Dans un livre consacré en 1892 à l'étude des causes de cette décadence, que personne ne songe à nier, le poète Mérechkovski a essayé lui aussi d'orienter la jeune génération vers les formules ésotériques du symbolisme français, avec l'espoir qu'elle pourrait y trouver les éléments d'un renouveau de fécon-

dite littéraire. Il semble avoir convaincu quelques jeunes écrivains; mais ceux-ci ont eu plus de peine à trouver un public. Du triple héritage de Pouchkine, de Gogol et de Biélinski, c'est, on le devine, la première part qui a subi le plus grand déchet. En parlant plus haut de Nékrassov et de Koltsov, j ai indiqué le grand courant lyrique issu du tourbillon intellectuel de 1840 et j'en ai marqué la limite. Les années 1850-1860 ont donné naissance, dans les journaux satiriques du temps, « Le Sifflet », « L'Étincelle », a Le Réveil », à un courant subsidiaire où semblèrent un instant flotter les germes d'une poésie politique inspirée de Heine et de Boerne. Vers 1870, ce flot s'est aussi perdu dans le sable, ne laissant dans l'œuvre bizarre de Kouzma Proutkov (pseudonyme partagé par le comte A. Tolstoï avec les frères Jemtchoujnikov) qu'un monument de valeur assez énigmatique, en dépit de sa popularité, recueil de facéties et de lapalissades ironiques, dont la pointe n'est pas toujours facile à découvrir. L'éditeur du « Sifflet », V. S. Kourotchkine, le Henri Monnier russe, s'est fait connaître encore comme traducteur de Déranger. Le rétrécissement intellectuel, dont j'ai essayé de mettre en lumière les symptômes et les causes, a produit, d'autre part, dans le domaine de la poésie nationale, un phénomène, dont les littératures des autres pays européens ne semblent ofirir aucun exemple.

L'héritage de Pouchkine.

Dans un lieu écarté, sanctuaire aux abords silencieux et déserts, un groupe d'élus a continué de sacrifier au dieu dont Pouchkine s'était constitué le pontife à la fin

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