L HERITAGE DE POUCHKINE
de sa carrière. Prêtres de « l'art pour l'art ■>■>, selon sa dernière formule, ils ignorent et dédaignent comme lui les bruits du dehors, les sentiments et les passions de la foule, qui ignore, elle, les mystères de leur culte. Combien sont-ils? Je n'ai pas compté au juste. Le temple, où ils exercent ce culte discret, n'est pas en tout cas im édifice de vastes proportions. Nous en aurons vite fait le tour. Sur le seuil, un souvenir accompagné d'un léger frisson m'arrête. A Saint-Pétersbourg, il y a quelques années, j'ai voulu visiter un des desservants de l'étroite chapelle. Au moment où je pénétrais dans sa demeure, une inscription placée au-dessus de la porte d'entrée attira mon attention. Je lus : Tiouremnoié Otdiéléniè (section des prisons). On m'apprit que l'administration des geôles voisinait, dans ce bâtiment, avec celle de la censure, et le chef de cette dernière était mon poète. Je me sauvai , en invoquant l'ombre de Lermontov. Je l'ai regretté depuis. C'était tourner le dos au temple luimême. Quoi? Tous censeurs, geôliers de la pensée humaine, porteurs de lyres et de ciseaux, se détournant de l'autel pour passer des pages au caviar! La plupart oui, hélas! et les plus éminents. Des artistes délicats d'ailleurs; mais vous n'attendez pas d'eux qu'ils fassent monter bien haut la flamme des inspirations sacrées, leur métier par ailleurs étant de brandir des éteignoirs. Guère jeunes du reste aujourd'hui. Le furent-ils jamais? Ceux du premier rang appartiennent, ou appartenaient, car la mort a fait de grands vides parmi eux au cours des dernières années, à la génération de Biélinski ; mais on ne pouvait s'en douter, tant ils paraissaient d'un autre monde. Né en 1803, quand Pouchkine avait quatre ans, Fiodor IvANoviTCH TiouTCHEv s'cst éteint en 1876. Que faisait-il en 1822, alors que l'auteur d' « Eugène Oniéguine » entrait.
sur les traces de Byron, dans l'orbite étoilée du romantisme? Il prenait du service dans la diplomatie, quittait la Russie et n'y reparaissait que vingt ans après — pour assumer les fonctions de directeur de la censure étrangère. Dans l'intervalle, il n'avait publié qu'une traduction de Horace et quelques vers insérés dans divers périodiques sous la signature T. T, Jusqu'en 1854, on ignora dans le grand public son talent et son nom. A cette époque seulement, Tourgueniev l'engagea à publier un recueil qui fit sensation. La note qui y domine, notamment dans les morceaux intitulés : « La Nature », « Le Printemps )), « Un soir d'automne », « La Villa abandonnée », est un panthéisme rigide et raisonneur. Le poète ne s'en est écarté, depuis, que dans quelques pièces de circonstance, où la frigidité naturelle de son inspiration a paru se fondre au souffle du slavophilisme. Dans l'épître « A mes frères slaves », composée à l'occasion de la visite des députés slaves à l'exposition ethnographique de Moscou, dans « Le Pavillon sur le Bosphore », dans « La mer Noire », il a bravement donné la réplique à Khomiakov. La fameuse formule : « On ne peut comprendre la Russie; il faut y croire », est de Tioutchev. Les vers où il l'a insérée ne manquent ni de force ni de grâce. Ceux où il a mis des descriptions de la nature russe égalent presque ce que Pouchkine a fait de mieux dans le même genre. Il y manque à mon sens ce je ne sais quoi qui constitue la valeur essentielle des œuvres d'art : l'émotion communicative, la puissance de rayonnement. Et quelle misère que ces aphorismes et ces épigrammes politiques, qui ont fait à l'auteur une réputation d'homme d'esprit! Cela sonne faux aujourd'hui comme l'air démodé d'un joueur d'orgue de Barbarie.
Je puis me tromper, car si l'unique volume qui contient