‹ Littérature russeChapitre 72 sur 82 · MAÏKOV · texte numérisé non relu

MAÏKOV

l'œuvre entière du poète m'a laissé froid, j'ai vu un lecteur russe pleurer sur quelques-unes de ses pages. jMais le nombre de compatriotes susceptibles de partager cette impression est, je crois, très restreint. En dehors de ses fonctions officielles, et même dans leur exercice, m'assure-t-on, Tioutchev fut un fort galant homme. Il a conservé en Russie, et même en France, quelques admirateurs qui suppléent au nombre par la ferveur. Il a trouvé aussi un biographe, M. Akssakov, qui est allé jusqu'à en faire un poète national par excellence. J'aurais quelque peine sans doute h le convaincre qu'un homme, qui écrivait assez bien le français pour y avoir un style personnel et qui ne se vantait pas ni ne se calomniait, comme Pouchkine, en déclarant qu'il trouvait plus de facilité à exprimer ses idées dans cette langue, un tel occidental n'a pu être en russe, malgré son incontestable talent, autre chose qu'un habile rimeur. Et M. Salomon, qui se dispose à faire connaître le poète aux lecteurs français par une traduction, où il met la conscience et l'art d'un fin lettré, m'en voudra d'exprimer cette conviction.

L'année dernière a vu disparaître le plus brillant des émules de Tioutchev, Apollon Nicolaiévitch Maïkov (1821-1898), qui, séjournant en Italie à l'époque des grandes luttes littéraires des années quarante, y hésitait entre la peinture et la poésie et optait définitivement pour — la direction de la censure étrangère. L'étude du monde antique à Rome lui avait cependant inspiré des essais de critique d'art (« Esquisses romaines », 1842), quelques poèmes anthologiques et jusqu'à des compositions plus ambitieuses dans le genre épique : « Savonarola », « La Cathédrale de Clermont », « La Confession de la reine ». Ce sont d'honnêtes imitations. Après son retour en Russie, Maïkov fut absorbé par ses devoirs professionnels — il y

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avait beaucoup de coups de ciseaux à donner à cette époque — jusqu'à la guerre de Crimée, qui relégua le censeur à l'arrière-plan et fit descendre le poète de la colonne Trajane, où il semblait avoir élu domicile. Il publia un recueil de circonstance : « L'année 1854 m, se brouilla avec l'Occident et se laissa entraîner par le courant slavophile et néo-grec. Deux recueils de poésies néo. grecques, suivies, de 1860 à 1880, par des traductions de vieux poèmes slaves, marquèrent cette nouvelle étape. Insensiblement, Maïkov y fut engagé même à pénétrer dans la mêlée contemporaine des idées et des passions politiques. Le poème intitulé « La Princesse », la plus originale de ses œuvres, en porte témoignage. D'une liaison avec un Jésuite de Paris une grande dame russe a eu une fille, qui, élevée loin d'elle, est devenue nihiliste. Un soir de bal, cette jeune dévoyée vient réclamer à sa mère des documents importants, la menaçant, en cas de refus, de révéler le secret de sa naissance — à la troisième section (police d'Etat). La grande dame s'évanouit et meurt — en octaves impeccables. Je n'insiste pas. Le poète avait laissé le meilleur de son inspiration en haut de la colonne. Il le prouva, en achevant, avant de mourir, deux drames lyriques : « Les Trois Morts » et « Les Deux Mondes «, qui depuis l'Italie demeuraient à l'état d'esquisse dans ses papiers et qui peuvent bien être ses chefs-d'œuvre. Lutte ici et là du monde gréco-romain avec le monde chrétien, ce diptyque dramatique évoque, dans sa première partie, les figures plastiques mais froides de trois représentants de la civilisation païenne à l'agonie : le poète Lucain, le philosophe Sénèque et l'épicurien Lucius, tous trois condamnés à mort par Néron pour leur participai ion à la conjuration de Pison. Les héros des « Deux Mondes » sont : le patricien Décius, qui s'empoi-

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sonne dans son palais au milieu d'une fête, et la tendre et vaporeuse Lida, qui personnifie le génie du christianisme. Entre les deux, un Juvénal sans verve. Un monde de statues ayant le poli et l'éclat du marbre, mais des contours mous. L'âme de l'artiste est revenue aux environs de Rome; ses mains semblent avoir taillé non dans les carrières de Carrare, mais dans les glaces de la Neva. On cèle dans sa ofalerie.

Le traducteur aujourd'hui oublié de Juvénal et de Horace, de Goethe et de Shakespeare, Athaxase AthaxsiÉviTCH Fœth (1815-1860), ou Chenchine, du nom de son père — il était fils naturel, — fut, avec plus de grâce et de sentiment, grâce française, sentimentalité allemande, un aède plus isolé encore des hommes et des choses de son temps. Paisiblement il accorda sa petite flûte au ton de Pétrarque, ou de Lessing, ou du persan Saadi, le poète des jardins de roses. Oublieux, ignorant, dans sa retraite, de l'orage qui secouait au dehors les esprits et les consciences, il chanta vingt ans durant la beauté des femmes, la joie de vivre, le charme des nuits d'été ou des paysages d'hiver (« Soirs et Nuits », « Champs de neige ») et composa des madrigaux pour Ophélie.

Il s'est tu. Elles se sont tues presque toutes les voix mélodieuses qui, si faiblement que ce fût, éveillaient encore jusqu'à ces derniers temps l'écho des puissantes harmonies d'autrefois. Il y a quelques mois (18 oct. 1898) la mort frappait Jacques Pétrovitch Poloxski (1820-1898), Tami de Tourgueniev, le nourrisson du cercle idéaliste de Moscou. Son premier recueil de poésies, « Les Gammes », date de 1844. Plus tard il fit un long séjour au Caucase et y rédigea un journal officiel, tout en publiant trois nouveaux recueils, dont le dernier porte le titre géorgien de « Sazandar » (Chantre). De 1856 à 1860 il

vécut à Rome et à Paris et s'y prépara à imiter Tioutchev et Maïkov, en devenant à son tour censeur pour la presse étrangère et membre du conseil de la direction générale de la Presse. Cela ne l'empêcha pas de collaborer poétiquement à la plupart des organes littéraires de l'époque, qui tous lui faisaient bon accueil, car il n'appartenait à aucun parti. De ses premières fréquentations littéraires il ne gardait qu'une vague croyance à la perfectibilité progressive de l'existence nationale, partageant les déceptions communes, mais s'en consolant mélancoliquement dans un monde de rêve, que sa fantaisie peuplait d'idéals menus et fragiles, tels que de jouets d'enfants. Plusieurs de ses poèmes très mélodieux, très sonores, très innocents, assez simples pour être retenus par des gamins de douze ans, ont chance de rester populaires. Le plus célèbre, qui rappelle un peu « Le Voyage de noces du Maître Forestier « d'Othon Roquette, a pour titre : a Le Grillon musicien ». Amoureux d'un rossignol qui l'a charmé par sa voix, le grillon arrive à découvrir et h joindre l'oiseau enchanteur — qui le dévore. Dans les compositions où il vise plus haut, Polonski manque de souffle. Imitant Pouchkine dans cette façon un peu bourgeoise de mettre en scène les sujets épiques, qui est la façon russe depuis « Eugène Oniéguine », il n'y apporte pas cette conviction de la supériorité de la vérité poétique sur la réflexion, d'où le maître tirait sa puissance. Mais là où il s'abandonne à son inspiration propre et à sa verve naturelle, il rencontre parfois des idées originales et fortes.

Et maintenant, le temple hanté par l'ombre du grand poète prend de plus en plus autour d'elle l'apparence d'une nécropole. Sur son seuil morne il y eut, voici quelques années, un peu de tumulte et de bruit. Les gardiens

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du sanctuaire pourchassaient des intrus que la foule avait prétendu y introduire en triomphe et qu'elle continuait à acclamer au dehors. Je vois encore l'un d'eux, avec sa figure de Christ supplicié. Il s'appelait Simon Iakovlévitch Nadsohn (1862-1886). Comme ses compagnons, Minski et Frug, il était juif. J'ai sur ma table la dernière édition de ses poésies, qui porte la date de 1897. C'est la quinzième. Succès sans précédent dans l'histoire littéraire du pays. Justifié? M. Bourénine ne me pardonnerait pas de le dire. Je dirai simplement : naturel. Ni idées, ni formes bien personnelles, mais de la chaleur, un accent de sincérité, un rythme souple. Les foules n'en demandent pas davantage. Ont-elles tort? Avons-nous qualité pour en juger? Nadsohn a gagné leur cœur. Il a un défaut capital. Mais est-ce un défaut en Russie? La monotonie. On dirait d'un instrument monocorde, dont le musicien ne sait tirer qu'une note : un long sanglot. « Ah! je ne demande pas beaucoup à la destinée... » « Il y a des tourments plus terribles que la torture... » « Je crois que je deviens fou... » a J'ai rêvé la mort... » « Muse, je meurs de façon sotte et impie... » « Au cimetière voisin je connais un coin... » Imaginez un recueil de quatre cents pages sur ce ton! Mais le poète avait vingt ans; mais il se sentait promis à l'implacable et tragique destinée de ses pairs, les Lermontov, les Koltsov, les Garchine. Il se voyait mourir et sur sa tombe entr'ouverte on jetait de la boue! On l'attaquait non seulement dans son talent, mais dans son honneur! Et quelle meilleure excuse encore pour lui que cet accueil enthousiaste du public, et M. Bourénine n'en aurait-il pas compris le sens? Hésiterait-il à y voir la preuve que la note unique de cette lyre bientôt brisée, cri de désespoir et d'agonie, se rythmait, dans des milliers et des milliers d'âmes, sur

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un de ces accords spontanés contre lesquels tous les critiques ne peuvent rien. De lalta où le malheureux jeune homme était allé soigner une maladie de poitrine et où, au rapport des médecins, les attaques et les insinuations perfides dont il fut l'objet précipitèrent sa fin, le vapeur « Pouchkine )> — première et dernière faveur de la fortune marâtre — ramena à Odessa les restes du poète. Sa tombe voisiné avec celles de Dostoïevski et de Biélinski, recouvrant une promesse évanouie de plus. Et le silence s'est refait plus profond et plus lourd autour du temple désert.

Il semble bien qu'on ne puisse attribuer au hasard seul cette série de catastrophes qui, depuis Batiouchkov, ont arrêté ici dans leur essor tant de brillantes carrières. Elles ont toute l'apparence d'un phénomène pour ainsi dire récrulier, produit par des causes permanentes, un vent de destruction soufflant à travers la vaste plaine où la plainte de Nadsohn a eu un retentissement si puissant. En quittant la poésie pour suivre le roman dans ses manifestations les plus récentes, je me heurte encore à une tombe.

Le 7'oman coîitemporain.

En disant que Léon Tolstoï n'a pas fait école dans son pays, je n'ai pas songé à exclure toute influence exercée par lui, au point de vue artistique surtout. Les premiers essais de Vsiévolod Mikhaïlovitch Garchine (1855-1885) en témoignent. Je ne veux pas parler d'une étude sur la mort, devoir d'école compose h dix-sept ans et conçu dans un esprit de réalisme prodigieux pour cet âge. « Eh bien! je mourrai, et puis après? C'est le moment d'aller au repos; c'est dommage seulement que je ne puisse pas

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terminer ma thèse... Si tu la terminais! Tu es un mathématicien!... E. F. mourait d'une mahidie qui a causé la perte de beaucoup d'hommes bons et intelligents, forts et faibles. Il buvait effroyablement... C'était un tout petit homme fort laid, au teint terreux... » Garchine fut un enfant prodige et l'équilibre de ses facultés mentales se trouva de bonne heure mis en danger. Jeune homme, il eut des hallucinations et des exaltations maladives, mêlées aux plus nobles inspirations. Détestant la guerre, il voulut faire la campagne de 1876, pour partager le sort des infortunés qu'on envoyait à la souffrance et à la mort. Ce fut sa façon d' « aller dans le peuple ». Il reçut une balle à la bataille d'Aiaslar et raconta ses impressions dans quelques pages intitulées : « Les quatre jours », qui provoquèrent des comparaisons flatteuses avec les « Souvenirs de Sévastopol ». Quelques mois plus tard, à la suite d'un attentat contre Loris Mélikov, la potence menaça un de ses amis. Dans la nuit qui précéda l'exécution, Garchine fit des efforts désespérés pour la prévenir, ne réussit pas et h quelque temps de là dut être enfermé dans un asile d'aliénés. Il guérit et épousa une jeune fille qui, exerçant la profession de médecin, employa toute sa science à prévenir le retour de crises nouvelles. Mais peu après, dans « La Fleur rouge », les lecteurs du jeune écrivain voyaient la preuve que la hantise des heures vécues dans la maison des fous ne le quittait pas. Garchine mettait en scène, dans ce récit, un halluciné demiconscient, qui s'épuise en efforts surhumains pour s'emparer d'un pavot rouge — rougi, dans son imagination, par le sang de tous les martyrs de l'humanité. La fleur détruite, il croira l'humanité sauvée. Quelques années après, l'auteur se tuait en se jetant du haut en bas de son escalier.

Quelques-unes de ses œuvres sont directement inspirées de Tolstoï sur le thème de l'inutilité et de la monstruosité de la guerre. Il tient de son maître un doctrinarisme très élevé, uni h un sentiment esthétique très fin. Dans « Les Quatre jours », tête-à-tête terrifiant d'un soldat russe blessé et du cadavre en décomposition d'un soldat turc, vous trouverez tout le détail d'un tableau de Vérechtchaguine. Garchine passe pour avoir subi l'influence du maître peintre réaliste. Vous ne trouverez pas un trait répugnant. Comme Tolstoï, l'auteur de « La Fleur rouge )) se plaît aux allégories, car c'est assurément une allégorie que le supplice des ours, condamnés à mort par la police et exécutés par leurs maîtres, les Tsiganes ambulants, dans la nouvelle qui porte le nom des innocents plantigrades. C'en est une autre que l'histoire de r « Attalea princeps », plante exotique, qui rêve de briser la serre chaude où elle est enfermée. Au moment où elle arrive à ses fins, en exhaussant sa tioe altière et en faisant éclater le dôme vitré qui la protège contre les frimas, elle rencontre un ciel d'hiver en haut, et en bas les dents aiguës d'une scie, qui, sur l'ordre du chef jardinier, débarrassent la serre de sa trop ambitieuse personne. Les idées ainsi symbolisées sont assez obscures. Dans « Le Poltron » (^Trouss), Garchine devance Tolstoï sur la voie des DoukhobortsT/, en nous montrant un soldat, qui proteste énergiquement contre la nécessité de se faire tuer ou d'essayer de tuer de ses semblables, sans en être détourné de faire son devoir et de mourir, le fusil en main, avec beaucoup d'héroïsme simple. L'aptitude du Russe à bien mourir a été, depuis l'enfance, une des idées favorites de Garchine. Son humanisme très large, sa haine de tout ce qui fait souffrir, sa sympathie pour les vaincus de la vie, déchus ou coupables, le suivent

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dans les romans où il aborde les questions sociales. Un pessimisme excessif, quoique profondément sincère, y gâte son talent. Les vainqueurs, les heureux de ce monde qu'il nous présente, sont tous, sans exception, de très vilains personnages. Tels Diédov dans « Les Artistes w, et l'ingénieur enrichi dans « La Rencontre ». L'ami moins chanceux de Diédov, Riabinine, maudit et abandonne son art après avoir vu, en visitant une usine, un ouvrier accroupi dans une chaudière et appuyant de sa poitrine la rivure contre les coups de marteau du contremaître. Le type sympathique, autobiographique aussi, à ce que l'on peut croire, est, chez Garchine, celui d'un homme voué à la souffrance, regardant la vie avec le sentiment d'une impuissance douloureuse, n'ayant ni foi dans le bonheur, ni pouvoir d'être heureux et unissant à un grand amour pour les hommes une horreur égale et comme féminine de la lutte. Quand la lutte s'impose à lui, fût-ce pour tirer de l'abjection une femme aimée — voyez le roman intitulé « Nadiejda Nikolaievna », — il ne sait que souffrir sans murmurer jusqu'au coup de pistolet de la lin. Déclamateur, Garchine ne l'est à aucun degré. Ni tirades à effets ni phrases. Par ses idées humanitaires il se rattache au courant intellectuel des années soixîinte ; par le choix de ses héros de prédilection, toujours élevés au-dessus de la foule, êtres sinon d'intelligence très haute ou de caractère fortement trempé, du moins de sensibilité supérieure, il se distingue de Tolstoï et se rapproche de Tourgueniev et de la tradition romantique. C'est un trait qui l'unit aussi à son émule, Koroliénko, avec lequel il a encore en commun le souci de la perfection artistique et la préférence pour les récits courts, où elle est plus facile à atteindre.

LITTERATDRE RUSSE.

Koroliénko.

Né en 1860, celui-ci n'a publié jusqu'à présent qu'un seul récit de plus grande dimension, « Le Musicien aveugle », quelque 150 pages, qui, avec « La forêt murmure )) et « lom-Kipour », appartient à un cycle de compositions auxquelles les contrées du Sud-Ouest servent de cadre, tandis que les « Récits d'un touriste sibérien » évoquent les froids paysages du Nord et le monde des déportés ou des forçats. Koroliénko a fait parmi eux un séjour involontaire, motivé par la plus insignifiante des peccadilles d'ordre politique. Le thème moral est le même de part et d'autre et sensiblement pareil à celui que nous avons vu chez Garchine : sympathie pour les faibles et pour les maltraités, sans distinction apparente entre les coupables et les innocents.

La renommée du romancier date du « Rêve de Macaire » (1885), conte fantastique se terminant par le jugement d'un paysan ivrogne devant un tribunal céleste : ciel d'évangile ou de légende sibérienne, on ne sait trop. Le public russe est assoiffé de poésie; il but avidement à la coupe que lui présentait Koroliénko, sans regarder au fond. Le fond, chez cet auteur, n'est pas d'une limpidité parlaite. Les figures qu'il met en scène ressemblent aux mendiants de Murillo. Mais Koroliénko sait échapper h la trivialité en ne s'attachant aux détails extérieurs qu'autant qu'ils lui sont indispensables pour réaliser un type. Dans les « Souvenirs d'un touriste », l'influence de Dostoïevski est visible. Nous lui devons des portraits de bons brigands d'apparence fort équivoque. Erreur passagère. Les nouvelles intitulées « Le Vieux Sonneur », « La

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Nuit de Pâques », qui font partie du même groupe, n'en laissent plus rien voir. Par la langue exquise, la transparence lumineuse du coloris, le pittoresque des images, ces récits rappellent les « poèmes en prose )) de Tourgueniev, et on ne saurait en faire un plus grand éloge. Le soldat de garde, meurtrier malgré lui d'un forçat en fuite, qu'il abat d'un coup de fusil, alors qu'au loin sonnent les cloches des vêpres pascales, attire à lui plus de sympathie encore que sa victime. Koroliénko s'est placé là à une hauteur où il ne devait malheureusement pas se maintenir. Sa génération est vite à bout d'haleine, peutêtre parce qu'elle manque d'air respirable. Dans « lom- Kipour )) (jour d'expiation, chez les Juifs), histoire d'un meunier petit-russien, qui risque d'être emporté par le diable, quoique bon chrétien, h la place du cabaretier israélite lankiel, pour avoir essayé d'imiter celui-ci dans l'exploitation du pauvre peuple, une pensée infiniment juste et profonde s'unit encore à un tableau infiniment plaisant des mœurs locales. Mais les autres morceaux du même recueil sont pâles de couleur et vides d'idées. « Le Musicien aveugle », qui s'essaye à reproduire par les sons les sensations de la vue, est un essai, manqué une fois de plus, sur un thème de psychologie qui a tenté avant Koroliénko une foule d'écrivains. Le romancier russe pense subvenir au néant de sa tentative par le lyrisme, mais n'y rencontre pas l'émotion.

I Dans « En route » et « Deux points de vue », c'est Tolstoï, après Dostoïevski, qui entraîne un instant l'auteur à la recherche d'un principe moral, base de l'exisi tence commune. Echappé aux prisons de Sibérie et s'ef- I forçant, à travers mille dangers, de regagner son foyer, le voyageur s'arrête brusquement en chemin. Un doute l'a envahi : pourquoi fuir? Pourquoi aller là plutôt qu'ail-

leurs? Et voici Koroliénko en passe d'analyser l'àme indécise de sa génération. Un jeune homme a vu mourir un de ses amis dans un accident de chemin de fer. Il en est tellement frappé qu'il arrive par une série d'autres interrogations dubitatives à une conception toute mécanique de la vie. A quoi bon penser, aimer? Il abandonne une jeune fille, dont il a gagné l'affection, jusqu'à ce que les souffrances de la pauvre créature aient révélé à son âme pétrifiée le vrai sens de la vie.

Tout cela, très fini au point de vue de la forme, reste très inachevé au point de vue de la pensée, et, depuis quelques années, Koroliénko semble .ivoir pris goût à un faire encore plus sommaire, publiant tantôt des notes recueillies dans le gouvernement de Nijni-Novgorod au cours d'une de ces disettes qui, périodiquement, ravagent les provinces du vaste empire, tantôt, après un voyage en Angleterre, rendant compte des impressions que lui a laissées une séance orageuse au Parlement. Du reportage, en somme.

La faveur du public russe va aujourd'hui à un autre groupe de romanciers qui s'éloigne entièrement de Tolstoï et de ses préoccupations de morale ou d'art. Les amateurs de jouissances esthétiques et les réformateurs passionnés, hommes des « années quarante » et des « années soixante», ont cédé la place à une nouvelle génération de lecteurs, qui demandent principalement à être divertis ou secoués, sans trop regarder à la qualité du divertissement ou de la secousse. M. Boborikine et Potapiénko sont de ceux qui s'entendent le mieux à satisfaire ces nouveaux besoins. Le premier est un chasseur intrépide d'actualité. Publiant un roman par an, depuis bon nombre d'années, il n'en a pas manqué une. Dans le dernier que j'ai lu, en 1897, intitulé « D'une autre manière », j'ai

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