‹ Littérature russeChapitre 73 sur 82 · ECOLE NOUVELLE · texte numérisé non relu

ECOLE NOUVELLE

trouvé des aperçus sur le « matérialisme économique », dernière formule à la mode. Au talent près, la manière de l'auteur y est celle de Tourgueniev dans « Pères et Enfants )), L'esprit est très différent. Il participe des théories indifférentistes de « La Semaine ». Dans « Le Tournant », qui date de 1894, vous trouverez un assez curieux panorama des variations philosophiques et littéraires depuis 1840. M. Boborikine n'y fait pas de choix et ne vous engage pas à en faire.

M. Potapiénko, dont la renommée ne date guère que de 1891, est un dénicheur de situations dramatiques. Généralement, il les abandonne au nid. L'insuccès de quelques-uns de ses romans tient sans doute à cette dernière particularité, car l'auteur a du naturel, du sentiment, une grande fraîcheur d'impression et une observation délicate. Parfois aussi des intentions philosophiques. Avec « Les Péchés » (1896) il m'a paru même s'engager lui aussi dans le sillon du laboureur de lasnaïa Poliana, mettant à nu un peu crûment l'hypocrite vertu d'un père de famille devant la naïve observation de ses enfants. Comme leurs rivaux de l'autre groupe, ces observateurs de la vie par le petit bout de la lorgnette ne sont à leur aise que dans de tout petits cadres. Alors même qu'on les voit prendre de l'espace, ils n'arrivent qu'à réunir une suite de menus faits et d'impressions exiguës, rappelant ces chapelets de champignons secs, qui figurent, en Russie, à l'étalage des marchands de comestibles. L'étoile de cette école est M. Tchékhov.

Tchékhov.

Je serais tenté de dire de ce jeune écrivain qu'il s'est montré jusqu'à présent un artiste supérieur dans un genre inférieur. Encore vit-il, depuis 1885, sur des promesses, qui risquent de se convertir en déceptions. A-t-il dit son dernier mot? Je ne sais. Il m'a laissé, voici un an, après une rencontre trop brève, l'impression d'une nature concentrée et repliée sur elle-même. Ses premiers essais, publiés dans un des moindres journaux de Saint-Pétersbourg, révélaient une heureuse recherche de simplicité, un don naturel pour mettre la forme en harmonie avec le sujet, un goût fâcheux pour le comique grossier, une tendance dangereuse à dessiner des arabesques sur un fond absent. Plus tard, une suite de récits réunis en volume a paru élever et élargir la vision du débutant jusqu'à des conflits psychologiques (« La Sorcière », « Agathe ))), voire des problèmes sociaux (« Les Ennemis », « Le Cauchemar »), éléments maintenant aperçus du drame de la vie, qu'il semblait ignorer tantôt. Entrevus plutôt — « dans le crépuscule », titre du recueil. Les demi-teintes, les indications vagues, les raccourcis sommaires dont se servait l'auteur ont passé, sur le moment, pour un artifice ingénieux. Mais bientôt Tchékhov devait donner sur ce point un démenti à ses admirateurs, en entreprenant dans « La Steppe » un morceau de grande peinture, où l'on vit avec étonnement que ses procédés restaient les mêmes. Des esquisses toujours, des impressions fugitives rapidement notées, des scènes égrenées à la queue-leu-leu sans liaison apparente, des silhouettes vagues; pas un trait vigoureux, pas une figure.

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Non, pas même celle de Egorouchka, le personnage principal de l'œuvre, un enfant de neuf ans, que son père mène à l'école, à travers la steppe, et qui nous raconte les paysages dont cette course le rend spectateur. La façon d'interpréter le spectacle, tout h fait dans la manière de Tourgueniev, en une confusion volontaire entre les sensations et les idées ou les sentiments de l'enfant, entre la nature et son être intime, a pourtant chez Tchékhov quelque chose d'autrement artificiel. Egorouchka entend un chant, sans voir le chanteur. Alors il imagine que la voix plaintive vient de l'herbe à demi brûlée déjà par les ardeurs de Tété. Elle chante et pleure. Elle dit, à quelqu'un d'invisible aussi, qu'elle n'a mérité en rien ce qui lui arrive, que le méchant soleil la dévore sans raison, elle si jeune encore et qui serait si belle, et qui voudrait si passionnément vivre. L'effet serait peut-être grand de ce morceau lyrique, s'il ne mettait en scène Egorouchka, lequel évidemment ne peut imaginer tout cela. Une seconde de réflexion fait éclater l'artifice et l'effort du poète est perdu Le récit finit à l'arrivée de l'enfant dans la ville, où il doit entrer en classe. Dans le panorama de la steppe, qui fait ainsi tout le sujet du tableau, vastes plaines, campements pittoresques, auberges sordides et monde hétéroclite de voyageurs, bouviers grossiers, juifs sordides et comtesses élégantes, l'auteur a fait preuve d'un grand souci du détail, allant jusqu'à la minutie. D'où vient que la vérité de ce réalisme laborieux ne s'impose pas à ma conviction? C'est peut-être la comtesse polonaise qui m'a mis en défiance. Les comtesses polonaises sont assez habituellement maltraitées par les romanciers russes et je ne suis pas ici pour les défendre. Mais je puis assurer M. Tchékhov qu'aucune d'elles n'a jamais interpellé personne, fût-ce son amant, en décli-

nant les deux prénoms^ suivant une coutume essentiellement russe. Le trait n'a aucune importance; c'est l'importance donnée à ces traits, aussi faux neuf fois sur dix, qui m'afflige chez Tchékhov et chez les autres représentants de la jeune école. L'auteur de « La Steppe « aurait mieux fait de m'indiquer la pensée générale qui a inspiré sa composition. A-t-il voulu symboliser l'aspect général de la vie, avec l'absence apparente de lien entre les phénomènes dont elle se compose? Je n'en sais rien. Lui non plus peut-être.

Dans les autres récits du même auteur : « Histoire mélancolique )>, « Récit d'un inconnu », « La chambre n° 6 )), je vois, au contraire, un effort pour saisir le sens de ces phénomènes et leur donner une forme frappante et typique. Dans le dernier nommé, Tchékhov semble même, par un revirement inattendu, prendre parti contre cet indifférentisme qui constitue la marque et le dogme essentiel de son école, et où on peut d'ailleurs apercevoir une affinité avec la théorie de non-résistance prêchée par Tolstoï. Le héros de cette nouvelle est un médecin d'hôpital, qui traite ses malades par le scepticisme. La « chambre n°6 », affectée aux aliénés, est un bouge infect, où les punaises seules mangent à leur faim. Le praticien sceptique n'en est pas gêné pour persuader à ses patients qu'ils y sont aussi bien qu'ailleurs, car de vivre au grand air ou dans un cabanon, d'être bien ou mal nourri, voire de recevoir les coups de poing distribués par le gardien Nikita, tout cela est tout à fait indifférent. Un jour vient où Nikita le fait participer lui-même à cette distribution, après que le médecin eut été jugé digne de partager le sort de ses malades. Il en meurt.

Le grand succès a été pour « Histoire mélancolique )) (1889). Imaginez deux personnages de rang, de

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caractère absolument différents, — un savant, une actrice, — que le hasard a rapprochés, qu'unit bientôt plus étroitement une conscience égale de la vanité de la vie, et que cette communion mène parallèlement au dégoût de la science et de l'art. Ces associations ne sont heureusement pas dans les mœurs occidentales. Leur résultat, tel qu'il nous est présenté par Tchékhov, n'est d'ailleurs pas concluant, car Katia n'a pas de talent, et son protecteur se donne toutes les apparences d'un nigaud. En passant, l'auteur fait le procès de la jeune littérature russe. Dans ses moments de loisir, le savant ne lit que des romans français. Ils ne le satisfont pas entièrement, mais ils sont moins ennuyeux que ceux qui paraissent en Russie et on y trouve au moins l'élément essentiel de toute création artistique : le sentiment de la liberté individuelle , dont, depuis dix ou quinze ans, les écrivains russes ne gardent plus de trace. Mais ce savant ne pourrait-il faire des lectures plus sérieuses? Il en fait, mais pas en russe. Les livres russes du genre sérieux sont pour lui écrits en hébreu.

Je n'ai garde de prendre cette boutade à mon compte. Elle aidera pourtant mes lecteurs h contrôler mes propres appréciations.

Le défaut capital, chez Tchékhov, est l'absence de lien naturel, organique, entre les personnages qu'il met en scène comme entre l'action et le dénoûment de ses nouvelles. Ce défaut apparaît même dans « Le Récit d'un inconnu », qui, par une autre surprise, nous ramène presque à l'école littéraire de 1840. Cet inconnu, qui a des raisons mystérieuses, et dont nous ne saurons jamais le secret, d'en vouloir à un personnage très haut placé, s'avise d'entrer comme valet de chambre au service du fils de son ennemi, avec le dessein de tuer le père. Au

lieu d'un assassinat, il commet un rapt. L'ennemi a une maîtresse qu'il est sur le point d'abandonner. Pris de pitié, Vinconna passe la frontière avec elle. Mais elle ne l'aime pas. Il a des remords, et ne sait que devenir. Voilà « un homme de trop « en plus. Mais qui est-il?

Les dernières œuvres de Tchékhov : « Ma vie », « La Maison à pignon », le montrent de moins en moins capable de donner des réponses précises aux points d'interrogation qu'il se plaît à multiplier, visiblement désorienté d'ailleurs, tantôt dans la dernière voie de Tolstoï, tantôt sur la piste des symbolistes et des décadents français, puis, brusquement, avec « Les Paysans », esquissant un dernier pas en arrière du côté de Gogol et de Tourgueniev. Un garçon de restaurant se sentant malade quitte Moscou pour revenir au village, où il s'apercevra qu'il n'y a plus de place pour lui et mourra, désespéré. La grossièreté, la sauvagerie des mœurs rurales sont ici mises en relief avec une rare puissance. Le tableau n'est que repoussant. L'élément d'émotion artistique y fait défaut. Inconsciemment chez Gogol, plus consciemment chez Tourgueniev, il était dans l'impression que leurs moujiks nous donnaient d'âmes susceptibles d'une autre et meilleure destinée. Les moujiks de Tchékhov sont des brutes massives, sans transparence morale ni apparence d'au delà.

Avec « Ivanov », drame publié en 1889, une comédie, « La Mouette », et quelques autres essais, Tchékhov a touché aussi au théâtre. Le succès ne l'y a pas suivi. Les deux facteurs indispensables de toute œuvre destinée à la scène, action et développement psychologique des caractères, sont ceux précisément dont l'absence totale compromet la valeur de ses meilleures nouvelles. Le théâtre vit aussi de clarté, et Tchékhovy a porté ses habi-

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tudes crépusculaires. Ivanov est-il, dans sa pensée, le représentant de la jeune génération, qui se rue au travail à vingt ans et à trente parait épuisée de son effort? On peut le supposer. Mais quel effort? Ivanov a épousé une riche juive dont il convoitait la dot et s'est consolé des déceptions qu'il a éprouvées de ce côté en séduisant une jeune fille chrétienne. Il a, après cette double équipée, des dettes, des cheveux blancs et de l'hypocondrie, si bien qu'il se tire un coup de pistolet, au moment de marcher à l'autel avec une nouvelle fiancée. Le sens réel de ce dénoûment m'échappe complètement. Le dénoûment de « La Mouette » est pareil, ce qui peut paraître singulier pour une comédie. Partout, même dans les nouvelles du jeune auteur, c'est le même monde bizarre de névrosés, de lunatiques, de demi-fous : jeunes filles de bonne famille, jolies, riches, qui brusquement, sans qu'on sache pourquoi, perdent la tête, se jettent au cou d'un homme qu'elles ont vu une fois et qu'elles quitteront demain, même si d'aventure elles l'épousent; jeunes gens qui à vingt ans sont dégoûtés de la vie; vieillards, qui, à soixante, s'aperçoivent que la vie n'a pas de sens. La société ainsi représentée a l'air d'un cauchemar.il semble aussi que cette société n'ait qu'un souci : résoudre le problème de la vie. Jeunes filles, jeunes gens et vieillards s'en occupent avec acharnement. Quel sens a-t-elle?Ils s'évertuent éperdùment à chercher la réponse et souffrent jusqu'à en mourir de ne pas la trouver. Je crains bien que le monde, tel que la civilisation moderne l'a fait, ne soit en majeure partie, même en Russie, distrait par d'autres préoccupations, et qu'en nous le montrant absorbé par celle-ci, Tchékhov après Tolstoï ne cède à une illusion romantique.

Comme tous ses jeunes émules, l'auteur de « Le Père »

et de quelques autres récits également courts, où il semble exceller, arrive vite à s'épbumonner, en abordant des sujets plus vastes. Peut-être en faut-il rendre responsable, dans une certaine mesure, la machine pneumatique, dont M. Pabiédonostsov précipite aujourd'hui l'action raréfiante.

Cet elFet d'étoulTement est très apparent dans les esquisses de la vie provinciale, « Ursa major », « Après le déluge », où s'est distinguée M"" Khvostchinskaïa, écrivant sous le pseudonyme de M. Krestovski, qu'il ne faut pas confondre avec le véritable propriétaire de ce nom littéraire, Vsiévolod Krestovski, un imitateur d'Eugène Suc dans la description pittoresque des mœurs urbaines du prolétariat. Et l'on devine combien plus efficace doit être encore l'influence des mêmes causes de dépression morale sur le mouvement scientifique.

Le mouvement scieiitifique.

Il ne conserve une certaine activité que dans le domaine de la géographie, de l'ethnographie et de l'histoire. Les expéditions organisées par la Société Impériale de géographie, ainsi que les publications de sa section ethnographique ; les études de statistique et de géographie poursuivies sous les auspices de l'Etat-Major général et du Ministère de l'Intérieur ont fait réaliser, depuis trente ans, h cette branche de la science un progrès considérable. Il est curieux que cette œuvre collective, à laquelle sont associés les noms de Bouniakovski, Zablotski- Diéssiatovski, Bezobrazov, Buschen, Hagemaister, Halmersen, Bloch, Niébolchine, Thorner, Janson, Tchoubinski, n'ait mis en valeur aucun effort individuel.

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