LE MOUVEMENT SCIENTIFIQUE
L'esprit démocratique du pays se traduisant dans le proverbe : « Une masse d'hommes est un grand homme » le veut peut-être ainsi. Le même phénomène, en effet, se reproduit dans le domaine des études historiques, où la « Société pour l'étude de l'histoire et de l'antiquité », la « Société archéologique », la « Société Impériale d'histoire » et les publications périodiques de 1' « Archive russe », éditée par Barténiev, de 1' « Antiquité russe », éditée par Siémievski, de 1' « Archive du prince Vorontzov », de 1' « Archive du prince Kourakine », de « r Ancienne et Nouvelle Russie », de 1' « Antiquité Kiévienne », ont fait merveille, réunissant une quantité énorme de documents et mettant à pied d'œuvre des matériaux de premier ordre. Les ouvriers, dont le travail personnel serait seul capable de les utiliser, se font attendre. Il est vrai que le régime actuel semble proscrire leur initiative. On a publié la correspondance de l'impératrice Catherine II jusque dans ses pages les plus intimes et les moins édifiantes; mais M. Bilbassov a vu mettre au pilon les deux premiers volumes d'une histoire où il s'est proposé, avec quelle discrétion pourtant! de reproduire dans son ensemble la physionomie du grand règne. Les dix autres volumes de cette œuvre considérable restent en manuscrit. Le cours d'histoire de M. Klioutchevski n'est connu, en dehors de ses auditeurs de l'Université de Moscou, que par quelques exemplaires lithographies. Le général Schilder a entrepris une histoire monumentale d'Alexandre I". Dans la partie documentaire, vous y trouverez jusqu'à la condamnation du principe autocratique, prononcée par l'auguste élève de La Harpe. Vous y verrez aussi la liste exacte des convives qui ont pris place à la table de Paul I" le soir qui précéda sa mort. Vous chercheriez en vain ailleurs la moindre indication
sur les causes et les péripéties de cette lugubre catastrophe, si bien renseigné que l'auteur doive être à cet égard, habitant, comme directeur de l'École du génie militaire, le palais même où elle s'est produite. La jeune génération a vu sortir de ses rangs, en la personne de Milioukov, un des hommes le mieux doués pour ce genre d'études qu'il m'ait été donné de rencontrer. J'apprends à la dernière heure qu'à Sophia même son enseignement a été mis en interdit. Kovalevski a été réduit h poursuivre en France son bel ouvrage en quatre volumes sur les origines de la démocratie contemporaine, dont une nouvelle édition française est sous presse.
Ceux des historiens du pays qui n'ont pas les mêmes ressources pour continuer leur tâche ou publier leurs œuvres à l'étranger se rejettent sur des sujets, très intéressants assurément, mais moins propres à faire progresser l'étude du passé national. M. Manouilov a donné, en 1894, un livre sur le système agraire en Irlande, d'après des documents puisés au British Muséum et des observations faites sur place. L'année suivante, M. Kamienski a raconté « Six années de gouvernement tory en Angleterre, de 1887 à 1893 ». J'ai vu ces temps-ci à Paris un jeune professeur de l'Université de Kiev venant en France pour y étudier l'organisation des anciens Parlements provinciaux! L'essai remarquable sur l'organisation du régime représentatif dans les Etats provinciaux de la vieille Moscovie, publié en 1889 par M. Klioutchevski, me paraît lui-même avoir été inspiré à l'auteur par le souci d'éviter les susceptibilités de la censure.
Dans le domaine de l'histoire littéraire, c'est encore un vétéran des années soixante, un compagnon d'armes de Tchernichevski, M. A. N. Pypine, qui tient la première ' place. Professeur à l'Université de Saint-Pétersbourg, il
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a dû abandonner sa chaire, en 1862, à la suite des émeutes d'étudiants dont j'ai évoqué le souvenir et qui se reproduisent aujourd'hui. Son œuvre est des plus considérables. Sa grande histoire des littératures slaves, en collaboration avec M. Vladimir Spassowicz, a été précédée ou suivie d'une série de travaux et de publications de documents ayant pour objet la poésie populaire et les anciens écrivains, l'époque d'Alexandre P"", le mouvement littéraire des années 1820-1850, la biographie de Biélinski, et plus récemment le panslavisme, ainsi que les derniers résultats acquis à l'étude de l'ethnographie russe. J'ai utilisé pour mon livre trois volumes d'une histoire o^énérale de la littérature russe, où l'éminent écrivain a fait preuve d'un grand savoir et d'un sens critique très développé Ses comptes rendus littéraires dans « Le Messager de l'Europe » font autorité.
Parmi ses émules, je dois une mention à N. S. Tikhon- RAVOv (1832-1893), qui, de 1859 à 1861, a fait paraître cinq volumes d'un grand recueil très apprécié, les « Chroniques de la littérature et de l'antiquité russes », suivis d'une foule d'études fragmentaires, dont l'histoire littéraire du XVIII® siècle a fourni la matière principale. M. Tikhonravov est aussi l'auteur d'une édition critique de Gogol en sept volumes, qui a paru en 1889.
Comme science, largeur de vues et indépendance je ne vois pour mettre en ligne avec M. Pypine que M. Nicolas CoNSTANTiNovicTH MiKHAÏLOVSKi , ct , quoiquc bcaucoup plus jeune, né en 1843, celui-ci n'appartient pas à la dernière génération, tout en se ressentant, malheureusement, de quelques-unes de ses tendances. Avec plus d'éclat, de virtuosité, de verve, son talent me semble vicié comme celui de Garchine par un parti pris de pessimisme. 11 n'épargne jamais, loue rarement et abuse un peu du
sarcasme. On l'a appelé le Chtchédiine de la critique. Il a été, en effet, dans les « Annales de la Patrie » collaborateur du terrible publiciste, et semble s'être approprié quelques particularités de son style, riche en traits et en antithèses, avec son goût pour le comique et le grotesque et sa facilité à passer de l'humour au pathos. Une grande partie des études de M. Mikhaïlovski est consacrée à la philosophie anglaise, de Darwin à Mill, en passant par Spencer.
Les philosophes du pays lui ont donné jusqu'ici moins d'occupation. La grande école nationale de philosophie, rêvée par les héritiers intellectuels de Khomiakov, reste encore à l'état d'espérance. Schopenhauer, dont le jubilé était célébré en 1888 à Moscou, avec un grand éclat, n'a pas donné à ses élèves russes la forte discipline que leurs aînés tenaient de Schelling et de Hegel. M. de Roberty peut bien être, suivant le témoignage de son biographe, M. G. de Greef, un des penseurs les plus originaux de notre temps, mais si, toujours d'après M. de Greef, « il n'est ni Mongol, ni Russe, ni Allemand, ni Français, ni Belge, bien que par le sang il soit un peu de tout cela », par ses œuvres il a cessé depuis longtemps d'appartenir à la Russie. Né en 1843, collaborateur de 1869 à 1873 de la « Gazette académique de Saint-Pétersbourg », qui défendait les doctrines libérales, il s'est vu écarter de la rédaction de ce journal par un ordre personnel de l'Empereur, qui y remplaça d'autorité les écrivains d'opposition par d'autres, dévoués sinon à la cause, du moins à la caisse impériale. Un peu plus tard, son second et dernier ouvrage en russe sur l'Histoire de la philosophie était mis sous séquestre. L'auteur avait publié antérieurement des « Etudes d'économie politique », contenant un exposé théorique et critique des « Principes de la science sociale »