‹ --Littérature--Chapitre 12 sur 65 · ÉPIGRAMME · texte numérisé non relu

ÉPIGRAMME

Cher père, ne crains point l'efTort

Du temps, ni même de la mort ;

C'est en vain qu'ils te font la guerre.

Ils peuvent bien ravir ta présence à mes yeux ;

Mais ton âme à jamais vivra dedans les deux,

Et ton renom dessus la terre.

Ces vers, et beaucoup d'autres que Jacqueline composait en toute occasion, ne lui donnaient pas le moindre amour-propre ni la plus petite apparence de prétention. Elle regardait ce talent comme un instinct qu'elle tenait de Dieu, dans lequel elle n'était pour rien, et qu'elle rapportait humblement à son véritable principe. Voici sur ce sujet des vers de la même année 1638, où la pensée et le style prennent déjà une certaine élévation :

Epigramme pour remercier Dieu du dou de la poésie, — Août 1638».

Je ne suis pas si fort saisie

Des faveurs de la poésie Que je ne reconnoisse humblement devant tous.

Grand Dieu , que ce n'est pas l'étude

Qui m'a donné cette habitude , Et sans le mériter qu6 je la tiens de vous.

' Recueil de M. Périer, p. 660.

56 JACQUEUIIE PASCAL.

Stances mr le même sujet K — Août 1638.

Père de ce grand univers.

Si l'ardeur de faire des vers Par de puissants ressorts tient mon flme enchantée ,

J'avoue humblement devant tous

Que je tiens cette ardeur de vous, De vous, dis-je, 6 mon Dieu, sans l'avoir méritée.

Oui, je tiens de votre bonté

Ce beau don, si fort souhaité Par les ardents désirs de tant de belles ftmes.

Et par un secret jugement

Mon jeune et foible entendement Est par vous éclairé de ces divines flammes.

Seigneur, un cœur méconnoissant

Ne peut pas paroUre innocent A votre sainte face : est-il donc pas bien juste

Qu'éprise d'un divin brandon.

J'use de votre même don Pour rendre compliment à votre nom auguste?

Comme les torrents, les ruisseaux,

Les fleuves et toutes les eaux Retournent en la mer, lieu de leur origine,

Ainsi, grand Dieu, mes petits vers.

Sans souci de tout l'univers , Retourneront à vous, vers * leur source divine.

Dans les derniers mois de cette année 1638, Jacqueline eut la petite vérole, qui lui fit perdre une partie de sa beauté. Elle n'y fut point insensible, mais la piété vint à son secours, et elle fit homma^^e à Dieu de son malbeur dans les stances suivantes :

• Ibid,

* Autre leçon : vous, leur s.

St\>'CES pour remercier Dieu me fiortir (le la petite vérole *. — Novembre 1638.

Moteur de ce grand univers, Inspirez-moi de puissants vers , Envoyez-moi la voix des anges, Non pas pour louer les mortels , Mais pour entonner vos louanges Et vous remercier au pied de vos autels.

Votre souveraine bonté Du haut du ciel a visité Le plus chétif ver de la terre.

Et garanti du coup fatal Un corps plus fragile que verre , Parmi tous les excès d'un incroyable mal.

Ainsi l'on voit qu'en vérité , Grand Dieu, votre bénignité S'est montrée en moi bien extrême , Me garantissant d'un péril Où sans votre bonté suprême Mes ans alloient finir dans leur plus bel avril.

Oh 1 que mon cœur se sent heureux , Quand au miroir je vois les creux Et les marques de ma vérole !

Je les prends pour sacrés témoins , Suivant votre sainte parole , Que je ne suis de ceux que vous aimez le moins.

Je les prends, dis-je, ô souverain ,

' Recueil de M. Périer, p. 661. Le même manuscrit contient, p. 65îi, une lettre de Gilberte Pascal à son père, du 3 décembre 1638, où il est question de l'accident arrivé à Jacqueline et de l'inlérêt qu'y prit la reine elle-même.

Pour un cachet dont votre main Voulut marquer mon innocence; Et cette consolation Me fait avoir la connoissance Qu'il ne faut s'affliger de cette affliction.

Mais, grand Dieu, mon travail est vain, 11 faut un esprit plus qu'humain Pour bien raconter vos merveilles,- Et ce grand excès de bonté , Charmant les yeux et les oreilles, Excède mon pouvoir et non ma volonté.

L'année 1639 est celle de la fameuse représentation de V Amour tyrannique de Scudéry à Thôtel de Richelieu, où la petite Jacqueline toucha si bien le cœur du cardinal qu'elle en obtint la grâce de ^n père. Tout cela est raconté en grand détail par madame Périer et par Marguerite Périer, ainsi que nous ravons vu ; mais celle-ci a conservé * une lettre de la petite Jacqueline à son père Etienne Pascal, où elle lui fait un récit naïf de ce qui s*est passé en celte circonstance. Le lecteur sera bien aise, je Tespère, de cx)nnaître ce nouveau récit, dont le principal acteur en est en même temps T historien , un acteur et un historien de treize ans.

Monsieur mon Père,

Il y a long-temps que je vous ai promis de ne vous point écrire si je ne vous envoyois des vers ; et n'ayant pas eu le loisir d'en faire (à cause de cette comédie dont je vous ai parlé), je ne vous ai point écrit il y a long-temps. A présent que j'en ai fait, je vous écris pour vous les envoyer,

ÉCRITS ET LETTRES DE JACQUELUfE. I. 1625 À 1646. 59

et pour vous faire le récit de l'affaire qui se passa hier à J'hôtel de Richelieu où nous représentâmes V Amour tyrmir nique devant M. le cardinal ; je m'en vais vous raconter do point en point tout ce qui s'est passé.

Premièrement, M. de Mondory entretint M. le Cardinal depuis trois heures jusqu'à sept heures, et lui parla presque toujours de vous, de sa part et non pas de la vôtre, c'est-àdire qu'il lui dit qu'il vous connoissoit, lui parla fort avaniAgeusement de votre vertu, de votre science et de vos autres bonnes qualités. Il parla aussi de cette affaire des rentes, et lui dit que les choses ne s'étoient pas passées comme on avoit fait croire, et que vous vous étiez seulement trouvé une fois chez M. le chancelier, et encore que c'était pour apaiser le tumulte; et, pour preuve de cela, il lui conta que vous aviez prié M. Fayet d'avertir M... * ; il lui dit aussi que je lui parlerois après la comédie. Enfin il lui dit tant de choses qu'il obligea M. le cardinal à lui dire : « Je vous promets de lui accorder tout ce qu'elle me « demandera. » M. de Mondory dit la môme chose à madame d'Aiguillon, laquelle lui disoit que cela lui faisoit grande pitié, et quelle y apporteroit tout ce qu'elle pourroik de son côté. Voilà tout ce qui se passa devant la comédie. Quant à la représentation, M. le cardinal parut y prendre grand plaisir, mais principalement lorsque je parlois, il se mettoit à rire, comme aussi tout le monde de la salle.

Dès que la comédie fut jouée, je descendis du théâtre avec le dessein de par]er à madame d'Aiguillon; mais M. le cardinal s'en alloit, ce qui fut cause que je m'avançai tout droit à lui , de peur de perdre cette occasion là, en allant faire la révérence à madame d'Aiguillon ; outre cela, M. de Mondory me pressoit extrêmement d'aller parler

'Sic.

à M. le cardinal. J'y allai donc, et lui récitai les vers que je vous envoie, qu'il reçut avec une extrême affection, et des caresses si extraordinaires que cela n'étoit pas imaginable; car, premièrement, dès qu'il me vit venir à lui, il s'écria : « Voilà la petite Pascal ; » puis il m'embrassoît et me baisoit, et, pendant que je disois mes vers, il me tenoit toujours entre ses bras, et me baisoit à tout moment avec une grande satisfaction ; et puis, quand je les eus dits, il me dit : <c Allez, je vous accorde tout ce que vous me « demandez ; écrivez à votre père qu'il revienne en toute « sûreté. » Là-dessus, madame d'Aiguillon s'approcha, qui dit à M. le cardinal : « Vraiment, Monsieur, il faut « que vous fassiez quelque chose pour cet homme-là ; j'en « ai ouï parler; c'est un fort honnête homme et fort savant; « c'est dommage qu'il demeure inutile. Il a un fils qui est « fort savant en mathématiques, et qui n'a pourtant que « quinze ans. » Là-dessus M. le cardinal dit encore une fois que je vous mandasse que vous revinssiez en toute sûreté. Comme je le vis en si bonne humeur, je lui demandai s'il trouveroit bon que vous lui lissiez la révérence; il me dit que vous seriez le bienvenu; et puis, parmi d'autres discours, il me dit : « Dites à votre père, quand il sera « revenu, qu'il me vienne voir » et me répéta cela troii? ou quatre fois. Après cela, comme madame d'Aiguillon s'en alloit, ma sœur l'alla saluer, à qui elle fit beaucoup de caresses, et lui demanda où étoit mon frère, et dit qu'elle eût bien voulu le voir. Cela fut cause que ma sœur le lui mena; elle lui fit encore grands compliments, et lui donna beaucoup de louanges sur sa science. On nous mena ensuite dans une salle, où il y eut une collation magnifique -de confitures sèches, de fruits, limonades et choses semblables. En cet endroit-là, elle me lit des caresses qui ne sont pas croyables. Enfin je ne puis pas vous dire com-

bien j'y ai reçu d'honneur, car je ne vous écris que le plus succinctement qu'il m'est possible de... ^ Je m'en ressens extrêmement obligée à M. do Mondory, qui a pris un soin étrange. Je vous prie de prendre la peine de lui écrire par le premier ordinaire pour le remercier, car il le mérite bien. Pour moi , je m'estime extrêmement heureuse d'avoir aidé en quelque façon à une affaire qui peut vous donner du contentement. C'est ce qu'a toujours souhaité avec une extrême passion, Monsieur mon père , votre très-humble et très-obéissante fille et servante,

Pascal.

De Paris, ce 4 avril 1639.

• Bossul ^ a publié le placet en vers de Jacqueline Pascal. Il a de l'esprit et de la grâce. Nous le publions ici de nouveau , en y joignant deux petites pièces inédiles, qui malheureusement ne le valent pas, l'une adressée au cardinal de Richelieu, l'autre à madame d'Aiguillon.

Ne vous étonnez pas, incomparable Armand^

Si j*ai mal contenté vos yeux et vos oreilles :

Mon esprit agité de frayeurs sans pareilles

Interdit à mon corps et voix et mouvement.

Mais, pour me rendre ici capable de vous plaire ,

Rappelez de Téxil mon misérable père :

Cest le bien que j'attends d'une insigne bonté ;

Sauvez cet innocent d'un péril manifeste.

Ainsi vous me rendrez l'entière liberté

De l'esprit et du corps, de la voix et du geste.

' Quelques mots effacés.

' Œuvres de Pascal, 1. 1«'. Discours sur la vie et les ouvroffes '*'!Paical,p. 11.

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