SÉRÉNADE
! le sommeil, belle et chaste Clarlce, Ouvrez, ouvrez les yeux et ne permettez pas Que l'on reproche à vos appas Ite joindre à leur pouvoir cet excès d'injustice
'Édit.:fot6/eetcap.
74 JACQUELINE PÂSC4L.
Qa'au temps où vos rigueurs me foroent de veiller Vous puissiez sommeiller.
Prenez part aux douleurs dont mQn âme est atteinte. Ecoutez mes soupirs et voyez ma langueur.
Si vous me refusez le cœur^ Au moins prêtez l'oreille aux accents de ma plainte ; Et puisque vos rigueurs me forcent de veiller, Cessez de sommeiller.
Vers.
A bas, à bas ces fleurai
Vous profanez ce verre.
Le fade émail de ces couleurs
N'est bon que pour des pots de terre.
C'est pervertir l'ordre des choses.
Un métal si divin
N'est pas fait pour des roses :
Il est fait pour du vin.
Stances. Consolation sur la rnart d'une Huguemte '. — May 1645,
Philis, apaisez vos douleurs^ C'est assez répandre de pleurs Pour la perte de votre amie; Cessez ce violent transport Qui s'attaquant à votre vie Livreroit la mienne à la mort.
Finissez' tous ces déplaisirs; La mort est sourde à vos soupirs, Comme elle est aveugle à vos larmes.
Si le ciel Teût faite autrement, Elle eût respecté tant de charmes Qu'elle a détruits en un moment.
' Rec. de M. Périer, p. 668.
ÉCKITS ET LETTRES DE JACQU^INE. I. 1625 A 1646. 75
Mais quoy 1 rien n'échappe ici-bas.
Et la laideur et les appas Ressentent ses coups redoutables ; Les beureux, les infortunés, Les innocents et les coupables Sont au même but destinés.
Tout est dans Tinstabilité;
La plus ferme félicité
Se perd dès qu'elle est découverte ;
Et vous même enfin quelque jour
Ferez pleurer pour votre perte
Ceux qui pleurent pour votre amour.
Ce n*est pas que par mon discours Je prétende arrêter le cours D'une tristesse raisonnable ; Moy-même j'ai part au malheur , Et par une pitié louable J'accompagne votre douleur.
J'excuse votre déplaisir.
En ce qu'il ne pouvoit choisir
Une matière plus illustre.
Cloris fut chef-d'œuvre des cieux ,
Et c'est en son cinquième lustre
Que le destin l'ôte à nos yeux.
Mais ce qui peut mieux excuser La douleur que vous peut causer Sa perle trop inopinée , , C'est qu'en mourant le ciel voulut Que son hérésie obstinée Laissât douter de son salut.
Mais non, sans doute qu'à la mort Son esprit devenu plus fort Heçut la céleste lumière, Et qu'étant presque détaché Du poids de sa masse grossière,
Il reconnut d'avoir péché.
Aussi, grand Dieu ! si Tamitié Peut émouvoir quelque pitié Pour un chef-d'œuvre sans exemple , Oyez les vœux que désormais Nous irons faire en votre temple Pour celle qui n'y fut jamais.
Hélas! son malheur seulement Caufea son endurcissement A vivre dans son hérésie , Et son zèle la décevoit, Recevant pour la mieux choisie La foy que son père approuvoit.
Vous Tenrichîtes à nos yeux Dq ces dons les plus précieux Dont vous ornez les belles âmes, Et son ardente charité Brûloit de vos divines fiâmes Son cœur rempli de piété.
Sans cesse elle espéroit en vous , Et toiyours son soin le plus doux Étoit de vous être fidèle.
Hélas ! dans son aveuglement Lui donnâtes-vous tant de zèle Pour la perdre éternellement?
Mon Dieu , je ne pénètre pas Dans les secrets dont icy-bas Vous nous ôtez la connoissance ; Mais j'espère en votre équité , Et crois que votre providence Suit les loix de votre bonté.
Ainsi, Philis, c'est trop pleurer; Dieu vous permettant d'espérer Défend une douleur plus ample;
ÉCRITS ET LETTRHlS DE JACQUELINE. II. 1646 A 1652. 77
Réglez-vous sur ses volontés , Et suivez en cela l'exemple De celle que vous regrettez. .
Nous voici arrivés à Tannée 1646 : toute la famille Pascal se convertit, c'est-à-dire, passa d'une piété convenable à la dévotion proprement dite. Biaise Pascal se jeta dans cette route nouvelle avec son ardeur accoutumée : il y entraîna sa sœur Jacqueline.
Une fois entrée dans la dévotion , à la fin de Tannée 1646, Jacqueline ne s'arrêta qu'au dernier terme, Tentier renoncement au monde et la prise de Thabit religieux à Port-Royal, en 1652.
Déjà à Rouen , elle avait lu les écrits des plus célèbres jansénistes. En 1647, Biaise Pascal étant venu s'établir à Paris, sa sœur l'y accompagna. Ils se mirent en rapport avec Port-Royal, et Jacqueline prit M. Singlin pour directeur. Pendant ce temps , elle écrivait souvent à sa sœur Gilberte , madame Périer, qui habitait Clermont avec son mari et ses enfants. Nous avons plusieurs lettres d'elle de cette époque. La première est le récit d'une visite que Descartes fit à Pascal , comme nous l'apprend Baillet dans la lie de DescarteSy seconde partie, p. 330, d'après une lettre manuscrite de Descaries à Mersenne, du 4 avril 1648.
Paris, le Î5 septembre 1647.
Ma chère sœur *, j'ay différé à t'écrire parceque je voulois
' M. Libri a le premier publié cette lettre dans le Journal des
te mander tout au long l 'entreveùe de M . Descartes et de mon frère ; et je n'eus pas le loisir hier de te dire que dimanche au soir M. Habert * vinr icy accompagné de M. de Monùgny de Bretagne qui me venoit dire, au deffaut de mon frère qui étoit à Téglise, que M. Descartes, son compatriote et Jx)n ami ^, avoit fort témoigné avoir envie de voir mon frère, à cause de la grande estime qu'il avoit oiii faire de M. mon père et de luy, et que pour cet effet il Tavoit prié de venir voir s'il n'incommoderoit point mon frère, parcequ'il sçavoil qu'il étoit malade, en venant céans le lendemain à neuf heures du matin. Quand M. de Montigny me proposa cela, je fus assez empêchée de répondre, à cause que je sçavois qu'il a peine à se contraindre et à parler, particulièrement le matin ; néanlmoins je ne crus pas à propos de le refuser, si bien que nous arrêtâmes qu'il viendroil à dix lieures et demie le lendemain ; ce qu'il fil avec M. Habert, M. de Montigny, un jeune homme de soutane, (jue je ne connois pas 3, le fils de M. de Montigny et deux ou trois autres petits garçons. M. de Roberval, que mon frèreen avoit averti, s'y trouva ; et là, après quelques civilitez, il fui parlé de l'instrument qui fut fort admiré, tandisqueM.de Roberval le montroit. Ensuite on se mit sur le vuide, el M. Descartes, avec un grand sérieux, comme on lui contoit une expérience, et qu'on luy demanda ce qu'il croyoil
Savants, 1839, p. 554. Nous la donnons de nouveau d'après le Recueii de mademoiselle Périer {Suppl. fr.f 14S6), et le manuscril de l'Oratoire, n^ 160. Dans le Recueil de mademoiselle Périer, i la fin de la lettre, on lit ces mots : Copié sur Voriginal. Les deux copies offrent en quelques endroits des leçons différentes.
• Évidemment Habert de Montmor, le Mécène des savants de cette.époque.
' Manuscrit de l'Oratoire : intime ami.
' Manuscrit de l'Oratoire : que je ne sçai pas qui &est.
qui fût entré dans la seringue, dit que c'étoit de la > matière subtile; sur quoy mon frère luy répondit ce qu'il put; et M. de Roberval ^, croyant que mon frère auroit peine à parler, entreprit avec un peu de chaleur M. Descartes, a?ec civilité pourtant , qui luy répondit avec un peu d'aigreur qu'il parleroit à mon frère tant que Ton voudroit, jnrcequ'il parloit avec raison, mais non pas à luy qui parlûit avec préoccupation ; et là-dessus, voyant à sa montre qu'il étoit midy, il se leva parce qu'il étoit prié de dîner au faubourg Saint -Germain, et M. de Roberval àm; si bien que M. Descartes l'y mena dans un caf^m où ils étoient tous deux seuls, et là ils se chantèrent Ro^ueites, mais un peu plus fort que jeu 3, à ce que nous «lilM. de Roberval, qui revint ici l'aprè&Jînée, où il trouva M. Dalibray.
J'avois oublié de te dire que M. Descartes, fâché d'avoir ^lésipeu céans, promit à mon frère de le venir revoir le Memain à huit heures. M. Dalibray, à qui on l'avoit dit Iftsoir, s'y voulut trouver, et fit ce iqu'il peut pour y "lener M. Lepailleur que mon frère avoit prié d'avertir ^^ pari; mais il fut trop paresseux pour y venir, et si , ''** dévoient dîner, M. Dalibray et luy, assez proche d'icy. ^' Descaries venoit icy en partie pour consulter le mal de 'non frère, sur quoy il ne luy dit pas pourtant grand'chose; ^ulement il luy conseilla de se tenir tout le jour au lit Rua ce qu'il fut las d'y être, et de prendre force
' ifanuscrit de TOratoire : de sa m.
'Sur les rapports de Pascal, de Roberval et de Descaries, voyez ^^'^^ Préface de la nouvelle édition, p. 46; et dans les Fragments ^ Motophie cartésienne rarliclc intitulé : Roberval philosophe , f- 34Î.
' Recueil de M. Périer, p. 8 : plus fort qu'tcy.
'^.'.etilsd.
bouillons. Us parlèrent de bien d'autres choses , car il y fut jusqu'à onze heures; mais je ne scaurois qu'en dire, car pour hier je n'y étois pas, et je ne le pus sçavoir; car nous fusmes embarrassez toute la journée à luy faire prendre son premier bain. II trouva que cela luy faisoit un peu mal à la teste ; mais c'est qu'il le prit trop chaud ; et je crois que la seignée au pied de dimanche au soir luy fit du bien; car lundy il parla fort toute la journée, le matin, à M. Descartes, et l'après dinée à M. de Roberval contre qui il disputa longtems sur beaucoup de choses qui appartiennent autant à la théologie qu'à la physique , et cependant il n'en eut point d'autre mal que de suer beaucoup la nuit et de fort peu dormir; mais il n'en eut point les maux de teste que j'attendois après cet effort. Madame Habert ^ se porte bien à cette heure; je crois qu'elle est hors de danger; elle revomissoit tout ce qu'elle
prenoit, jusqu'aux bouillons
Dis à M. Ausoult ^ que selon sa lettre mon frère écrivit au P. Merséne l'autre jour pour sçavoir de luy quelles raisons M. Descartes apportoit contre la colonne d'air, lequel fit réponse 9ssez mal écritte (à cause qu'il a eu l'artère du bras droit coupée en le soignant, dont il sera peut-être estropié). Je lus pourtant que ce n'étoit pas M. Descartes (car^ au contraire, il la croit fort, mais par une raison que mon frère n'approuve pas), mais M. de Roberval qui étoit contre ; et aussi il luy témoignoit ^ l'envie que M. Descartes avoit de le voir, et l'instrument aussi. Mais nous prenions tout cela pour civilité
' Toute cette phrase manque dans le Rec. de M. Périer. ' Sur M. Ausoult, voyez t. !«'', Appendice, n» 3, p. 350, et 374. ' Rec. de M. P. : témoigna l'envie. Man. de l'Oratoire : témoignott assejs Tenvie.
Dis ' à M. Duménily si tu le vois, qu'une personne qui n'est plus mathématicien , et d'autres qui ne Font jamais été, baisent les mains à un qui Test tout de nouveau. M. Ausoult t'expliquera tout cela ; je n'ay ni le tems ni la patience. Adieu, je suis, ma chère sœur, etc.
L'autre lettre de Jacqueline à Gilberte trahit déjà une dévotion très-vive. On y sent comme la fermentation de la grande résolution que Jac>queline accomplira bientôt.
A Paris, ce 24 mars 1648 '.
Ma chère soeur ,
Je reçus hier au soir seulement ta lettre du 22 janvier, mais ce ne fut pas avec une petite consolation. Je me réjouis de tout mon cœur de cette heureuse rencontre que m m'as mandée; je la prends pour une grâce d'autant plus grande que j'en suis véritablement indigne. Si tu étois mon confesseur je l'en dirois peut-être davantage , mais cela suffit pour t'obliger à me recommander de tout ton cœur au Fils et à la Mère, afm qu'ils obtiennent pour moy par les mérites de sa mort les grâces qui me sont nécessaires. Tu n'y oublieras pas toute notre maison, c'est pourquoy je ne t'en parle point. Je te prie seulement qu'un des sujets de tes prières du premier jeudy soit la manifestation publique, ou pour le moins la manifestation particulière à certairfes personnes, d'une chose de conséquence qui est occulte et dont les effets sont étonnants,
' Cette fin manque dans le Rec. de M. P.
• Rec. de M. P., p. 370. Le manuscrit donne la date de 1644; c'est une erreur : à cette époque Jacqueline était à Rouen, et n'avait pas encore vu M. Singlin. Nous pensons qu'il faut lire 1648. U. 5.
disant à Dieu, avec J.-C. : Mon Père, s'il est possible, c'est-à-dire, si c'est pour votre gloire, et y ajoutant pourtant toujours : votre volonté soit faite , afin qu'il plaise à Dieu d'envoyer sa lumière dans les cœurs plutôt que dans les esprits. Ça été le sujet d'une grande partie de mes prières depuis quelque temps, j'entends de ces prières qui ne sont qu'un désir du cœur, comme dit M. de Sainl- Cyran. Je t'en prie derechef, car j'affectionne cela infiniment, et pour Dieu seul , ce me semble , c'est-à-dire, afin qu'il ne se fasse ou pense rien contre son ordre. Si je te voyois, je te dirois tout cela avec joye de pouvoir ouvrir mon cœur ; Dieu ne veut pas que j 'aye cette consolation : qu'il en soit béni 1 Je tâcherai de ne le pas vouloir aussi, tant qu'il ne le voudra pas. Les chrétiens ont cet avantatage, que s'il leur est défendu de s'abandonner ^ux plaisirs du monde, il leur est aussi défendu de s'attrister des malheurs qui y arrivent, et même il leur est commandé (le s'en réjouir; et comme les uns sont sans difficulté plus fréquents que les autres, leur joye est bien plus confinuelle; aussi N. S. J.-C. dit que personne ne la leur pourra ôter; et, en effet, il faut dire comme l'apôtre dit sur un autre sujet : Qui pourra affliger celui à qui tous les maux tiennent lieu de joyes?
Quand je m'aperçois qu'il semble que je te veuille instruire, ce qu'à Dieu ne plaise que j'entreprenne ainsi sans raison ny mission , il me souvient d'avoir ouy dire un beau mot à M. Singlin, que lorsque nous prions Dieu ce n'est pas pour le faire ressouvenir de nos besoins qu'il sait tous, comme dit J.-C, mais pour nous en souvenir. nousr mômes; je te dis la même chose une fois pour toutes, afin que cela te demeure dans l'esprit. Prie Dieu pour moy, mais tout de bon ; rends-lui aussi grâce pour tous, et pour mon frère quelques prières et quelques actions de
grfices particulières. Je te mande tout ce qui me vient à la pensée. Encore un coup, prie Dieu pour moy, j'en ai besoin; prie-le qu'il passe l'éponge pour ainsi dire sur tout Je tems que j'ay perdu et les occasions que j'ay négligées et les conjonctures favorables que j'ay refusées ; elles sont sans nombre; prie-le qu'il ait agréable l'obéissance que je rends, en me procurant à moi-même des biens qui sont infinis et dont je suis indigne, etc.