‹ --Littérature--Chapitre 15 sur 65 · AUTRE LETTRE A LA MÊME · texte numérisé non relu

AUTRE LETTRE A LA MÊME

Ce !•' avril 1648,

Nous ne savons ^ si celle-cy sera sans fin a^ussi bien que les autres ^, mais nous savons bien que nous voudrions bien écrire sans fin. Nous avons icy la lettre de M. de Saiiit-Cyran, de la Vocation, imprimée depuis peu ^iis approbation ni privilège, ce qui a choqué beaucoup Je monde. Nous la lisons; nous te l'envoyerons après; M)us serons bien aise d'en avoir ton sentiment et celui de M. mon père ; elle est fort relevée.

Nous avons plusieurs fois commencé à t'écrire, mais j'en ay été retenu par l'exemple et par les discours, ou, ^î lu veux, par les rebufades que tu sçais ^; mais après

' Le Rec. de M. Périer, p. 359, dit que cette lettre a été copiée surVoriginal de la main de mademoiselle Jacqueline Pascal. Elle *^l évidemment écrite par celle-ci en son nom et au nom de son ^^. Il est aisé en effet d'y retrouver plus d*une idée de Pascal ^usla plume de Jacqueline. C'est pourquoi nous l'avons aussi imprimée parmi les lettres de Pascal, t. l«s p. 408.

' Ceci prouverait que nous ne possédons pas toute la correspon- •l^noe du frère et des deux sœurs.

' Sur ces rebufades, voyez plus haut, p. 33.

nous en être éclaircis tant que nous avons pu , je crois qu'il faut y apporter quelque circonspection ; et s'il y a des occasions où l'on ne doit pas parler de ces choses, nous en sommes dispensés. Car, comme nous ne doutons point Tun de l'autre, et que nous sommes comme assurés mutuellement que nous n'avons dans tous ces discours que la gloire de Dieu pour objet , et presque point de communication hors de nous-mêmes, je ne vois point que nous puissions avoir de scrupule tant qu'il nous donnera ces sentiments. Si nous ajoutons à ces considérations celle de ralliauce que la nature a faite entre nous, et à celle dernière celle que la grâce y a faite; je crois que bien loin d'y trouver une deffense, nous y trouverons une obligation, car je trouve que notre bonheur a été si grand d'êlre unis de la dernière sorte, que nous nous devons unir pour le reconnoîlre et pour nous en réjouir. Car il faut avouer (jue c'est proprement depuis ce temps (que M. de Saint-Cyran veut qu'on appelle le commencement de la vie) que nous devons nous considérer comme vorilablement parents, et qu'il a plû à Dieu de nous joindre aussi bien dans son nouveau monde par l'esprit , comme il avoit fait dans le terrestre par la chair. ,

Nous te prions qu'il n'y ail point de jour où lu ne k repasses en ta mémoire, et de reconnoîlre souvent la conduite dont Dieu s'est servi en cette rencontre, où il «<" nous a pas seulement fait frères les uns des autres , mais encore enfants d'un môme père; car tu sais que mon père nous a tous prévenus et comme conçus dans le dessein ^ C'est en quoy nous devons admirer que Dieu nous ait donné et la figure et la réalité de celte alliance. Car, comme nous avons souvent dit entre nous , les choses corporelles ne

' Cette phrase est inachevée, ou il faut lire ce d.

ÉCRITS ET LETTRES DE JAGQUEUI^E. li. 1646 A 1652. 85

sont qu'une image des spirituelles, et Dieu a représenté les choses invisibles dans les visibles. Cette pensée est si générale et si utile, qu'on ne doit point laisser passer un espace, notable de temps sans y songer avec attention. Nous avons discouru assez particulièrement du rapport de ces deux sortes de, choses; c'est pourquoy nous n'en parlerons pas icy, car cela est trop long * pour l'écrire , et trop beau pour ne t'élre pas resté dans la mémoire; et, qui plus est, nécessaire absolument suivant mon avis; car comme DOS péchez nous tiennent enveloppés parmi les choses corpoTelIes et terrestres, et qu'elles ne sont pas seulement la peine de nos péchez, mais encore l'occasion d'en faire <ie nouveaux et la cause des premiers , il faut que nous Dous servions du lieu même où nous sommes tombés \mi nous relever de notre chute. C'est pourquoy nous (levons bien ménager l'avantage que la bonté de Dieu nous donne de nous laisser toujours devant les yeux une itnage des biens que nous avons perdus, et de nous environner, dans la captivité même où sa justice nous a ré- Juiis, de tant d'objets qui nous servent d'une leçon conlinnellement présente; de sorte que nous devons nous considérer comme des criminels dans une prison toute remplie des images de leur libérateur et des instructions nécessaires pour sortir de la servitude; mais il faut avouer V^'on ne peut. apercevoir ces saints caractères sans une lumière surnaturelle. Car comme toutes choses parlent fe Dieu à ceux qui le connoissent, et qu'elles le découvrent à ceux qui l'aiment, ces mêmes choses le cachent à Vm ceux qui ne le connoissent pas. Aussi l'on voit que <ians les ténèbres du monde, on les suit par un aveugle- ^^ent brutal , que l'on s'y attache, et qu'on en fait la der-

^ U manuscrit : bon.

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nière lin de ses désirs; ce qu'on ne peut faire sans sacrilège; car il n'y a qu'un Dieu qui doive être la dernière fin comme lui seul est le principe. Quelque ressemblance que la nature créée ait avec son Créateur, et encore que les moindres choses et les plus petites et les plus viles parties du monde représentent au moins par leur unité la parfaite unité qui ne se trouve qu'en Dieu , on ne peut pas légitimement leur porter le souverain respect, parce qu'il n'y a rien de si abominable aux yeux de Dieu et des hommes que Tidolâtrie, a cause qu'on y rend à la créature l'honneur qui n'est dû qu'au Créateur. L'Écriture est pleine des vengeances que Dieu a exercées sur ceux qui en ont été coupables, et le premier commandement du décalogue , qui enferme tous les autres , deffend sur toutes choses d'adorer les images. Car, comme il est beaucoup plus jaloux de nos affections que de nos respects, il est visible qu'il n'y a point de crime qui lui soit plus injurieux ny plus détestable que d'aimer souverainement les créatures, quoiqu'elles le représentent.

C'est pourquoy ceux à qui Dieu fait connoître ces grandes vérités , doivent user de ces images pour jouir de celui qu'elles représentent, et ne demeurer pas éternellement dans cet aveuglement charnel et judaïque qui faii prendre la figure pour la réalité; et ceux que Dieu par la régénération a relevés gratuitement du péché ( qui est le véritable néant , parce qu'il est contraire à Dieu qui est le véritable Être), pour leur donner une place dans son Eglise qui est son véritable temple, après les avoir retirés gratuitement du néant au jour de leur création pour leur donner une place dans l'univers, ont une double obligation de le servir et de l'honorer, puisqu'en tant que créatures ils doivent se tenir dans l'ordre des créatures et ne pas profaner le lieu qu'ils remplissent, et qu'en tant que

chrétiens ils doivent sans cesse aspirer à se rendre dignes de faire partie du corps de Jésus-Ciirisl , mais qu'au lieu que les créatures qui composent le monde s'acquittent de leurs obligations en se tenant dans une perfection bornée, parce que la perfection du monde est aussi bornée, les enfants de Dieu ne doivent point (nettre de limites à leur pureté et à leur perfection , parce qiî'ils font partie d*un corps tout divin et infiniment parfait, comme on voit que Jésus-Christ ne limite point le commandement de la perktion et qu'il nous en propose un modèle où elle se trouve infinie, quand il dit : « Soyez donc parfaits comme «votre Père céleste est parfait. » Aussi c'est une erreur bien préjudiciable parmi les chrétiens, et parmi ceux-là même qui font profession de piété , de se persuader qu'il y ait un certain degré de perfection dans lequel on soit en assurance, et qu'il ne soit pas nécessaire de passer, puisqu'il n'y en a point qui ne soit mauvais si on s'y arrête, et dont on puisse éviter de tomber qu'en montant plus haut.

Etienne Pascal étant venu voir ses deux enfants à Paris iu mois de mai 1648, Jacqueline lui demanda la permis- >iân de se faire religieuse. Il ne put se résoudre à un tel >aenfice. Jacqueline se réduisit donc pour le moment à la iemande de quinze jours de retraite à Port-Royal. Il ne s'agit, il est vrai, que d'une retraite bien courte; mais toute la lettre respire, avec la plus humble obéissance aux volontés de son père, la passion invincible de la solitude et de la vie monastique.

A Paris, ce 19 juin 1648 '.

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