MONSIEUR MON PÈRE
Comme Tingratitude est le plus noir de tous les vices, tout ce qui en approche est si horrible qu'il ne peut pas seulement tomber dans la pensée d'une personne qui aime tant soit peu la vertu ; et parceque Toubli des bienfaits que Ton a reçus de quelqu'un (surtout quand ils sont grands et qu'ils ont été presque continuels) en est d'ordinaire un effet, et que le manque de confiance en c«tte m<*me personne ne peut être l'effet que de cet oubli, je croirois faire un crime d'en manquer en celte occasion, encore qu'il soit vray que je souhaite beaucoup ce que je vous prie de m'accorder, et que ce soit l'ordinaire de ceux qui souhaitent de craindre aussi.
Avant toutes choses, je vous conjure, ijion père, au nom de Dieu (que nous devons seul considérer en toutes matières, mais particulièrement en celle-cy), de ne vous point étonner de la prière que je vais vous faire, puisqu'elle ne choque en rien la volonté que vous m'avez témoigné que vous aviez. Je vous conjure aussi par tout ce qu'il y a de plus saint de vous ressouvenir de la prompte obéissance que je vous ai rendue sur la chose du monde qui me touche le plus, et dont je souhaite Taccomplissement avec autant d'ardeur. Vous n'avez pas oublié sans doute cefte soumission si exacte ; vous en parûtes trop satisfait pour qu'elle soit sitost sortie de votre esprit. Dieu m'est témoin que je crois avoir fait mon devoir d'en user ainsi, et que ce
• Rec. de M. P., p. 362. Le Recueil â^Utrechta publié quelques phrases de cette lettre, p. 254.
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que je vous en dis n'est que pour vous faire, comprendre ({ue toutes mes maximes me portent à ne rien entreprendre d'important que par votre consentement, et que jamais il ne m'arrivera de vous fâcher, s'il m'est possi^e ; je prie Dieu de vous l'imprimer aussi bien dans la pensée qu'il l'est dans mon cœur. Après cela, mon Père, je ne doute plus que vous ne me fassiez l'honneur de me croire et que vous ne m'accordiez ma demande. L'affection avec laquelle je le souhaite, fait que je n'ose vous la dire sans des préparations qui vous feront sans doute penser que c'est quelque chose de conséquence ; elle ne l'est pourtant nullement, et si peu que, connoissanl en moy le dessein de vous obéir en quelque lieu que je sois, avec la môme exactitude que j'ai fait jusqu'icy, et que d'ailleurs la chose presse, je crois que, sans vous offenser en rien (et je serois ton fâchée d'en avoir eu seulement la pensée) , j'eusse pu le faire devant que de vous en parler; n'eût été que vous en eussiez été surpris , et que comme c'est l'image d'un plus grand engagement, cela eût pu vous étonner de l'avoir fait sans votre aveu , et vous l'eussiez peut-être pris pour une image de désobéissance.
Vous saurez donc, mon père, s'il vous plaist, et je crois fen que vous en êtes déjà instruit, que c'est une chose ordinaire parmi les personnes de toutes sortes de condition, <^ngagéesdans le monde ou non, lesquelles ont quelque soin d'elles-mêmes, de faire à presque toutes les bonnes fêtes, ^ souvent aussi en d'autres temps (c'est le directeur qui ^Q juge) quinze jours ou trois semaines de retraite dans une maison religieuse où l'on s'enferme par la permission ^e la supérieure, pour ne s'entretenir qu'avec Dieu seul l^raii des personnes qui ne soient qu'à luy. C'est pour ^oy ceux qui sont le plus soigneux de leur salut se
mettent, quand ils le peuvent, dans les maisons les mieux
réglées. Je crois que vous voyez bien mon dessein, et que vous pensez avec moy que je ne puis faire un meilleur choix que de jetter les yeux pour cela sur le P. R. de Paris, ny prendre un temps plus propre que celuy de votre absence où je ne puis vous rendre aucun service, non plus qu'au reste de la maison à qui je suis entièrement inutile à cette heure ; car depuis que vous êtes parti, je n'ay pas écrit un seul mot pour mon frère qui est la chose pour laquelle il auroit le plus besoin de moy ; mais il peut s'en passer par le moyen d'une autre personne. Enfin je ne vois rien où je puisse seulement être utile jusqu'à votre départ pour Rouen, principalement si Ton compare cette utilib^ avec la nécessité qu'il y a pour moy de faire cette retraite, surtout en ce lieu là ; car puisque Dieu me fait la grâce d'augmenter de jour en jour l'effet de la vocation qu'il lui a plu me donner (et que vous m'avez permis de conserver], qui est le désir de l'accomplir aussitôt qu'il m'aura fait connoître sa volonté par la vôtre ; puis, disrje, que ce désir m'augmente de jour en jour, et que je ne vois rien sur la terre qui me pût empêcher de l'accomplir si vous le vouliez et que vous me l'eussiez permis, cette retraite me servira d'épreuve pour savoir si c'est en ce lieu là que Dieu me veut. Je pourrai, là, l'éoouter seul à seul, et peut-être par là je ti^uverai que je ne suis née pour ces sortes de lieux; et, s'il est ainsy, je vous.prieray franchement de ne plus songer ny vous préparer à ce que je vous avois dit; ou bien, si Dieu me fait entendre que j'y suis propre, je vous promets que je mettrai tout mou soin à attendre sans inquiétude l'heure que vous voudrez choisir pour sa gloire ; car je crois que vous ne cherchez que cela ; au lieu que je vis à présent dans un désir continuel d'une chose que je ne sçays si elle poufroil vous satisfaire quand vous la souhaiteriez, si bien que je suis
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duns un embarras d'esprit qui ne se peut dire ; mais, après cette épreuve, je pourrai presque avec certitude vous assurer de ]'un et de l'autre» et attendre avec patience le temps que vous m'ordonnerez.
Ma pensée étoit de demeurer dans ce lieu là , au cas que vous le trouvassiez bon , jusqu'à ce que vous fussiez près de retourner à Rouen; néanmoins, si vous voulez absolument que je retourne avant ce temps là, je n'ai pas à faire de vous assurer que je le ferai bien, car je sçais bien que vous n'en doutez pas; aussi ne manqueray-je pas à vous obéir promptement.
Voilà, monsieur mon père, la très-humble prière que j'avois â vous faire ; je ne doute pas que vous ne me l'accordiez; mais je vous prie de prendre la peine de m'y iaÎTe faire réponse le plutôt que vous le pourrez par ma •«PUT ou par quelque autre , car je crains que les remèdes vous empêchent de vous donner la peine de la faire par vous-même. Considérez, s'il vous plait, que je n'ai que <%8eul temps-là pour faire cette retraite si utile et même ^i nécessaire pour moy, principalement à cause des cirninstances qui s'y rencontrent. C'est pourquoi je vous conjure, si j'ai jamais été assez heureuse pour vous sa- \\&hive en quelque chose, de m'accorder promptement ce que je vous demande. Ces religieuses ont eu assez de Iwnié pour me l'accorder de leur part. M. Périer, mon fera et ma fidèle l'approuvent et en sont contents pourvu lue vous y consentiez ; si bien qu'il ne dépend que de vous seul. J'ai pris la hardiesse de vous prier de peu de choses en ma vie; je vous supplie, autant que je le puis, ^ avec tout le respect possible, de ne me point refuser t»'lle-cy, et surtout de ne me point laisser sans réponse, si œ n'est que ces petites retraites étant, comme j'ai dit, des «kosesfort ordinaires, vous les jugiez si peu importantes
que la mienne puisse être faite sans une marque expresse de votre volonté , et qu'ainsy je n'aie pas sujet de croire que vous trouviez mauvais le dessein que j'en ai, à moins que vous ne me fassiez mander que vous ne voulez pas. Car, conmiéla poste part souvent, et qu'ainsy vous avez grande commodité de faire écrire, et que d'ailleurs le silence est pris pour un consentement, si je ne reçois point de vos nouvelles tout au plus tard de mardy en huit jours (je puis en recevoir devant) , je vous prie de ne point trouver mauvais que je me dis{X)se pour aller faire mon petit voyage de dimanche, qui est le 21, en quinze jours. Auparavant pourtant que de partir, je sçaurai s'il n'y a point de lettres de vous^ à la [wste; après quoy, s'il n'y en a point, je seray entièrement confirmée dans la pensée que vous le souhaitez aussi bien que moy, et ainsy je ne feray aucune difficulté de passer outre; car je vous assure que si j(^ croyois que ce ne me fût une preuve évidente de votre consentement, je n'aurois garde de l'entreprendre. S'il y avoit quelque conjuratipn plus forte que l'amour de Dieu pour vous obliger de m'accorder en sa faveur cette petite prière , je l'employerois en une occasion pour laquelle j'ay tant d'affection, et qui me fait vous conjurer, au nom de ce saint amour que Dieu nous porl^e et que nous lui devons, d'accorder ma demande ou à ma foiblesse ou à mes raisons, puisque vous devez être certain, plus par la dernière épreuve que vous en avez faite que par toutes les autres, que vos commandements me sont des lois et que toutes les fois qu'il s'agira de votre satisfaction, au préjudice môme du repos de toute ma vie, vous connoîtrez, par la promptitude avec laquelle j'y courray, que c'est par reconnoissance et par affection plus tôt que par devoir, et que quand je vous accordai ce que vous me demandiez , c'éloit par pure affection à votre service (selon
Dieu), lequel vous me dites être la cause pourquoy vous me reteniez auprès de vous. J'espère en Dieu qu'il vous fera connoître quelque jour combien plus je vous pourroys senir auprès de luy qu'auprès de vous ; mais en attendant ce temps, je le prie de me conserver toute la vie dans les sentiments où j'ay toujours été jusqu'icy, d'attendre avec patience votre volonté, après que j'auray tâché de découwla sienne, pour le regard du lieu que j'aydans l'esprit, dans ma petite retraite, sur le sujet de laquelle j'attendray votre réponse avec l'impatience que vous pourrez vous imaginer, mais avec une soumission d'esprit toute entière, quoyqu'avec un désir très-grand de l'obtenir. Quelle que chose qu'elle contienne, elle ne changera en rien la passion qu'elle trouvera en moy, et qui ne me quitte point, fevous témoigner de combien je suis plus véritablement par l'affection du cœur que par la nécessité de la nature, monsieur mon père , votre très-humble et très-obéissanto fille et servante,
Jacqueline Pascal.
M. Périer, mon frère et ma fidèle vous baisent trèshumblement les mains ^
Vers la fin de l'année 1648, Jacqueline, en son nom et au nom de son frère, adresse la lettre suivante à madame Krier, qui était à Glermont. Elle est intitulée dans notre iDanDscrit : Lettre de M, et de mademoiselle Pascal, à mdame Périer, leur sœur. Comme elle est commune à Jacqueline et à son frère, noiis l'avons imprimée parmi 'es lettres de Pascal, et nous la reproduisons ici.
' A la tin de la lettre sont écrits ces mots : Copié sur l'original.
A Paris, ce 5 novembre 1648 '.
Ma chère soeur.
Ta lettre nous a fait ressouvenir d'une brouillerie dont on avoit perdu la mémoire^ tant elle est absolument pas- 'sée. Les éclaircissements un peu trop grands que nous avons procurés ont fait paroitre le sujet général et ancien de nos plaintes, et les satisfactions que nous en avons faites ont adouci Taigreur que monsieur mon père en avoit conçue. Nous avons dit ce que tu avois déjà dit, sans savoir que tu l'eusses dit, et ensuite nous avons excusé débouche ce que tu avais excusé par écrit, et nous n'avons sçu ce que tu avois fait qu'après que nous l'avons eu fait nous-mêmes: car comme nous n'avions rien caché à mon père, il nous a aussi tout découvert et guéri ensuite tous nos soupçons. Tu sais combien tous ces embarras troublent la paix de la maison intérieure et extérieure, et combien dans ces rencontres on a besoin des avertissements que tu nous as donnés trop tard. Nous avons à t'en donner nous-mêmes sur le sujet des tiens.
Le premier est sur ce que tu nous mandes que nous l'avons appris ce que tu nous écris : 1° Je ne me ^uviens pas de t'en avoir parlé, et si peu que cela m'a été trèsnouveau. Et, de plus, quand cela seroit vray , je craindrois que tu ne l'eusses retenu humainement , si tu n'avois oublié la personne dont tu l'avms appris, pour ne te resaou* venir que de Dieu , qui peut seul te l'avoir véritablement enseigné. Si tu t'en souviens comme d'une bonne chose, tu ne sgaurois penser le tenir d'aucun autre, puisque ny toi
' Rec. da M. P.» p. a&&.
ny les autres ne le peuvent apprendre que de Dieu seul. Car, encore que dans cette sorte de reconnoissance on ne 8 arrête pas aux hommes à qui on s'adresse, comme s'ils étaient auteurs du bien qu'on a roQu par leur entremise ; néanmoins cela ne laisse point de former une petite opposition k la vue de Dieu , et principalement dans les per^ sonnes qui ne sont pas entièrement épurées des impressions charnelles qui font considérer comme source de bien les objets qui le communiquent. Ce n'est pas que nous ne devions reconnoitréet nous ressouvenir des personnes dont nous tenons- quelques instructions , quand ces personnes ont droit de le faire, comme les pères » les évêques et les directeurs, parce qu'ils sont les maîtres dont les autres sont les disciples ; mais quant à nous, il n'en est pas de même; car comme l'ange refusa les adorations d'un saint, serviteur conunelui, nous te dirons, en te priant de n'user plus de ces termes d'une reconnoissance humaine, que tu te gardes de nous faire de pareils compliments, parce que nous sommes disciples comme toi.
Le second est sur ce que tu /dis qu'il n'est pas nécessaire de nous répéter ces choses, puisque nous les savors déjà Uen ; ce qui nous fait craindre que tu ne mettes pas icy assez de différence entre les choses dont tu parles et celles dont le siècle parle, puisqu'il est sans doute qu'il suffit d'à-. voir appris une fois celles*cy, et de les avoir bien retenues, pour n'avoir plus besoin d'en être instruit, au lieu qu'il i^esufKt pas d'avoir une fois compris celles de l'autre sorte ^ etde les avoir connues de la bonne manière, c'est-à-dire par le mouvement intérieur de Dieu, pour en conserver la con- Qoissance de la même sorte, quoyqu'on en conserve bien
' Il y a ici et ailleurs plus d'une petite erreur de transcription dans notre manuscrit. "
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le souvenir. Ce n'est pas qu'on ne s'en puisse bien souvenir, et qu'on ne retienne aussi facilement une épître de saint Paul qu'un livre de Virgile; mais les connoissances que nous acquérons de cette façon , aussi bien que leur continuation, ne sont qu'un effet de cette mémoire; au lieu que pour y entendre le langage secret et étranger à ceux qui le sont du ciel S il faut que la même grâce qui peut seule en donner la première intelligence, la continue et la rende toujours présente en la retraçant sans cesse dans le cœur des fidèles pour les ifaire toujours vivre. Comme dans les bienheureux Dieu renouvelle continuellement leur béatitude, qui est un effet et une suite de sa grâce ; et comme aussi l'Église tient que le Père produit continuellement le Fils, et maintient l'éternité de son essence par une effusion de sa substance qui est sans interruption aussi bien que sans fin ; ainsi la continuation de la justice des fidèles n'est autre chose que la continuation de l'infusion de la grâce, et non pas une seule grâce qui subsiste toujours; et c'est ce qui nous apprend parfaitement la dépendance perpétuelle où nous sommes de la miséricorde de Dieu , puisque , s'il en interrompt tant soit peu le cours, la sécheresse survient nécessairement. Dans cette nécessité, il est aisé de voir qu'il faut continuellement faire de nouveaux efforts pour acquérir cette nouveauté continuelle d'esprit , puisqu'on ne peut conserver la grâce ancienne que par l'acquisition d'une nouvelle grâce, et qu'autrement on perdra celle qu'on prétend retenir, comme ceux qui, voulant renfermera lumière, n'enferment que des ténèbres. Ainsi nous devons veiller à purifier sans cesse l'intérieur qui se salit toujours de nouvelles taches en retenant aussi les anciennes, puis-
Sic.
que sans le renouvellement assidu on n'est pas capable de recevoir ce vin nouveïiu qui ne sera point mis en vieux vaisseaux.
C'est poucquoy tu ne dois pas craindre de nous remettre devant les yeux les choses que nous avons dans la mémoire et qu'il faut faire rentrer dans le cœur, puisqu'il pst sans doute que ton discours en peut mieux servir (l'iDstruraent à la grâce que non pas l'idée qui nous en reste en la mémoire, puisque la grâce est particulièrement accordée à la prière, et que cette charité que tu as. eue pour nous est une prière du nombre de celles qu'on ne doit jamais interrompre. C'est ainsi qu'on ne doit jamais refuser de lire ny d'ouïr les choses saintes, si communes et si connues qu'elles soient ; car notre mémoire^ aussi bien que les instructions qu'elle retient, n'est qu'un corps inanimé et judaïque sans l'esprit qui doit les vivifier; et il arrive très-souvent que Dieu se sert de ces moyens extérieurs plutôt que des intérieurs pour les faire comprendre, et pour laisser d'autant moins de matière à la vanité des Ummes, lorsqu'ils reçoivent ainsi la grâce en eux-mêmes. Cest ainsi qu'un livre et qu'un sermon, si communs qu'ils ^ienty apportent bien plus de fruit à celui qui s'y applique a^ec plus de dispositions que non pas rexcellencc des (iiseours plus relevés qui apportent d'ordinaire plus de plaisir que d'instruction; et 1 on voit quelquefois que ceux lui les écoutent comme il faut, quoyque ignorants et presque stupides, sont touchés au seul nom de Dieu et par les seules paroles qui les menacent de l'enfer, quoyque ce )^t tout ce qu'ils y comprennent et qu'ils les sçussent aussi kien auparavant.
Le troisième est sur ce que tu dis que tu n'écris ces choses que pour nous faire entendre que tu es dans ce intiment; nous avons à le louer et à te remercier égale-