‹ --Littérature--Chapitre 17 sur 65 · II · texte numérisé non relu

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ment sur ce sujet : nous le louons de ta persévérance el te remercions du témoignage que tii nous en donnes. Nous avions déjà tiré cet aveu de M. Périer, et les choses que nous lui en avions fait dire nous en avoient assurés; nous ne pouvons te dire combien elles nous ont satisfaits qu'en te représentant la joye que tu recevrois, si tu entendois dire de nous la même chose.

Nous n'avons rien de particulier à te dire sinon touchant le dessein de votre maison. Nous savons que M. Périer prend trop à cœur ce qu'il entreprend pour songer pleinement à deux choses à la fois, et que ce dessein entier est si long que pour l'achever il faudroit qu'il fût longtemps sans penser à autre chose. Nous savons bien aussi que son projet n'est que pour une partie du bâtiment; mais outre qu'elle n'est que trop longue elle seule, elle l'engage à l'achèvement du reste, aussitôt qu'il n'y aura plus d'obstacle, de quelque résolution qu'on se fortifie pour s'en empêcher, principalement s'il emploie à bâtir le temps qu'il faudroil pour se détromper des charmes secrets qui s'y trouvent. Ainsi, nous l'avons conseillé de bâtir bien moins qu'il ne prétendoit, et rien que le simple nécessaire, quoyque sur le même dessein, afin qu'il n'ait pas de quoy s'y engager, et qu'il ne s'ôle pas aussi le moyen de le faire. Nous te prions d'y penser sérieusement, de l'en résoudre et de l'en conseiller, de peur qu'il arrive qu'il ait bien plus de prudence et qu'il donne bien plus de soin et de peine au bâtiment d'une maison qu'il n'est pas obligé de faire, qu'à celui de cette tour mystique, dont tu sais que saint Augustin parle dans une de ses lettres, qu'il s'est engagé d'achever dans ses entretiens. Adieu.

B. P. .T. P. (Blaise p., Jacqueline P.).

De la rnaiii de M. Pascal :

tCRITS ET LETTRES DE JACQUELINE. H. 1646 Â 1652. 99

«i Si tu sais quelque bonne âme, fais-la prier Dieu pour moy aussi ^»

En 1649, Jacqueline accompagna son père en Auvergne, et demeura dix-sept mois à Clermont chez sa sœur, dans une grande retraite , et uniquement occupée de la prière et d'oeuvres de charité. Un bon père de l'Oratoire, qui venait souvent chez madame Périer, ayant appris qa'autrefois elle avait fait des vers, lui demanda de traduire et de mettre en vers l'hymne Jesu, nostra redem- ;^io. Elle le fit, mais elle en eut du scrupule, et, par le conseil de la mère Angélique Arnauld , elle renonça à la poésie. Nous verrons plus tard que, lorsqu'il s'agira <k sa propre gloire, Port-Royal sera moins sévère, et permettra très-volontiers à Jacqueline de célébrer et de répan- (ire les miracles de la Sainte-Epine. En attendant, voici la iraduclion que fit Jacqueline de l'hymne /esw, nostra re- (l^nptio. Cette traduction est exacte, sans être toujours aussi bien tournée que le dit madame Périer ^.

Jésus ' , digne rançon de l'homme rachepté , Amoar de notre cœur et désir de notre âme , Seul créateur de tout, Dieu dans l'éternité, Homme à la fin des temps en naissant d'une femme.

Quel excès de clémence a sçu te surmonter Que, portant les péchés de ton peuple rebelle, Ta souffris une mort horrible à raconter , Pour garantir les tiens de la mort éternelle?

' En note : eoptV sur Poriginal écrit de la main de mademoiselle ^tofuUne Pascal.

' Plus haut, p. 36.

'' Rec. de M. Périer, p. 670.

iOO JACQUELINE PASCAL.

Jusqu'au fond das enfers tu fis voir ta splendeur , Racheptant tes captife de leur longue misère, Et par un tel triomphe en glorieux vainqueur Tu t'assis pour jamais à la droite du Père.

. Que la même bonté t'oblige maintenant A surmonter les maux dont ton peuple est coupable : Remplis ses justes vœux en les lui pardonnant , Et qu'il jouisse en paix de ta vue ineffable.

Sois notre unique joye , d Jésus ! notre Roy l Qui seras pour toujours notre unique salaire. Que toute notre gloire à jamais soit en toy Dans le jour éternel où ta splendeur éclaire 1

Dans les derniers mois de Tannée 1650, Jacqueline revint à Paris avec son père, suppliant en quelque sorte à la vie monastique qui lui était refusée par la plus austère solitude Qt de continuels exercices de piété. Elle entretena// un commerce secret avec Port-Royal, et sur TinvitatioD de la mère Agnès, à l'occasion de la fêle de TAscension, elle composa sur le mystère de la mort de Jésus-Christ des méditations si belles, qu^on eut Tidée de les joindre aux Pensées de Pascal ; et il est certain que les pensées de la sœur se soutiennent à coté de celles du frère; elles sont de la même famille ; elles ont la même élévation et la même profondeur de sentiment. Mais on n'y trouve ni cette véhémence intérieure qui est Tâme du style de Pascal, et lui imprime un mouvement et un coloris extraordinaire, ni ce soin de bien dire sans lequel on manque la perf^ tion, comme la rhétorique la manque aussi, et d'une façon plus insupportable encore.

ÉCRITS ET LETTRES DE JACQUELINE. IL 1646 A l662, 101

Posées édifiantes ^ mr le Mystère de la mort de Notre Seigneur Jésus-Christ.

Jésus-Christ est mort par araour envers son Père Éternel, parce qu'il est mort pour réparer par une offrande infinie l'offense qui lui avoit été faite. Il est aussi mort par amour envers nous, parce qu'il a satisfait par amour à nos dettes ; en sorte que le peu que nous pouvons , et que nous De pouvons sans lui, suffit pour les payer toutes.

Tapprends'de là que je dois mourir au monde par amour envers Dieu, pour lui rendre tout ce que je lui dois, en lui donnant tout mon cœur sans aucun partage, et satisfaisant pour tous mes péchés par la pénitence, qui est enfermée dans cette mort, et par amour envers moi-môme «le la môme sorte ^

Jésus-Christ n'est pas mort pour ne plus vivre, mais pmr ne plus être dans la souffrance, dans la foiblesse, et te les autres infirmités de cette vie humaine, pour vivre

' Ces pensées ont été publiées à la suite des Entretiens ou Conféffnees de la révérende mère Marie-Angélique .Irnau/d.... A Bruxel- K 1757, in-t2. Le Recueil de mademoiselle Périer, p. 121, en consent une copie qui est conforme à l'imprimé, sauf de rares variantes <lue nous relevons.

' Ed marge : Qui aime son âme, la perdra.

éternellement d'une vie exempte de toutes ces misères, toute spirituelle et toute divine.

J'apprends de là qu'après que je serai séparée par ma mort au monde de toutes les appartenances de la corruption de la nature, il faut que dès lors je vive en Dieu seul, et que je ne vive plus à rien de ce qui appartient à ma première vie.

Jésus est mort réellement, et non pas en figure ou en désir seulement.

Cela m'apprend qu'il faut mourir effectivement m monde, et ne pas me contenter en cela d'imaginations et de belles spéculations.

La mort de Jésus n'a rien d'extraordinaire, c'est-à-dire que son corps a été privé de vie * comme tous les autres, et il s'est tenu mort dans la posture et la manière qui étoit propre à cet état.

Cela m'apprend qu'encore qu'il faille faire mourir effectivement en moi la chair et tous ses désirs, il ne faut pas néanmoins qu'il paroisse rien d'extraordinaire ni de singulier dans mes actions, mais que ]e fasse simplement et uniquement celles qui seront conformes à mon état et à ma condition présente.

Jésus est mort au regard de soi-même, en ce que ' L'édition : privé d'une vie humaine.

réellement sa sainte âme et son corps ont été séparés, et qu'ensuite il a souffert toutes les privations que cause la mort, de la vue, de l'ouïe, de Tentendement , de tout mouvement, en sorte qu'on l'emporte dans le sépulcre et qu'il ne s'y conduit pas soi-même : et il a bien voulu être privé de toutes ces choses, quoiqu'elles fussent fort saintes en lui.

Cela m'apprend à mourir à moi-même en toutes ohoses, même dans les plus innocentes, en sorte que je ne produise plus de moi-môme aucune action, mais que tout ce que j'opérerai soit tellement produit par l'obéissance que je dois aux maximes du christianisme, et aux supérieurs que Dieu *m*a donnés , que l'on puisse dire véritablement que mon esprit n'est plus en moi, et qu'il est de telle sorte séparé de mon corps que ce n'est nullement lui * qui le fait agir.

Jésus est mort, non-seulement au regard de soi-même, mais encore au regard de sa Mère, de ses parents et de ses amis, les privant de la consolation de sa présence, et se privant soi-même de la leur.

Cela m'apprend à ne pas mourir seulement à ce qui ne touche que ma personne, mais aussi à tous les intérêts de la chair et du sang et de l'amitié humaine, c'est-à-dire, à oublier tout ce qui ne regarde pas le salut des amis ^, et ne plus m'empresser dans les affaires temporelles.

' L'édition : que ce ne soU plus le corps qui. ' L'édition : le salut des âmes.

Jésus est mort au regard de tout le monde, en sorte que le monde entier est privé de sa présence visible et du fruit de ses exhortations, y laissant seulement ses disciples, qui étoient des copies de sa sainte vie qu'ils imitoient ^

Cela m'apprend que, lorsqu'on est mort au monde il ne faut plus s'y produire, et qu'il faut se contenter de fructifier par le bon exemple et la bonne odeur que cette vie de mort pourra répandre.

Jésus n'a pas attendu de mourir de vieillesse, mais n comme prévenu la mort dans sa plus forte jeunesse.

Cela m'apprend à ne pas attendre la défaillance de ma vie pour mourir au monde, mais à prévenir ma mort réelle par la mystique.

Jésus est mort de mort violente, et non pias naturelle.

J'apprends de là qu'encore que la nature répugne à cette mort violente, et que toutes les choses humaines qui sont en moi me portent à la fuir, je dois faire violence à tout cela pour mourir Vraiment au monde.

Jésus est mort à la croix , élevé au-dessus de tout le • En marge : Vous êtes la bonne odeur de Jésus-Christ.

monde y ayant sous ses pieds tout, et même sa sainte Mère.

J'apprends de là que mon cœur doit être au-dessus de toutes les choses de la terre, et que par cet élévcment ' d esprit , qui n'est pas orgueilleux mais céleste, je dois regarder comme au-dessous de moi tout ce qu'elle a do plus grand et de plus aimable, parce que, comme je ne me dois glorifier qu'en la croix de mon Sauveur, je ne dois aussi rien estimer qu'elle. ■

Jésus a voulu être tellement séparé de la terre en mourant, qu'il n'y tenoit que par l'instrument de son supplice, par où il y étoit nécessairement joint.

Cela m'apprend à regarder comme des supplices tout ce qui me contraint à prendre quelque part aux choses de la terre, et qu'il faut que la haine véritable que je conserverai dans mon cœur pour ces choses, en m'y soumettant néanmoins, fasse qu'elles me soient une rude croix, afin que, mourant au monde, je ne tienne plus à la terre, comme mon Sauveur, que par l'instrument de mon supplice.

Jésus est mort tout environné de douleurs et de playes horribles, et néanmoins la pensée de plusieurs ^ est que ce

' L'édition : cette élévation,

' Note marginale : « Sur ces paroles : il rendit resprtï, qui marquent l'action de la volonté et non la contrainte de la nécessité ; et sur l'étonnement de Pilate, quand on lui rapporta qu'il étoit mort.»

ne sont pas les douleurs qui l'ont fait mourir, n'ayant pu le faire sitôt.

Cela m'apprend qu'encore que je fusse environnée et accablée de maux dans le monde, ils ne doivent point être le motif.de ma mort au monde» et que comme il ne m'est pas commandé d'y vivre pour les souffrir plus longtemps, il ne m'est pas permis d'y mourir seulement pour les éviter.

Jésus est mort hors la ville.

Cela m'apprend que la première chose qu'il faut faire, c'est de sortir du milieu du monde pour mourir au monde.

Quoique Jésus mourût. hors de la ville, il fut néanmoins accompagné de beaucoup de monde.

Cela m'apprend qu'encore que je ne puisse pas m'en séparer entièrement, ni quitter tout à fait les lieux où il habite, je ne dois pas laisser d'y mourir généreusement.

Jésus est mort publiquement devant tous ceux qui Font voulu voir.

J'apprends de là qu'encore que ma condition m'expose aux yeux de tout le monde, cela ne me doit pas empêcher d'y mourir.

Jésus meurt tout nu.

Cela m'apprend à me dépouiller de toutes choses. XVIÎ.

Encore que Jésus ait bien voulu souffrir ce dépouillement, il ïiB s'est pas néanmoins dépouillé soi-même.

Cela m'apprend pon-seulementà me dépouiller de toutes choses, mais à souffrir que Dieu m'en dépouille par quelque voie que ce soit.

XVÎII.

La mort de Jésus Ta rendu méprisable aux méchants ; elle leur a été utile pour cacher à leurs yeux sa Divinité, «Ueur a fourni une horrible matière de blasphémer; mais elle a été pour les bons une matière de la reconnoitre et tie la confesser publiquement. Elle a été un sujet de scandale pour les uns et de componction pour les autres *.

Cela m'apprend à me préparer à cette honte, étant sans doute que les hommes charnels me mépriseront et attrikeront à foiblesse, à stupidité et à folie mon renoncement 3u monde, que de plus spirituels pourront attribuer au mouvement de l'esprit de Dieu , en ctre touchés et le oiorifier.

Jésus-Christ, comme il le dit par la bouche de son prol'hèie, a été l'opprobre des hommes et l'objet du mépris 'e son peuple.

' Eq marge : Il a sauvé les autres et ne se peut sauver soi-même. Véritablement cet homme étoit fils de Dieu.

Ainsi sa mort ayant été honteuse à Tégard du hiontle, j'apprends de là à supporter avec joie le mépris que le monde fera de moi en cet état.

Jésus est mort dans Tinsensibilité de tous les maux, quoique son corps soit tout environné de playes.

Cela m'apprend à être insensible à tous les événement fâcheux.

Jésus est insensible à tous les événements bons et mauvais, et ainsi dans une parfaite tranquillité.

Cela m'apprend l'égalité avec laquelle je dois recevoh toutes les agitations du monde, bonnes ou mauvaises selon son jugement, pour être par ce moyen dans un parfait repos.

Jésus est mort non-seulement dans l'insensibilité, ma aussi dans la privation de tous les plaisirs de la vie.

Cela m'apprend que je dois non-seulement me te/iii dans * une véritable indifférence, mais aussi me priver actuellement de tous les plaisirs du monde.

Jésus étant mort est effectivement dans une insensibilité ' Le manuscrit' à tort ; retenir avec une vie.

parbite au regard de toutes les choses du monde, de ses biens, de ses maux ; mais la Divinité demeurant unie à ce curps insensible, le Saint-Esprit qui réside en lui y a ses désirs, ses sensibilités et ses passions pour ainsi dire, de sorte que ce corps insensible, étant tout pénétré de la Divinité et rien que de la Divinité S n'a plus aucun sentiment pour les choses de la terre, et tout ce qui est sensible en lui ne Test que par le sentiment unique de l'Esprit de Dieu 9 puisque ce n'est autre chose que lui-même. J'apprends de là que l'insensibilité qui me doit rendre immobile à tous les événements du monde, bons et mauvais, ne doit pas me rendre incapable de sentir plus aucune joie ou tristesse, mais seulement de celles du monde, me rendant d'autant plus sensible aux, choses qui regardent ^, que n'étant nullement occupée de celles de la terre, je n'aurai à penser qu'à celles-là, parce qu'ayant fait une abocgation entière de mon esprit propre, je ne dois plus agir que par le mouvement de l'Esprit de Dieu.

Encore que Jésus dans tout le temps de sa mort n'ait aucunement de vie, néanmoins ses pieds et ses mains par leurs playes, sa bouche même et sa langue par l'attouchelAent du fiel, et enfin toutes les blessures de son corps paient autant de langues et de voix qui, par un langage ^intelligible, autant qu'elles en étoient capables sans »rtir de leur * état, publioient les grandeurs de Dieu qui svoit exigé une telle satisfaction, et reprochoient aux bommes leurs péchés qui avoient besoin d'une telle répa-

L'édit. omet : et rien que de la divinité.

'L'édit. et le manusc* son état.

ration, et preclioient sans cesse aux chrétiens la grandeur de leurs devoirs ; et parmi tout cela sa bouche a effectivement gardé le silence.

Cela m'apprend qu'encore que je ne doive point me taire sur toutes ces choses, autant que je puis, dans la rx)ndition où il a plu à Dieu de me placer, je dois néanmoins les publier plus par mes actions que par mes paroles, et que, me taisant de parole et de voix^ mes actions ne se doivent pas taire.

Jésus mort, quoique sansaucun mouvement, est pourtant agité quand il le faut ; il est. détaché de la croix et porté dans le tombeau ; mais il n'a point de part à tout cela, ne le faisant point par lui-même.

Cela m'apprend ({ue je dois agir toutes les fois qu'il le faudra, mais (jue je ne dois jamais faire aucune action par mon propre esprit.

Jésus est encore quelque temps attaché à la croix api-èi^ sa mort, et lors même qu'il en est descendu, son corps ue laisse pas d'être environné de toutes ses playes : il est toujours dans la pauvreté et dans l'opprobre, et par conséquent dans la privation des biens contraires à ces maux, en sorte que, si par un miracle qu'il n'a pas voulu faire. son âme fût retournée dans ce corps pour le rendre encore passible, il eût en même temps senti toutes les pointes de la douleur universelle qu'il sentit lors de la Passion.

Cela m'apprend qu'encore que la possession de tous les

biens du monde, et la souffrance de tout ce qu'il évite avec le plus de soin, ne soient pas capables de me toucher parce qu'étant mDrte au monde je suis devenue insensible à tout C8 qu'il a et à tout ce qu'il est, je ne dois pas laisser de fuir les uns et de rechercher les autres avec ardeur, atiii que si, par une punition qui ne serait que trop juste, Dieu perinettoit>à cet esprit du monde de revivre en moi pour m'y faire revivre, me voyant environnée de tout ce qu'il appelle maux et privée de tout ce qu'il appelle biens, je commence à sentir la douleur qu'un tel état cause aux personnes qui sont sensibles à tous les événements et que eelte douleur que je me serois volontairement procurée me tint lieu de peines 'satisfactoires pour être sauvée comme parle feu; mais j'espère que comme mou Sauveur n'a l»s voulu être passible depuis sa mort, il empêchera aussi parla toute- puissance de sa grâce ceux qui l'imitent dans sa mort de le redevenir à l'égard des choses du monde.

iésus eut après sa mort le côté percé d'un coup de lance, ^l il en sortit de l'eau et du sang qui étoit resté liquide par miracle, et cette playe est toujours demeurée ouverte, "lepuis même sa résurrection.

J'apprends de là qu'après avoir fait mourir en moi * la *'*'air, et avec elle toutes les passions qui sont sa vie comrtie ^ t'harilé est la vie de l'âme, il faut encore percer *^ la principale et celle où résidoit plus particulièrement la vie de la l'kair, quoique je ne sente plus qu'elle ait aucune vie, et que J€ ilois, par dès mortifications continuelles, tacher de l'étouf-

' L'édit. omet : en moi.

' le manusc. pertécuter.

fer comme si elle nn Tétoit pas déjà ; afin que pratiquant tout ce qui lui est contraire, je forme, moyennant la grâce de Dieu, une habitude qui , passant en naturel S soit ^ia mort véritable à moQ égard, et soit comme la playedu cœur de mon Sauveur, après laquelle il ne pouvoit plus vivre naturellement, afin que par cette playe sortent tous les restes de la foiblesse et de la force humaine, qui ne servent qu'à me rendre incapable du bien et capable du mal, lequel résidoit dans ce cœur, et qui, par un prodige funeste, reste encore en nous après être mort au monde. Et il faut sans cesse rouvrir cette playe afin qu'elle ne se referme jamais tout-à-fait.

Je vois Jésus mort en trois lieux différents, à la croix à la vue de tout le monde, descendu de la croix au milieu de ses amis, et dans le tombeau tkins une entière solitude^ el en ces trois lieux il est également mort.

Cela m'apprend qu'en quelque état que je rae puissi* trouver, de conversation ou de solitude, je dois toujo^r^ être morte au monde, aussi bien en l'un comme en Faulre.

Lors([ue Jésus est sur la croix (environné du peuple, je lui vois les mains pleines de cloux qui l'y attachent, el il les a vuides, lorsque les siens l'ont ôté de la croix, et îiussi lorsqu'il est dans le sépulchre.

Cela m'apprend que si la divine Providence me donne en maniement des choses temporelles, je m'y dois sou-

• T/ôdit. : en naturel^.

mettre, quoique ce soit des liens qui me tiennent attachée aux choses de la terre, et qu'il faut en même temps que Faversion que j'aurai pour toutes ces attaches, fasse qu'elles me tiennent lieu des doux de mon Sauveur, qui lui faisaient de cruelles playes en même temps qu'elles tenoient son corps attaché à la croix, et par la croix a la terre qui la soutenoit : et j'apprens du temps où il a eu les mains vuides, qu'en quelque état que je sois, de commerce avec les hommes ou de retraite, je puisse avoir les mains vuides de tout maniement et de toute affaire, s'il plaît à Dieu de m'en décharger.

On revêt Jésus-Christ, après sa mort, d'ornements con- VHoables aux morts.

J'apprends de là à témoigner par mes hahits que je suis morte pour le nionde.

Quoique Jésus-Christ fût revêtu des ornements des morts, néanmoins ils n'étoient que conformes à son état, parco qu'il étoil effectivement mort.

Cela m'apprend qu'encore qu'il soit vrai que je dois témoigner par mes habits que je suis morte au monde, je D'y dois rien avoir de singulier et d'extraordinaire, mais simplement conformes à mon état présent.

XXXII. , Ledrap dans lequel on ensevelit Jésus n'étoit pas à lui ^ ' En marge : Joseph d'Arimathie l'achepla.

114 JACQOELIÎtE PASCAL.

J'apprends de là à ne me pas attacher aux choses qui sont les plus proches de moi, et qui me sont les plus utiles, <»l à ne pas les regarder comme m'éiant propres mais iHrangères.

Jésus fait paroitre qu'il est mort, non-seulement par ses habits, qui ne sont pas autres que œnx des morts, et par h mais(m qu'il habite qui est le sépiilchre, mais aussi par toutes les postures de son saint corps.

Cela m'apprend qu'il faut témoigner au monde que je suis morte pour lui, non-seulement f>ar mes habits et par ma maison, mais aussi par toutes mes actions.

Incontinent après la mort de Jésus, son corps est ii*^robé aux yeux des hommes pour être enfermé dans le sépulchre, et depuis ce moment personne ne Ta plus vu, même après sa résurrection ; car il n'est apparu qu'à ses disciples K

Cela m'apprend qu'après être morte au monde, je dois me cacher de lui, en sorte qu'il ne me revoie jamais, et que si je ne puis m'y rendre complètement invisible, e( que la charité m'oblige à me manifester encore à quelqu'un, il faut que ce ne soit qu'à des véritables disciplf^s^^' Jésus-Christ. C'est ce que m'apprend saint Paul, quand il dit aux clirétiens : V(ms êtes marts, et votre vie est cachée en Jésus-Christ, Il ne dit pas que votre vie soit cachée, e^

' En marge : Us ne sont point du monde, comme je ne sui? point du monde.

ÉCRITS ET LETTRES DE JACQUELINE, il. 1646 A 1652. 116

qu'on auroit pu prendre pour un conseil ih perfeclion , mais il dit positivement : Votre rie est cachée^ marquant par là que c'est Tétai naturel du chrétien.

Jésus a voulu qu'on rembaumât peu de temps après sa mort, sans qu'il en eût besoin pour empêcher la corruption df son corps.

J'apprends de là à ne pas me contenter de mourir au monde, mais, quelque vertu que j'aie par la grâce de Hîeu, à nser de toutes les précautions nécessaires pour emp<^cher que je ne vienne enfin à me corrompre : ce qui arrivera en moi très-facilement, si je ne suis toujours armée de murhe et d'aloës, c'est-à-dire de la morlitication et de luraison .

Jésus, après sa mort, a été renfermé dans un sépulchre •le pierres, comme en un lieu de retraite, dans lequel il a ùté à ses yeux le moyen de voir naturellement tout ce qui ♦'•toit au dehors; et, non-seulement cela, mais il a voulu avoir les yeux fermés par la mort, étant ainsi privé de la vue môme du lieu où il étoit renfermé.

Cela m'apprend qu'il ne suffit pas, pour imiter mon Sfigneur en ce point, de m'éloigner par affection ni même par effort du commerce et de la vue du monde, mais qu'il faut que je me dégage autant des choses domestiques * les plus proches et les plus intimes et inséparables de ma con-

' L'édition : que je me décharge autant que;e pourrai^ des choses

dition, sans me complaire dans la vue de la jouissance de ces choses:

Jésus est enfermé seul dans ce sépulchre, étant ainsi séparé de ceux-mêmes qui éloient morts avec lui, et autant du bon larnm que du méchant, quoique d'ailleurs le bon fût uni à l'âme de Jésus-Christ dès le moment de sa mort *.

Cola m'apprend à me séparer, autant que je pourrai, des personnes qui ont renoncé au monde comme moi, et métne des parfaits, afin de m'établir dans une solitude réelle et parfaite : mais en même temps je m'y dois tenir unie par une affection spirituelle, pour jouir ensemble, par un(v parfaite union de cœur formée par la charib', d'une béatitude parfaite, autant qu'elle le peut être en cette vie.

Jésus n'est enfermé dans le sépulchre qu'après qu'il est entièrement mort et que l'on en est assuré*^.

Cela m'apprend à ne pas sortir entièrement du monde, qu'après que je serai certaine d'être effectivement morte au monde.

En cet état, Jésus est privé de la jouissance de tous les

* En marge : Je le dis en vérilé : tu seras aujourd'hui avec moi en paradis.

' En marge : Pila te voulut le savoir

objets qui frappent les sens, non-seulement parce qu'étant enveloppé d'un drap et d'un suaire, et renfermé dans un rocher impénétrable, il étoit comme à l'abri de toutes les choses les plus sensibles, mais aussi parce que n'ayant plus de vie, il n'avoit plus le principe du sentiment, et qu'ainsi il s'étoit ôté la faculté de sentir, quand même il eût été exposé à toutes choses.

Cela m'apprend que pour imiter parfaitement mon Sauveur en ce point, il faut non-seulement s'enfermer dans des murailles et s'ensevelir sous des voiles, mais aussi (jue ' des résolutions inviolables ou même des vœux solennels, nous ôtant le pouvoir de nous servir sans crime ^ de toutes les choses du siècle, nous en rendent l'usage impossible , et nous préservent ainsi contre elles , quand même nous y serions exposés. •

Jésus a été enfermé dans un lieu de retraite, mais il a voulu qu'il ne fut pas sien.

Cela m'apprend qu'il ne suffit pas de me séparer de cÈPur d'avec le monde, et m^me me dérober à ses yeux ; niais qu'il faut que je sois aussi dégagée de l'aiTection du lieu de ma retraite, et que je la dois considérer comme un lieu d'emprunt.

Tant que Jésus est dans le tombeau il y demeure paisiblement, et en sort néanmoins dans le temps ordonné.

' L'édil'. : parce que,

' L'édit. : nous ôlant le pouvoir de 1. 1. choses du s. u. 7.

118 JACgilEUNE PASCAL.

J'apprends de là à n'avoir ni amour ni attache poqr le lieu de ma retraite.

Jésus est mort dans une parfaite solitude , au regard de toutes les choses créées, mais il est" toujours accompagné de la Divinité.

Cela m'apprend qu'il faut qu'un entier dégagement, pour le moins du cœur^ me mette dans une vraie solitude; mais il faut en même temps que je sois remplie de l'esprit de Dieu.

La mort de Jésus n'a point séparé son âme ni son corps de la Divinité; au contraire, elle l'a séparée de toutes choses, excepté de la Divinité; et ils ont été unis d'une manière bien plus admirable, en ce qu'il est bien plib difficile de concevoir qu'un corps mortel soit uni au Dieu vivant, et que la même Divinité soit unie personnellemeiii à deux choses entièrement séparées.

J'apprends de là qu'il faut que ma mort au monde accroisse et augmente mon union avec Dieu, et me remplisse d'une plus grande charité pour lui et pour le prochain.

La mort de Jésus n'a pas détruit son corps qui est demeuré entier dans le sépulchre; car Dieu n'a point souffert que son saint corps ait senti la corruption, et la mort n'a rien fait paroître de nouveau que du repos, au lieu du mouvement et de l'agitation.

Cela m'apprend que pour mourir au siècle, il n'est pas question de détruire et de ruiner * son corps, mais seulement de faire cesser le trouble et les agitations du cœur par un saint repos , établi sur la ruine du principe '^ de œs agitations 9 qui n'est autre que Jes passions.

Tant que Jésus demeure mort, son saint corps demeure toujours dans la terre, mais en sorte néanmoins qu'il esi <éparé de tout le commerce des hommes.

Cela m'apprend qu'encore que je sois morte au monde, je ne dois pas laisser de demeurer dans la terre, mais que je dois vivre dans l'éloignement de tout le commerce du inonde.

Jésus n'est pas oisif dans sa mort, car il va délivrer hs âmes des saints Pères.

Cela m'apprend qu'il ne faut pas que ma mort au monde me fasse mener une vie oisive, mais que je dois' travailler sans cesse à des œuvres de charité, surtout spirituelles, et autant envers moi qu'envers le prochain, travaillant à rendre la liberté à mes bons désirs.

Jésus n'est pas entré triomphant dans le ciel , au moment que la mort l'a séparé du monde, mais il a atleiidii plusieurs jours après.

' L'édit. omet : et de ruiner.

' L'édit. : de» principes.

Gela m'apprend à souffrir en patience la privation des consolations célestes, où les personnes mêmes qui sont mortes au monde se rencontrent souvent, et attendre avec quiétude ' le temps ordonné de Dieu pour me faire entrer dans la possession sensible de la grâce , qui est la gloire commencée, et ensuite l'heure arrêtée de toute éternité pour me donner entrée dans la gloire consommée.

XLVITÏ.

Jésus est mort, et en mourant il n'a point laissé les siens orphelins, mais il leur a envoyé son Saint-Esprit, qui est son divin amour , pour les assister , et lui-même y demeure invisiblement jusqu'à la fin du monde '^.

J'apprends de là à me séparer des miens en quelque manière que ce soit : j*y dois néanmoins toujours demeurer par une affection qui naisse purement de Dieu , et les assister de mes prières.

Jésus, après sa mort, a été plus environné de ses ennemis que de ses amis; les premiers eussent volontiers empêché les merveilles de sa nouvelle vie, comme ils tachèrent d'en cacher la vérité, mais ils ne firent ni l'un ni l'autre ^.

Cela m'apprend que quoique le nombre de mes ennemis soit plus grand que celui de mes vrais amis, et qut* ' j'en sois sans cesse environnée, même * après ma niorl

. ' L'édit. : patience, ' En marge : Je prierai le Père, et il enverra le consolaleur. 'En marge : Les gardes du sépulchre.

* L'édit. : cependant après m.

ÉCRITS ET LETTRES DE JACQUELmE. III. 1652 A I66I. 131

au monde, je ne dois pas laisser de continuer cette mort parla nouvelle vie que je dois mener malgré leurs efforts.

C'est proprement par la mort du corps naturel de Jésus (]ii'il a donné la vie à son corps mystique, qui est TÈglise.

ilela m'apprend qu'il faut que ma mort an monde soit V principe de ma vie en Dieu.

/Ll.

Le mystère de la mon de Jésus renferme tous les autres i]ui Vont précédé, puisqu'ils se dévoient tous terminer à cette mort, qui devoit seule opérer la rédeiuption du monde.

Ce qui nous apprend que dans une âme tous les bons mouvements, tous les bons désirs, les bonnes actions que Dieu lui fait faire, n'ont leur perfection et ne contribuent point à son * salut, jusqu'à ce qu'ils soient arrivés à le point d'opérer la mort de la volonté, qui s'anéantit '^ heureusement dans celle de Dieu : après quoi la résurrection ne peut manquer de suivre, qui donne une vie nouvelle à ivsâmes, lesquelles ont renoncé au principe de la mort spirituelle, qui est la propre volonté. Amen.

Etienne Pascal mourut à Paris le 24 septembre 1651. Iac({ueline se crut entin libre de suivre la vocation qui

' L'édit. et le manusc. : leur s.

' L'édit. et le manusc. : TanéanUt.

depuis longtemps s'était déclarée en elle, et TentraînaUj irrésistiblement vers la vie religieuse. Aussitôt que )es| affaires de la succession furent terminées, elle se relii'a ni Port-Royal le 4 janvier 1652; mais quand elle voului! aller plus avant et faire sa profession, elle rencontra un nouvel obstacle du côté d'où elle l'aurait le moins attendu, de la part de son frère, de ce même Pascal qui, quelques années auparavant, Tavail jetée dans la dévotion, et avail intercédé auprès de leur père pour qu'il lui fût permis de se faire religieuse. C'est lui qui s'y refusa en 1652, tout comme l'avait fait Etienne Pascal. Jacqueline fut donc obligée de lui écrire une lettre à la fois forte et tendre où . tout en lui rappelant qu'elle peut se j)asser de son consentement, elle le lui demande avec instance et l'invite môme à la cérémonie de ses vœux. Il y a dans cette lettre de la femme et de la sainte, la passion et l'obstination qui marquent le caractère de toute la famille avec une douceur charmante, les prières les plus humbles et l'accent du commandement. Presque partout la solitaire de Port-Royal , qui signe déjà soeur de Sainte-Euphémie, emploie envers Pascal le t?oi/.s grave et officiel ; quelquefois elle redevient Jacqueline et tutoie son frère Biaise, .comme s'ils étaient encore ensemble avec leur pdèle Gilberte dans la maison paternelle. Plus d'une phrase rappelle l'ancienne écolière du grand Corneille, et le dialogue de Polyeucle et de Pauline : (( Ne m'ôtez pas ee que vous n'êtes pas capable de me donner.... S'il est vrai que le monde a conservé quelque impression de l'amitié qu'il me témoignoil lorstjue j'étois sienne, à Dieu ne plaise que cela me puisse détourner de le quitter, et vous d'y consentir 1 Ce doit être ni;i gloire et votre joie , et de tous mes vrais amis, d'avoir ce témoignage de la force de mon Dieu que ce n'est pas lui (le monde) qui me quille mais moi qui l'abandonne, et

qo'encorQ que reffbrt qu'il fait pour me retenir semble une punition toute visible de la complaisance que j'ai eue autrefois pour lui, il plaise à Dieu me donner la force (i y résister... N'empêchez pas ceux qui font bien, et faites bien vous-même ; ou , si vous n'avez pas la force de nie suivre, au moins ne me retenez pas ; ne vous rendez pas ingrat envers Dieu de la grâce qu'il a faite à une personiin <)ue vous aimez... J'attends ce témoignage d'amitié de toi personnellement, et te prie pour mes fiançailles qui se feront, Dieu aidant, le jour de la Sainte-Trinité... J'écris à maôdèle; je vous prie de la consoler, si elle en a besoin, et (le Tencourager... Ce n'est que par forme que je t'ai prié de te trouver à la cérémonie , car je ne crois pas que i« aies la pensée d'y manquer. Vous êtes assuré que je \ou8 renonce si vous le faites. » Mais voici la lettre tout enlière :

LEHRE DR LA SOEUR JACQUELINE DE SAINTE-KUPIIÉMIE PASCAL A M. PASCAL SON FRÈRE. OÙ ELLE LE PRESSE FORT DR UJNSEXTIR A SON ENTRÉE EN RELIGION.

À P. R. du Saint-Sacrement, ce \ mars 165^ '.

Mon très-cher frère,

Jft m puis mieux vous témoigner le désir que j'ai quo \ûus receviez avec 'paix et dans un esprit tranquille, et fidèle à correspondre aux grâces de Dieu , la nouvelle que j'ai à vous dire, que par le choix que j'ai fait de M. Ro-

'Reo. de M. P., p. 104. Le Recueil d'Uti^echt donne quelques plirases de cette lettre, p. 256.

124 JAcgrELiSE pascal.

bier ^ pour vous la porter. L'estime que vous faites de son mérite, de sa vertu et de l'honneur de son amitié, m'ôte tout sujet de craindre que ce qu'il y aura de fâcheux pour vous, qui pourra être adouci par la considération de la satisfaction et de l'avantage qui m'en revient, ne le soit par l'entremise d'une personne qui en est si capable. Il a reçu avec tant de charité cette commission, que nous devons lui en être éternellement obligés; vous, parc(> qu'il vous aidera à étouffer les sentiments de la nature (|ui pourruieiit s'opposer au sacrifice dont Dieu vous off(e une si heureuse occasion dans cette rencontre en ma personne, et moi, parc« qu'il sera l'instrument dont Dieu se servira pour exaucer enfin les prière? et les larmas presc|ue continuelles que je lui offre depuis plus de quatre ans. Car encore que je sois libre, et qu'il ait plu à Dieu, qui châtie en favorisant et dont le& châtimens sont des faveurs , de lever, en là manière que vous savez ^ et que je n'ose nommer pour ne mêler rien de triste parmi ma joie , le seul obstacle légitime qui pouvoit s'opposer à l'engagement où je désire d'entrer, je ne laisse pas d'avoir liesoin de votre consentement et de votre aveu , que jn demande do toute l'affection de mon cœur, non pas pour j)Ouvoir accomplir la chose, puisqu'ils n'y sont pas nécessaires, mais pour pouvoir l'accomplir avec joie, avec repos d'esprit, avec tranquillité, puisqu'ils y sont nécessaires absolument, et que sans cela je feray la plus grande, la plus glorieuse et la plus heureuse action de ma vie avec une joie extrême mêlée d'une extrême douleur, et dans

' Sic Je ne trouve ce nom nulle part. Ne faut-il pas lire Rebours, un des confesseurs de Port-Royal, dont Pascal parle à sa sœnr avp<' une grande estime, dans iine lettre que nous avons publiée p<»>ii' la première fois, dans le volume précédent, p. 406.

' La mort de leur père.

ÉCRITS ET LETTRES DE JACQUELINE. III. 1652 Â 1661. l25

une agitation d'esprit si indigne d'une telle grâce que je ne crois pas que vous soyez assez insensible pour vous pouvoir résoudre à me causer un si grand mal.

C'est pourquoi je m'adresse à vous comme au maître CQ quelque façon de ce qui me doit arriver, pour vous dire : Ne m'ôtez pas ce que vous n'êtes pas capable de me ènner. Car encore que Dieu se soit servi de vous pour me procurer le progrès des premiers mouvements de sa grftce, vous savez assez que c'est de lui seul que procède tout l'amour et toute la joie que vous avez pour le bien ; et qu'ainsi vous êtes bien capable de troubler la mienne, mais non pas de me l^ redonner, si une fois je viens à la perdre par votre faute. Vous devez connoître et sentir en quelque façon ma tendresse par la vôtre, et juger si je sois assez forte pour être à l'épreuve de la douleur que j'en recevrai. Ne me réduisez pas à l'extrémité ou de différer ce que je désire depuis si longtemps avec tant d'ar- <leur, et de me mettre ainsi au hasard de perdre ma vo- <^tion, ou de faire bassement , et avec une langueur qui tiendroit de l'ingratitude, une action qui doit être toute ilderveur,*de joye et de charité, pour répondre à celle que Dieu a eue de toute éternité pour nous en nous choisissant pour ses épouses avant de nous avoir créées, et du '»L' rendre par ce moyen tout à fait indigne des grâces que je dois attendre dans tout le reste de ma vie, par Mâcheté que j'aurois eue dans ces commencemens ; et "e m'obligez pas à vous regarder comme l'obstacle de. mon 'wnheur, si vous êtes capable de différer l'exécution de roon dessein, ou comme l'auteur de mon mal, si vous ''^■s cause que je l'accomplisse avec tiédeur.

Si j'avois moins d'expérience de ce que peut la tendresse "i^turelle sur ceux de notre famille, j'apporterois moins de Pfwaulions à vous faire consentir à une ch'ose toute sainte

et toute juste, parce que les grâces naturelles et surnaturelles que Dieu vous ' a données devroient vous porter même à m'eucourager dans mon dessein, si j'étois assez malheureuse pour m'y affoiblir. Je n'ose encore attendre cela devons, quoique j'eusse droit de Tespérer dans Iw connoissances que vous avez; mais j'attends que vous ferez un effort sur vous-même, pour ne pas vous mettra on état de mc^ faire perdre les grâces que j'ay reçues, et (le m'en répondre devant Dieu, à qui je proteste que w sera à vous seul que je m'en prendrai et que je les rt^^emanderai. Dieu nous garde l'un et l'autre de tomber dans ce malheur !

Je sçais bien que la nature fait arme de tout en ces rencontres, et que pour fomenter ce qu'elle vous suggérera, tout le monde ne manquera pas en cette occasion d'exercer cette sorte de charité et de ferveur qui lui est ordinaire et qui ne s'oppose qu'au bien. Il n'y a pas assez longtemps que j'en suis sortie pour avoir oublié que Testime et l'applaudis^ sèment qu'il a pour la vertu est un des meilleurs moyens dont notre eilnemi se sert pour Taffoiblir insensiblement dans une âme, sous prétexte de la communiquer aux autres, et que ce qu'il voit bien qu'il ne pourra emporter par violence, il tâche de l'emporter par les caresses que le monde nous fait. Il n'a pas manqué d'inspirer aux tyrans celte sorte de supplice pour ébranler la foy et la constance des martyrs, et il ne manque pas de la suggérer aux meilleurs amis dans la paix de l'Eglise, pour vaincre la persévérance des fidèles. Résistez courageusement à cette tentation si elle vous arrive, et lorsque le monde vous témoignera quelque regret de ne me plus voir, assurez-vous que c'est une illusion qui disparoîtroit incontinent, s'il n'étoilque^-

* Le maDu<;c. : nous.

M de s'opposer à un bien, puisqu'il est impossible qu'il ait Qoe véritable amitié pour une personne qui n'est point à loi et qui n'y veut jamais être , et qui n'a point présentement de plus grand désir que de le détruire à son égard, en l'abandonnant pour jamais par un voeu solennel et par l'engagement dans une vie tout opposée à ses maximes, et qui donneroit de bon eœur tout ce qu'elle a de plus clier pour imprimer un sentiment pareil dans toutes les âmes (jB'elle connoit. Que s'il est vrai qu'il a conservé qu(*l- (ju'impression de l'amitié qu'il me témoignoit lorsque j'élois sienne, à Dieu ne plaise que cela me puisse détourner de le quitter, et vous d'y consentir. Ce doit être ma gloire et voire joye, et de tous mes vrais amis, d'avoir ce témoilOtage de la force de la grâce de mon Dieu , que ce n'est p^\v qui me quitte, mais moy qui l'abandonne, et qu'encore que l'effort qu'il fait pour me retenir semble une puflilion toute visible de la complaisance que j'ay eue autreliiis pour lui , il plaise à Dieu me donner la force d'y désister, et que tous ses efforts ne servent qu'à faire éclater b vietoire qu'il a daigné remporter dans mon cœur sur tous les charmes et les promesses du monde, qui sont si wines et si bornées qu'il ne faut qu'un peu de raison , ttlairée de la foy et soutenue par la grâce, pour. faire quit- ^r avec joye par avance ce qu'il faudra quitter par néces- ^^ dans quelques moments. Ne vous opposez pas à cette Ittinière divine ; n'empêchez pas ceux qui font bit;n , et taesbien vous-même; ou si vous n'avez pas la force de «"•suivre, au moins ne me retenez pas; ne vous rendez pas ingrat envers Dieu de la grâce qu'il a faite à une for- ^'nneque vous aimez; plus elle doit vous être chère, plus ^« faveurs qu'elle reçoit vous doivent être sensibles.

S'il nous est recommandé de ne point négliger les châtifûensdu Seigneur, combien moins les grâces, et la plus

grande et la plus rare de ses grâces ! Je parle de l'extérieure par laquelle il me permet d*étre admise au nombre de ces anges visibles qui ne sontau monde que pourVadorer, et qui n'ont d'autre occupation extérieure^ ni d'autre désir dans le cœur ({ue de le servir dans toute l'étendue que peuvent des créatures mortelles; car pour l'intérieure, qui me rendroit un ange en cette manière, si elle trouvoit en moi une matière disposée, je reconnois que j'eh ay très-peu, quoy- (]m ce peu surpasse infiniment mon mérite. C'est ce qui doit augmenter notre reconnoissance et notre admiration de cette faveur infinie et incompréhensible de notre Dieu envers une créature qui s'en est rendue si indigne.

Je suis tellement touchée de cette pensée à l'heure quo j'écris que, si j'osois, je crois que je ferois une confession de toute ma vie, pour vous faire mieux comprendre quelle est la miséricorde de Dieu envers moi ; mais elle ne sera point nécessaire, si vous voulez un peu rappeler votre mémoire pour vous ressouvenir des temps où j'aimois le monde, et où la connoissanc« et l'amour que j'avois pour mon Dieu me rendoient d'autant plus coupable que je partageois mon cœur entre ces deux maîtres avec une inéf<alité qui me couvre de confusion, surtout quand il me ressouvient que les exhortations fréquentes que vous me faisiez sur ce sujet ne pouvoient me faire concevoir que je ne pusse allier deux choses aussi contraires que sont l'esprit du monde et celui de la piété. Voilà un solide fondement pour rendre notre reconnoissance éternelle envers Dieu de ce qu'il daigne me retirer, non-seulement de ce dangereux aveuglement, mais aussi m'établir dans un lieu et une condition où je n'aye plus sujet de craindre d'y retomber.

Je finis tout court, parce que j'aurois tant de choses à dire sur le sujet des obligations que je vous ay les-

quelles je vous prie de ne pas détruire et de nf aider à les conserver, comme je ferai malgré vous-même et tout ce qui s'y pourroit opposer, afin de les augmenter en /<» conservant, et de ne pas détruire ce que vous avez édiiié;, sur ces avantages inconcevables de la profession que j'embrasse et de la maison où je suis , sur ce que vous et moi devons à Dieu, non-seulement en général comme les créatures, mais aussi en particulier et sur plusieurs autres choses, que, si je m'y étendois, ce seroit plutôt un livre qiiUDe lettre.

Je suis dans Fimpatience d'apprendre comment vous aurez reçu cette nouvelle, quoiqu'il me semble que ce seroit NOUS faire tort de douter que vous ne l'eussiez bien re- Due, si on ne pardonnoit à la nature toutes les agitationii v\u'elleaura pu causer; mais il ne faut pas qu'elle soit raaiiresse. Surmontez-la par mon exemple, ou plutôt par œliii des apôtres qui reçoivent avec une sainte joye la séparation de notre Seigneur. Sur quoi il y auroit encore lïeaucoup de choses à dire. Fais par vertu ce (ju'il faut que tu fasses par nécessité; donne à Dieu ee qu'il te detnandeen le prenant; car il veut que nous lui donnions ce qu'il nous ôte, comme nous faisons véritablement ce qu'il fait en nous. Je suis ravie que vous ayez cette occasion de mériter, et j'espère que cette offrande nécessaire vous disposera et méritera la volontaire que je souliaite de tout mon cœur, et qui va être pi'esque tout mon «ouhait à cette heure que j'ay obtenu ce que je désirois pour mon regard. Contentez-vous que c'est pour votre considération que je ne suis pas céans il y a plus de six mois, et que j'aurois l'habit sans vous; car nos mères ont reçu le noviciat de quatre années que j'ay fait dans le monde pour toute épreuve, et la volonté que j'a\ de bien

faire en me laissant conduire avec ^simplicité pour toute

perfection; si bien que la seule peur que j'ay eue de ficher ceux que j'aime a différé jusques ici mon bonheur. Il n'est pas raisonnable que je préfère plus longtemps les autres à moi, et il est juste qu'ils se fassent un peu de violence pour me payer de celle que je me suis faite -depuis quatre ans. J'attends ce témoignage d'amitié de toi principalement, .et le prie pour mes fiançailles qui se feront, Dieu aidant, le jour de la Sainte-Trinité. Je prie Dieu qu'il nous envoyé son Saint-Esprit pour nous y

N'est-ce pas une chose étrange que vous vous feriez un grand scrupule, et que tout le monde vous voudroit mal, si pour quelqu' intérêt que ce fût vous vouliez m'empécher d'épouser un prince, encore que je dusse le suivre en un lieu fort éloigné de vous ! Faites-vous même l'application, et mettez toutes les différences; car cette lettre est déjà trop longue pour l'amplifier encore. J'écris à ma fidèle; je vous prie de la consoler,' si elle en a besoin, et de l'encourager. Je lui mande que si elle s'y sent disposée, et quelle croye que je la pourrai encore davantage fortifier, je serai ravie de la voir, mais que si elle vient pour me combattre, je. l'avertis qu'elle perdra son temps. Je vous en dis de même, et à. tous ceux qui voudroient l'entreprendre, pour vous épargner à tous une peine inutile. Je n'ay que trop patienté. Dieu veuille que le déchet que cela m'a causé se répare par la pénitence que je désire d'en faire. Je prie Dieu de tout mon cœur qu'il n'impute point à ceux qui se sont opposés à moi depuis quatre ans le péché qu'ils ont commis en cela, et qu'il leur pardonne à cause que véritablement ils ne savoient ce qu'ils faisoient.

Ce n'est que par forme que je t'ai prié de te trouver à la cérémonie, car je ne crois pas que tu aids la peo^ d'y

manquer. Vous êtes assuré que je vous renonce si vous le faites. Adieu, je suis de tout mon cœur, M. T. C. F., V. T. H. et 0. sœur et servante, S. J. de Sainte- Euphémie.

Faites de bonne grâce ce qu'il faut que vous fassiez, r'est-à-dire en esprit de charité, et ne me donnez \mni de déplaisir, car il me semble que je ne vous eii ai point donné de sujet.

FRAGMENT d'UNB LETTRE DB MADEMOISELLE JACQUELINE PASCAL A MADAME PÉRIER , SA SOEUR, OÙ IL EST PARLÉ DB SON ENTRÉE EN RELIGION, ET DB L'OPPOSITION QUW AVOIT M. PASGALf SON FRÈRE ^

Il n'y a qu'affliction partout, excepté moi t\m suis dans la joye ; car le jour est arrêté pour ma vesture qui stMa, Dieu aidant, comme je l'espère, le jour de la sainte Trinité. J'aurai pour compagnes dans cette action , ou plutôt pour modèles, mademoiselle de Luzanci, qui est mon ancienne de deux mois, et une autre bonne sœur que vous ne connoissez pas, qui recevront aussi le saint habit. Il me semble que c'est un songe de m'en voir si proche après tant d'oppositions. J'aurai toujours peur (jue ce ne soit une illusion jusqu'à ce que toute la cérémonie soit faite. Je ne perdrai point le temps (à exprimer) ma joye, car vous n'en doutez ; il suffit (jue la persévérance dans ma résolution témoigne que je n'ai point été trompée dans mon attente, et que je puis dire comme David : Sicul audivimusy sic mdimus in cicitate Dei nostri.

' Rec. de M^ Périer, p. Sô«

Je fis porter cette nouvelle à mon frère par M. Gobier K.. Il vint le lendemain fort outré, avec un grand mal de tête que cela lui causoit, et néanmoins fort adouci ;c<ir, au lieu de deux ans qu'il me demandoit la dernière fois, il ne vouloit plus me faire attendre que jusqu'à la Toussaint. Mais, me voyant ferme à ne pas attendre, et assez complaisante néanmoins pour condescendre à lui donner quelque peu de temps pour se pouvoir résoudre , il s'adoucit entièrement et eut pitié de la peine que cela me faisoit de différer encore une chose que je souhaite depuis si longtemps. Il ne se rendit pourtant pas à l'heure; mais M. d'Andilly, à ma prière, eut la bonté de l'envoyer quérir samedy et l'entreprit avec tant de chaleur et tant d'adresse qu'il le fit consentir à tout ce que noo> voulions; de sorte que nous en demeurâmes là, qiii^ me pria de faire mon possible pour gagner sur moi de différer un temps considérable, et que si je ne youloii pas, il aimoit autant que ce fût le jour de la Trinité que quinze jours après ; de sorte que ce sera pour ce jourlà, s'il ne survient des empéchemens qui ne me regardent point.

Jacqueline fit profession à Port-Royal, au commencement de l'année 1653. Mais ne consentant pas à être a charge à une maison fort peu riche, elle voulut y apporter une dot, et elle crut qu'elle le pouvait faire^sur sa pari de l'héritage paternel. Cette résolution étonna M'"*' Pén^^ et surtout Pascal, qui avait compté sur la part de sa sœur et qui ne s'exécuta qu'avec peine. Tout le détail de celte affaire est expliqué dans une Relation écrite par Jacqueline dans le dessein de rendre hommage au désintéres?^'-

' Sic. Dans la lettre préeédente : Robier.

ECRITS ET LETTRES BE JACQUELINE. IlL 1652 A 1661. 133

ment de Port-Royal. Cette relation a été impriméo dans les Mémoires sur la me de la mère Angélique, t. m, p. 54. Elle manque dans le Recueil de Marguerite Périer. Mais nous en ayons rencon|ré dans une bibliothèque particur lière trois copies manuscrites assez anciennes. L'homnie excellent qui nous les a communiquées, ne voulant pas être nommé, échappe à Texpression publique de notre reconnaissance. L'un de ces manuscrits est intitulé : ïkciveil de pièces; Tautre, Vie de la rmre Angéli(iw' Armuld, abbesse de Port-Royal; le troisième est uu R(îcueil ûe Diverses lettres de piété de quelques religieuses de Port- Rtnjal et aui/res personnes. Les deux premiers se ressemblent entièrement ainsi qu'à Timprimé; le dernier en diffère profondément et pourrait bien exprimer l'original lui-même. Nous le désignerons par la lettre A et lui emprunterons plus d'une variante.

RELATION DE LA SOEUR JACQUELINE DE SAINTE EUmiÉMIE PASCAL.

GLOIRE A Jésus, AU TBÈS-SAINT SACREMENT.

A Port-Royal, ce 10 juiti 1663 '.

Je ne puis douter, ma très-chère mère^, que voire charité ne vous ait fait prendre part à l'affliction très-

' Tel est aussi le titre que donne le njanuscrit A. Les deux autres : Relation de ma sœur Eupïiémie qu'il faut tenir secrète à cause des personnes qu'elle touche. Gloire à Jésus, au Très-Saint-Sacrement, à Port-Royal, ce 10 juin 1653. A ma très-chère mère, mère prieure de Port-Royal. Nul manuscrit ne contient les notes marginales qui dans l'imprimé sont évidemment rœuvjre des éditeurs.

' C'était la mère Dorothée de l'Incarnation Lecomte. Voyez les II. S

134 JACyrELÏNE PASCAL.

sensible que Dieu m'a envoyée dans le temps de ma profession, peul-étre pour servir de contre-poids à reSctrèiue joie que j'en avois ; c'est ce qui m'oblige, par une juslr reconnoissance, de vous faire pariiciper à la consolation que j'y ai reçue. C'est à ce dessein que je me donne l'honneur de vous écrire; mais parce qu'il est nécessaire, pour vous donner l'intelligence du tout, que vous sojez informée de mon aventure, j'ai cru que je devois vous en faire un petit abrégé qui servira en môme temps pour vous en donner l'éclaircissement et pour satisfaire à l'obligation que j'ai de publier, au moins entre nous (puisqu'il m'est impossible de le porter plus loin), ce que j*ai reconnu par une notable expérience du désintéressement «le cette maison, de la grande charité de nos mères et de la pureté de leurs intentions et de leur conduite, qui a tellement paru dans mes affaires qu'il ne faut point d'autre preuve pour reconnoître qu'elles ne regardent jamais que Dieu en toutes les choses où elles sont obligées d'agir.

Ma conscience me presse, ma très-chère mère, do rendre à la vérité que jo'connois, ce témoignage qui est d'autant plus digne de foi qu'il est tout volontaire, et (lue même je n'ose le rendre public, parce que la modestie (le. notre mère ne pourroit jamais le souffrir. C'est ce qui m'empêche d'oser tenter ce que la gratitude et la justice demandent de moi, de peur que l'obéissance ne m'interdise ensuite le peu qui m'est encore permis, puisqu'on ne me l'a pas défendu, qui est de vous en laisser un petit mémorial, qui conserve, à la faveur du silence et du secret que nous garderons entre nous, la mémoire de ce qui s'est passé, laquelle nous serions autrement contraintes délaisser

Mémoires sur la vie de la mère Angélique, à l'endroit oil^ cidessus.

périr; et ce sera le monument de ma reconnoissance, et le fidèle témoin du souvenir qui me reste de la grâce que j'ai reçue, puisque je ne puis rien de plus K

Vous saurez donc, ma chère mère, qu'aussitôt que j'eus mes voix pour ma profession, je l'écrivis à mes parents pour mettre la dernière main à mes affaires, et pour leur donner avis de la disposition que je désirois faire du peu (le bien que Dieu m'avoit donné. Je leur déclarois avec beaucoup de liberté et de franchise que je désirois^ rendre il Dieu ce bien, puisque je m'en dépouillois ; car je croyois avoir tout sujet de m'assurer qu'ils approuveroieiit tous mes desseins; et connoissant le fond de mes intentions et la disposition de mon cœur à leur égard, j'avois la vanité de présumer qu'il ne m'étoit jamais possible de les fâcher, quelque chose que je tisse. Vous savez que j'avois quelque raison de vivre dans celte confiance, vu l'union et l'arailié Hue nous avions toujours eues ensemble.

Cependant ils s'offensèrent au vif de mes desseins, et erurent que je leur faisois une sensible injure de les vouloir déshériter en faveur de personnes étrangères, que je leur préférais, disoient-ils, sans qu'ils m'eussent jamais désobligée. Enfin , ma chère mère , ils prirent les choses

' Manuscrit A. a Ma eonteience me presse de rendre ce témoignage à la vérité, qui lest d'autant plus digne de foi qu'il est plus volontaire t et que même je n'ose le rendre public y parce que, comme îOM saveXf la modesUe de notre mère ne le pourrait jamais souffrir; et quoique ce soit peu pour- sa gloire que d^en parler à une personne qui a une connaissance parfaite des grâces que Dieu lui 1 départies, néanmoins , j*espère que Dieu l*aura agréable parce qu'il voit dans mon cœur que si je pouvois quelque cimse de plus pour lui témoigner ma reconnoissance, je l'embrasserais de toute mon affection, et que voyant que je ne puis le faire paroUre autrement, j'essaye au moins de conserver la mémoire de la grâce que fay reçue. »

dans un esprit tout séculier , comme âuroient pu faire des personnes tout du monde qui n'auroient pas même connu le nom de la charité, et ils regardèrent celle que j'avois dessein de faire à quelqu6s personnes, doiit ils n'ignorent pas les besoins, comme des marques d'amitié envers elles, à leur préjudice, sans vouloir reconnoitre le motif qui m'y

Dieu le permit ainsi §ans doute pour nous humilier Tun pkr Tautre, et nous faire connoître de plus en plus combien peu on doit faire de fondement sur Tamitié des créatures ; car je ne puis attribuer cet aveuglement , si le respect que je leur dois me permet, de le nommer ainsi, à une autre cause qu'à un secret jugement de Dieu sur nous, puisqu'il est certain qu'ils ont tous trop de lumière dans les choses de Dieu pour que je dusse m'attendre à les trouver encore si humains dans une affaire de piété, et qui d'ailleurs étoit de si petite conséquence et les intéressoit si peu que je n'avois pas cru devoir hésiter un moment à leur proposer ce prétendu déshéritement, que je ne désirois faire que pour Dieu, parce que je me tenois assurée non-seulement qu'ils l'approuveroient, mais aussi qu'ils seroient eux-mêmes bien aises de participer par leur consentement à ces petites charités que j'avois dans l'esprit, vu qu'eux-mêmes en font souvent qu'on peut appeler considérables ^.

• A. « Cependant ils s'irritèrent si fort de mes desseins, croyant que je leur faisais une sensible injure de leur préférer des personnes étrangères à qui je voulais faire du bien en les déshéritant ^ comme s'ils m'awient désobligée^ qu*enfin, ma chère mère/ils prirent prèsque la charité que j* avais dessein de faire, pour une marque d^amitié envers ces personnes à leur préjudice, tout en la manière qu'auroient fait des personnes vraiment d\£ monde, et qui n^cturoient seu ce que c'est d'être à Dieu. Et il le permit pour nous humilier... »

^ X «... de la plus petite conséquence. C'est la raison pourquoi

Mais , ma chère mère , vous n'avez que faire de tout cela ; il faut seulement vous dire, pour la suite de Thistoire, que ce prétendu manque d'amitié de ma part leur donna beau jeu de raisonner sur Tinconstance de Tesprit humain et l'instabilité de mon affection. Mais à la bonne heure, s'ils en fussent demeurés là : ils auroient exercé leur esprit sans troubler le mien ; mais ils ne le firent pas ^ ; car ils m'écrivirent chacun à part, de même style, une lettre où , sans médire qu'ils fussent choqués, ils me traitèrent néanmoins comme l'étant beaucoup. Pour toute réponse à mes proportions , ils me faisoient une déduction de mes affaires à la rigueur, et me déclaroient que la nature de mon bien étoit telle que je n'en pouvois disposer en façon quelconque ni en faveur de qui que ce soit. Us en apportoient pour raison que , par nos partages , on étoit demeuré d'accord que nos lots répondroient solidairement l'un à l'autre ^^ toutes les parties qui viendroient à manquer pendant un long temps , et d'autres raisons de chicane qui vous «^nnuieroient , et qui n'eussent pas été telles sans doute 'ils n'avoient pas été en mauvais humeur. Je sais bien ^tpendant qu'à la rigueur elles étoient véritables : mais nous n'avions pas accoutumé d'en user ensemble de cette ^açon. Us ajoutoient que si nonobstant cela je disposois de quelque chose, je les mettrois en procès entre eux, et eux ponvre tous ceux à qui j'aurois donné mon bien, ce qu'ils

J "Wtttoi« moins^ ou pour mieux dire point du tout^ à leur proposer ^^déshéritemeni, comme ils le nommoient, me tenant certaine qu'Us 'woient ravis de participer par leur consentement. . . »

' A. H Ce prétendu manque d'amitié de ma part leur donna beau I^ de raisonner sur l'inconstance de l'esprit humain, mais ils n'en d^eurèrent pas ta; car ils me donnèrent ensuite un sujet véritable ^ le reconnaître, sans néanmoins me donner envie de l'imiter. Ils ^' imment,., ï>

138 JA(^QUELINE PASCAL.

assuroient être inévitable, à causé de quelques formalités de. justice qu'il falloit garder; et pour éviter ce mal , ils me marquoient qu'ils alloient donner ordre a ce qu'il me fût interdit de disposer de mon bien comme n'en ayant point le pouvoir, me réduisant ainsi pour toutes choses à une petite somme d'argent que j'avois fait venir avant ma vêture, et qu'ils ne savoîent pas que j'avois employée pnr îivance à quelques charités.

Jugez , je vous supplie, ma chère mère, de l'état où ïdp mirent ces lettres, d'un style si différent de notre manière ordinaire d'agir. Elles m'imposoient une nécessité inévitable, ou de différer ma profession de quatre ans, pour retirer mon bien de l'engagement où il étoit pour la garantie des autres lots de nos partages, sans môme savoir si après cela il seroit entièrement libre d'ailleurs , ou de recevoir la confusion d'être reçue gratuitement et d'avoir le déplaisir de faire cette injustice à la maison. Aussi h douleur que j'en ressentis fut si violente que je ne pm assez m'étonner de n'y avoir pas succombé.

Aussitôt que la mère Agnès sut que j'étois affligée, elle m'envoya quérir; je lui témoignai que ce qui me touchoit le plus sensiblement étoit celte nécessité où je me voyoîs réduite, ou de différer ce que je souhaitois depuis plusieurs années avec tant de passion , ou de le faire à des conditions qui m'étoient si pénibles. Elle me dit plusieurs choses pour me consoler, sur ce qu'on ne doit être touché que de ce qui est éternel, que tout ce qui n'est que temporel n'est jamais irréparable et ne mérite pas d'être pleuré, qu'il faui réserver les larmes pour les péchés qui sont les seuls malheurs véritables, que tout le reste n'est rien, et que quand il en arrive, il faut regarder aux moyens d'en sortir au lieu de perdre le temps à s'en affliger. Elle ajouta aveé sa bonté ordinaire que si les choses se gouvernoient par

se<; avis, elles seroient bientôt et bien aisément terminées^ et qu'efle voudroit que je laissasse toutes mes affaires comme elles étoient pour ne penser plus qu'à faire profession sans m'inquiéter de rien.

Elle me dit encore plusieurs autres belles choses, et me [larla ensuite avec plus de gaieté, pour ne rien oublier de ce qui pouvoit* adoucir ramertume. où j'étois. Elle disoil * qu'il seroit honteux à la maison et incroyable à ceux qui la connoissent, s'il étoit dit qu'une novice prête à y faire profession fût capable d'être affligée de quoi que ce soit, mais beaucoup plus si on sçavoit que c'est de se voir réduite à être reçue pour rien.

Ensuite elle s'efforça de me faire comprendre^, comment cëtoit le plus grand avantage qui pût m'arriver ; et elle me dit que notre mère n Wroit rien tant désiré que d'avoir été libre de faire œ qu'elle auroit voulu en se faisant professe, afin d'avoir pu donner tout son bien aux pauvres, et puis d'être reçue par charité dans une maison inconnue. Pour ne laisser aucun prétexte de justice à ma tristesse, elle essaya de me faire voir comment c'étoit aussi nonseulement le plus honorable , mais même le plus avantageux et le plus utile à la maison , parce que si la charité que nous devons au prochain ne nous permet pas de souhaiter qu'il nous fasse des injustices, celle que nous nous (levons à nous-mêmes nous doit donner de la joie quand il nous en fait.

Il n'y a point, continua-t-elle ^, d'avantage temporel

' A. « Elle ajouta plusieurs choses, en mêlant la raillerie avec le iérieux, afin de ne rien oublier qui pust adoucir la douleur où j'estois: elle me ûl&o\t....)y ' k.uEt sur celaj restant dans le sérieux, elle s'efF. » ' A. ff quand il nous en fait, et qu*il n'y a point d'avantage tem pocel qui p. »

qui puisse être comparé à celui-là, parce qu'il n'y a rien de plus profitable à la religion que la vraie pauvreté ; il n'est pas toujours permis de se la procurer, mais il est toujours bon de la désirer, de l'aimer et de se réjouir de tout ce qui peut y contribuer. On doit trembler et souvent s'affliger beaucoup quand on reçoit des biens, en les regardant comme un piège et comme l'ennemi de la vertu et de l'esprit de pauvreté, et il faut se réjouir non-seulement quand on ne reçoit pas celui auquel on pouvoit prétendre, mais aussi quand on nous ravit celui que nous avions déjà , parce qu'au moins nous n'en sommes plus responsables. Enfin , ma chère mère , elle se servit de tant lie moyens qu'elle me réduisit presque à me réjouir de tout ce qui m'avoit affligée le plus, et à n'oser plus avoir de douleur que celle qui proven'oit de la compassion que j'avois de ceux qui m'en donnoient sujet. Si je fusse demeurée dans cette insensibilité, j'aurois été telle que la mère Agnès me demandoit. Mais j'étois trop foible et trop touchée pour être capable de tant de vertu ; et j'avoue < à ma honte qu'un moment après je rentrai dans ma première foiblesse et dans mes premiers sentimens.

Ensuite la mère Agnès me fit parler à M. Singlin , à qui je fis le récit de tout ce qui se passoit, tandis qu'elle prit la peine de l'aller faire de son côté à notre mère ; elle revint aussitôt et dit à M. Singlin , de la part de notre mère, que son sentiment étoit que je devois abandonner tout mon bien à mes parens, sans m'en mêler non plus que s'il ne m'appartenoit pas , les laisser gouverner le tout sans m'en

' A. «m'en doonoient sujet. Mais néanmoins ce ne fut qu'un en- (iormisgementf car j'étois trop faible et trop towhée pour être susceptible de tant de vertu, et j'avoue à ma confusion qu'un moment après.... »

mettre en pmne et ne penser qu*à faire profession sans me charger d'aucun autre soin.

M. Singlin ne se rendit pas d'abord à cette pensée, craignant qu'il n'y eût peut-être trop de générosité et pas assez d'humilité dans cette action. Sur quoi il nous dit* avec beaucoup de force qu'après avoir surmonté la cupidité insatiable du bien qui règne presque partout, il faut beaucoup craindre de tomber dans l'autre extrémité qui Consiste dans la cupidité de l'honneur qui en revient, la vanité qu'on peut tirer des actions qu'on fait ensuite, le mépris de tous ceux qu'on y voit encore attachés , et l'ostentation de cette vertu ; et qu'après avoir établi son honneur à être au-dessus de l'amour des richesses, conune les autres à en posséder beaucoup, si on n'y prend bien garde, un fait des actions qui sont à la vérité tout opposées, mais par le même principe et la même ambition qui fait que les* uns disputent leur droit avec trop de chaleur et que les autres le cèdent avec trop Se facilité. Il faut en toutes choses, ajouta-t-il S se fendre neutre et se dépouiller de tout intérêt pour ne regarder que ce que la justice demande de part et d'autre. Et si les personnes à qui nous avons affaire s'égarent et s'emportent à quelque injustice contre nous , la charité nous oblige de les aider par tous les moyens à se reconnoître et à rentrer dans leur devoir à notre égard , comme nous leur serions redevables d'un pareil secours , s'il s'agissoit de l'intérêt d'un autre. Mais* il faut prendre

• A. a que les autres le cèdent trop librement ; qu'il faut en cela se rendre maistre en ne regardant que ce que la justice demande de part et d'autre ; et que si les personnes à qui nous avons affaire i'égarent et s'emportent à ^.... »

' A. « de rintérôt d'un autre, pourveu qu*onne se trompepas soymeime en cela, et qu'on n'y agisse point par une cupidité servile qui te pourrait couvrir du prétexte de charité^ mais par un désir désin^ téressé de voir la justice gardée en tout, »

garde de ne se point tromper en cela, et d'agir par une cupidité secrète qui pourroit se couvrir du prétexte de charité. Il faut au contraire que ce soit par un désir hors de tout intérêt de voir la justice gardée en tout.

Toutefois M. Singlin, après y avoir un peu pensé enlra dans le sentiment de notre mère ; car il craignit que cettâ opposition que mes parens formoient si hors de propos m fût une marque qu'ils avoient quelqu'attache au bien^ qu'ils avoient peut-être regardé comme une chose qui leur étoit tout acquise ; auquel cas on n'eût fait que les choquei sans leur être utile, en les obligeant de souffrir que h choses fussent autrement qu'ils ne vouloient, ce qui les auroit aigris au lieu de les rappeler. Comme il vit que j<^ résistois à cela de tout mon pouvoir, et que je ne pouvoir souffrir qu'on laissât aller les choses de cette manière, ili me dit qu'il les connoissoit tous, qu'il étoit bien assuré qu'ils étoient raisonnables, et qu'il falloit infailliblemeo/; qu'il y eût quelque malentendu qui les rendit déraison* nables en cette rencontre; et qu'ainsi il falloit espérer que lorsque nous pourrions nous voir et nous éclaircir de toul, ils feroient de leur propre mouvement justice à eux-mesmes et à moi ; qu'en ce cas je n'avois que faire de m'en mettre en peine; mais que si après nous être vus ils ne )a faisoienl pas, ce me seroit une preuve du tort que je leur ferois en les y contraignant par force dès à présent, et que je ne ferois que les irriter et les aigrir *. Pour conclusion, il me dit absolument qu'il falloit me rendre à ce conseil

' Le manuscrit A omet tous ces adoucissements et ces politesses de M. Singlin au sujet de M^^^ Périer et de Pascal. « Que ce ne seroit qtbe le moyen de les aigrir et non pas de les rappeler; et enfin il conclut f quelque résistance quefy apportasse, que la charité nous obligeoit à suivre ce cohseil, et qu'il falloit que la chose en allasi ainsyj sans me permettre de répliquer. Je ne puis dire,... »

qui, de tous œux qu'on pouvoit prendre, étoit le plus conforme à la charité et à l'exemple que nous leur devions.

Je ne puis dire avec vérité, ma chère mère, si cell(i résolution, qui fut prise avec tant de fermeté qu'elle ne me laissa plus lieu à la résistance, me donna plus- de confusion de la charité qu'on me faisoit que de joye de ce que ma profession ne seroit point différée ; car il me semble qu'elles me partagèrent si également que je ne me pouvois résoudre ni à l'un ni à l'autre. Il fallut néanmoins me «léterminer à ce qui m'étoit ordonné, et qui flattoit si bien mon désir que je ne crois pas que j'eusse pu me résoudre à le refuser. Mais en acceptant cette confusion si peu allendue, tout ce que je pus faire pour me consoler * fut 'le supplier instamment M. Singlin que, puisqu'on vouloil bien me recevoir gratuitement, on me reçût en qualité de «Bur converse ; c'étoit le seul milieu que j'avois pu imaginer pour donner quelque remède à mon mal; et cette i^ensée ne m'étoit point sortie de l'esprit du moment que j«^ m'étois vue réduite à la nécessité ou de différer nia profession ou d'être à charge à la maison. Car, le premier (croissant impossible à mon désir, il me scmbloit (jue je îK' pouvois moins faire que de témoigner aux sœurs, par rimmble service que je leur eusse* rendu toute ma vie, la iwounoissance que j'avois de la double grâce qu'elles me îeroient, si, eix me recevant gratuitement, leur charité ^ouloit bien favoriser mon impatience. Comme je m'en reconnoissois si indigne, je ne pOuvois soutïrir qu'on ne reœnnût pas assez la gratitude que j'en conservois; et je •Toyois devoir m'efforcer de suppléer, par le peu de travail

A. Et tout ce que je peus faire pour me consoler dans cette con jmon qui estait tmit tt ^ -^it insupportable à mon orgueil,.., »

dont je serais capable, à ce qui me manquoit d'ailleurs.

M. Singlin n'improuva pas d'abord celte proportion, reconnoissant qu'il n'y avoit rien dans la maison qui fût plus utile pour moi. Mais parce que Dieu qui sonde les cœurs savoit que je n'étois pas digne d'un état qui est si élevé en sa présence, et que mon orgueil présent et passé méritoii une punition et non pas une récompense, il 6ta du cœur de M. Singlin la pensée de consentir à ma résolution ; car, après l'avoir examinée, il jugea qu'il ne devoit pas y condescendre, à cause qu'il ne trouvoit pas que j'eusse des forces suffisantes pour cette condition; ce qui auroit nécessairement obligé de me soulager plus que me> compagnes, et il appréhendoit que cela ne les affoiblit en leur donnant lieu de penser qu'on le ferait peut-être par d'autres considérations, et que ce seroit une acception des personnes qui est toujours odieuse, parce qu'elle ofTense la charité et l'esprit de la religion qui ne permet aucuM distinction entre des sœurs. Ainsi il se détermina à rejelei £^solument la prière que je lui faisois, si bien que je me vis réduite à laisser les choses dans les termes que noire mère avoit proposés.

J'écrivis à l'heure même à mes parons , selon l'ordre que M. Singlin m'en donna, et dans le style qu'il. voulut lui-même prescrire, de crainte que je ne m'emportasse à témoigner trop de chaleur. Il approuva néanmoins que je leur fisse connoitre un peu fortement leur injustice et le déplaisir qu'ils m'avoient donné, parce qu'il leur étoit utile de les aider à se faire justice à eux-mêmes, en les guérissant de l'opinion qu'il étoit clair qu'ils avoient d'être fort offensés, et qui leur faisoit croire que c'étoit me faire assez de grâce ^ de ne me pas témoigner leur colère par dos

' A. « qui leur faisoit croira gpHU g€Ùgnaient ufie as^x gratidi

effets plus signalés, et qu'ils n*étoient plus obligés à rien que de me pardonner dans leur cœur. Mais il m'avertit en même temps d'y mêler beaucoup de marques de douceur et d'affection, et même de tendresse, sans faire paroitre aucnne aigreur, puisque Dieu me faisoit la grâce de n'en point avoir, afin que si l'une leur pouvoit faire apercevoir ce petit égarement, l'autre servit à les en rappeler. Il m'ordonna surtout de leur faire savoir la charité qu'on avoit de me faire professe sans y apporter aucun retardement, non pas même pour voir s'il n'y auroit point quelqu'ordre à mettre à mes affaires.

Mais il me recommanda de leur marquer cela avec tant de discrétion qu'il ne parût aucune animosité, et qu'il no semblât point que ce fût un effet de dépit ou de courage, ou une bravade qu'on voulût leur faire, ou bien une invention pour les piquer d'honneur ; et il me dit d'exprimer naïvement et nuement les sentimens de la maison et les miens qui n'étoient rien moins que toutes ces choses, et de leur faire seulement voir qu'on n'eslimoit pas assez un l^etit avantage temporel pour le juger digne de faire différer une chose aussi imporlanle pour une âme qu'est la rousécration totale et solennelle fpi'elle veut faire à Dieu de soi-même.

Cette lettre, qui ne pouvoit pas être courte, m'ayant occupée presque jusqu'au soir, je ne pus voir notre mère ce jour-là; mais le lendemain elle fit assembler tout le noviciat pour le voir *, comme vous savez qu'elle a coutume de faire lorsqu'elle revient de Port-Royal. Je m'y trouvai comme les autres, et la saluant à mon tour, je ne pus

rxcUnre sur eux-mesmes de ne pas témoigner plus de colère qu'ils n'en montraient et qu'ils n*éioient plus obi.,». »

' L'édit. : pour la voir. — Il ne s'agit pas de la lettre mais du noviciat. A . pour le voir»

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