‹ --Littérature--Chapitre 18 sur 65 · IL · texte numérisé non relu

IL

146 JACQUEMNE PASCAL.

m'empécher de lui dire que j'étois la seule qui fui triste parmi toutes nos sœurs qui avoient grande joie de son retour. «Quoi ! me dit-elle, ma fille, est-il possible que vous soyez encore triste? N'étiez- vous pas préparée à tout ce que vous voyez ? Ne sçaYiq.z vous pas, il y a longtemps, qu'il ne faut jamais s'assurer sur ^ l'amitié des créatures, et que le monde n'aime que ce qui est sien? N'êles-vous pas bien heureuse que Dieu vous ôte tout sujet d'en douter avant que vous quittiez le monde tout à fait, afin que vi)us fassiez cette action avec plus de courage, et vous en faisanl une espèce de nécessité qui vous rende inébranlable dans la résolution que vous en avez prise, puisque vous pouvez dire en quelque sorte que vous n'avez plus personne dans le monde? » Je lui répondis, en pleurant, qu'il me sembloii que j'en étois déjà si détachée que je n'avois pas besoin de celle expérience. Sur quoi elle reprit : <( Dieu vous veut faire voir que vous vous trompez dans cette pensée, car si cela j étoit vous regarderiez avec indifférence tout ce qui esl arrivé, bien loin de vous en affliger comme vous faites; c'est pourquoi vous devez reconnoître que c'est une grande grâce que Dieu vous fait et en bien profiler. » Elle me dit encore plusieurs autres choses sur la vanité de toute Taffeclion des hommes, en me tenant toujours embrassée avec beaucoup de tendresse, jusqu'à ce qu'il fallût la quiltet pour laisser approcher les autres.

Le lendemain, la mère Angélique, ayant remarqué pendant primes une tristesse extraordinaire sur mon visage, sortit du choeur avant le commencement de la messe, el m'ayanl fait appeler, elle fit tous ses efforts pour donner quelque soulagement à ma douleur. Mais parce que cet espace de temps étoit trop court pour soulager sa charité,

• A. « S'assurer à l'amUié des créatures. »

ÉCRITS ET LETTRES DE JACQUELIISE. IIÏ. 1652 A 1661. 147

aussitôt après la messe elle me fit signe de la suivre ; et me faisant mettre auprès d'elle, elle me tint une heure entière la tête appuyée sur son sein, en m'embrassant avec la tendresse d'une vraie mère, et là je puis dire avec vérité lu'elle n'oublia rien de tout ce qui étoit en son pouvoir pour charmer mon déplaisir K

Plut à Dieu, ma chère mère, que j'eusse eu assez de liberté d'esprit et assez de mémoire pour n'avoir laissé rien perdre de cette précieuse liqueur qu'elle s'efforça «le faire entrer dans mon cœur pour adoucir l'amertume qu'il ressenloit I J'eslimerois avoir beaucoup gagné par mon affliction ^, et j'ose dire que je vous ferois un rare présent ; mais je n'ai pas eu assez de bonheur ni de capacité ; et au lieu de tout conserver, comme il eût été à souhaiter, tout ce que j'ai pu faire a été de ne pas laisser tout perdre. C'est particulièrement pour conserver le peu qui m'çn est resté 3, que je vous le mets en main par cette lettre, comme une relique qui ne laisse pas d'être bien précieuse, quoiqu'elle ne soit qu'une petite parcelle d'un grand tout.

xXotre mère me dit. d'abord avec une sévérité pleine de douceur : « Je ne puis assez m'étonner, ma fdle , de vous Voir dans la foiblesse où vous êtes pour une chose de rien. Vous me surprîtes tellement hier quand vous me dîtes que vous étiez triste que je ne saurois assez vous le imoigner. Car je croyois assurément que vous aviez déjà oublié tout ce qui s'est passé , puisque les choses étant demeurées aux termes où elles sont, vous n'avez plus rien à faire. Je vous assure que je ne savois ce que

' A. « d'une vraye mère, et n'oubliant rien de tout ce qui pouvait enchanter mon déplaisir. »

' L'édit. : affection.

^ A. « resté, que je vous envoie ce pet%t avis, comnie une rel.... »

148 4A(JjrKIJNK PASC.AL.

VOUS vouliez dire; il me fallut un peu de temps pour le deviner et pour roe remettre toute cette affaire dans l'esprit. »

L'abattement où j'ctois ne fut pas assez grand pour m'empécherd*admireren moi-même un si prompt oubli ^: car il vous souvient bien, ma chère mère, que cette histoire itoit si récente qu'elle n'avoit été sue et terminée que le jour précédent ; cependant elle n'y pensoit déjà plus, ce qui fait voir combien elle tenoit tout cela dans une complète indifférence, et avec quelle sincérité elle a voit voulu que je me démisse de toutes choses, en regardant cette affaire comme conclue par ce moyen ^, à quoi il n'étoil plus besoin de penser. Mais moi qui étois bien éloignée (lune vertu si rare, je ne pus lui répondre que par mes larmes. Comme elle s'en aperçut, elle dit, en prévenant l'excuse que j'eusse pu lui donner : « Pourquoi pleurez-vous de cela, ou bien pourquoi ne pleurez-vous pas autant de tous les péchés de ce monde? Si vous ne regardez q»ie Dieu là-dedans et l'intérêt de la conscience de vos proches, pourquoi, lorsque vous en avez vu tomber quelques-un< dans des fautes plus considérables et dans des in(îdéliié^ beaucoup plus importantes au regard de Dieu, n'avez-voupas pleuré autant qu'à cette heure, où ils n'ont manqué proprement qu'à l'amitié qu'ils vous dévoient?»

Je lui répondis, comme je le croyois véritable, que je n'élois touchée que de l'injustice qu'on faisoit à la maison, et que, pour ce qui ne regardoit que moi, je ne sentois aucun mouvement d'aigreur ni de douleur, et que num cœur me sembloil être insensible de ce côté-là.

' A. «d'admirer en moi-même le grand dégagement qui paroissoit dans ce prompt oubli. »

' A. moyen, et comme une chose à quoi.

a Vous vous trompez , ma fille , me dit-elle ; il n'y a rien qui touche plus ni qui soit plus outrageant que Tamitié blessée K Vous en avez eu une véritable pour eux, et vous voyez que la leur n'a pas été pareille ; car encore qu'il soit vrai qu'ils vous aiment beaucoup, voyez-vous, ils sont encore du monde, et toutes les grâces particulière que Dieu leur a faites en leur donnant plus de lumières dans les choses de Dieu qu'à beaucoup d'autres , n'empêchent pas qu'on n'agisse au monde comme au monde, c'est-à-dire que le propre intérêt marche toujours le premier ; et c'est de cela que vous êtes choquée sans y penser. Il est vrai que vous n'avez pas fait de même; mais c'est aussi que vous n'étiez plus du monde, encore que vous n'en fussiez pas sortie ; et pour preuve que c'est plus vous-même que vous regardez là-dedans que l'injustice que la maison souffre , comme vous pen- ^z, c'est que vous n'êtes pas émue de la même sorte de toutes celles qu'on nous fait. Je sai^ pourtant bien que c'est ce qui vous touche le plus, mais d'une manière qui ^ous regarde ; car l'amour-propre se mêle partout. »

Sur cela elle eut la bonté de me raconter fort en détail plusieurs histoires de même nature , sans néanmoins faire connoître les personnes : ce qu'elle me dit, je crois, autant pour me donner cette espèce de consolation qui se rencontre dans la société de plusieurs affligés , que pour me faire reconnoîlre qu'on ne prend jamais si à cœur l'intérêt de la justice lorsqu'on n'a nul intérêt à l'injustice qui se commet, que lorsqu'on y a quelque part. Après avoir tiré de moi cet aveu , elle ajouta de la plénitude de son cœur ce qui suit :

' A. (( K n'y a rien d'outrageant ny d'affligeant comme l'amiiié blessée, et f>rineipalement à une personne qui est tendre comme fous ; car fma en avex eu une v....»

« r/est une des raisons qui me fait avoir une grande joie que cela soit arrivé, mais je dis une joie sensible et véritable, et je ne voudrois pas, pour le double du bien que vous aviez , que vous n'eussiez eu cette épreuve avant votre profession , car vous n'aviez pas été assez éprouvée pendant votre noviciat. Voyez-vous , ma sœur, vous avez renoncé au monde avec beaucoup de facilité , parce que Dieu vous avoit fait la grâce de reconnoître la vanité et le peu de solidité de tous les diverlissemens et de tous les amusemens du monde qui charment les autres filles et les ravissent. Vous n'en êtes pas meilleure pour cela ; car c'est Dieu qui vous en a fait la grâce , quoique vous en fussiez indigne. Il est certain que vous en étiez fort détachée: mais il vous restoit encor^deux choses dont il falloit vous dépouiller , et vous n'y pensiez point. L'une est qu'encore que selon le monde vous n'eussiez pas de grands biens, néanmoins pour la religion on peut dire que vous en aviez abondamment, parce qu'il ne faut presque rien au prix de ce qu'il faut dans le monde. L'autre, c'est que la principale richesse de votre maison , c'étoit l'amitié et l'union si étroite qui rendoient toutes choses communes entre vous, et dans lesquelles vous vous reposiez sans y penser. Dieu vous a voulu dépouiller de l'une et de l'autre, pour vous rendre vraiment pauvre de toutes façons, et plus encore de l'amitié que du bien ; car vous étiez prête à le quitter entièrement , et vous avez fait quelques aumônes qui peuvent suppléer en quelque sorte à celle que vous désiriez faire à la maison. C'est pourquoi vous devez être satisfaite de ce côlé-là ; et votre dénuement n'en est pas moins grand, quoique la chose n'aille pas suivant votre intention. Mais vous ne songiez point à vous défaire de cette affection et de celte estime que vous aviez pour vos proches, parce qu'il ne vous y paroissoit rien que d'innocent:

et en effet, tout ceta étoit en soi fort permis et fort légitime. Cependant vous voyez que Dieu demande en vous plus de détacliement, et c'est pour cela qu'il a voulu vous faire oonnoître quels sentiments ils ont pour vous; c'est pourquoi je ne puis me lasser de vous dire que j'ai une grande joie de ce qui est arrivé ; car ils n'eussent pas laissé d'être toujours dans les mêmes dispositions à votre égard , mais vous n'en eussiez rien su , et vous vous fussiez toujours flattée dans la pensée qu'ils étoient pour vous comme vous pour eux ; et en effet il y avoit tout lieu de le penser. Mais croyez-moi, cela est bien rare; car les personnes qui se donnent à Dieu font toutes choses dans la vue de Dieu , avec franchise et sincérité, sans mélange d'intérêt; mais <*eux qui sont encore du monde ne peuvent s'empêcher d'avoir toujours quelques vues humaines dans les choses même les plus saintes; et au lieu que les uns traitent les elioses séculières par l'esprit de Dieu, les autres traitent les choses de Dieu par l'esprit du siècle. Il ne faut pas s'en étonner. Il n'est presque pas possible de faire autrement tant qu'on vit dans le monde, si ce n'est par une grâce de Dieu très-particulière , parce que tous ceux avec qui on converse en font autant, et que personne ne conseille ni ne juge des choses que selon l'esprit du monde et parla raison humaine, de sorte qu'on ne sait pas même regarder les choses en la vue de Dieu.

« Ce que je dis peut passer pour une simplicité. Mais jugez vous-même s'il n'est pas vrai que tout le monde diroil qu'une personne seroit bien bêle, si elle ne faisoit pas tout son possible pour conserver le droit qu'elle a de prétendre à une succession , el qu'elle en laissât disposer en faveur de quelqu'autre. Je vous dis qu'il est très rare d'en trouver qui ne soient pas dans ce sentiment-là, quelque piété qu'ils aient. Car on est tellement prévenu de son

propre intérêt qu'on ne considère que cela, et que, s'il y I a quelque charité à faire , on aime toujours mieux qu'elle I se fasse par ses mains que par celles des autres , encore que I cela ne soit point ordinaire. Car, croyez-moi , les gens du I monde ne sont guères portés à faire la charité, parce qu'ils I ne savent ce que c'est que nécessité ; ils ne l'éprouvem > jamais , car ils ne se laissent manquer de rien. C'est pour- > quoi si j'eusse été ici, et que vous m'eussiez parlé de tout ' cola avant que de faire cette proposition à vos proches , je ' vous aurois prédit à poiut nommé tout ce que vous voyez; car j'en ai vu de toute manière ^

(( Voyez-vous, ma sœur, quand une personne est horsdu monde, on considère tous les plaisirs qu'on lui fait comme une chose perdue. 11 n'y avoit que deux motifs qui leur pussent faire agréer votre dessein , ou la charité en entrant dans vos sentimens, ou l'amitié en voulant vous obliger Or vous saviez bien que celui qui a le plus d'intérêt à CHtlH affaire est encore trop du monde , et même dans la vanité et les amusements, pour préférer les aumônas que vous vouliez faire à sa commodité particulière; el de croire qu'il auroit assez d'amitié pour le faire à votre considération , c'étoit espérer une chose inouie et impossible. Cela ne se pouvoit faire sans miracle; je dis un miracle de nature et d'affection ; car il n'y avoit pas lieu d'attendre un miracle de grâce en une personne comme lui ^ ; et \om savez bien qu'il ne faut jamais s'attendre aux miracles. »

Je ne pus m'empêcher d'interrompre notre chère mère, pour lui dire qu'encore que j'eusse fait celle réflexion, je

' Ce paragraphe, aiDsi que la fin du précédent, est bien plus court dans le manuscrit A.

' Tout cet endroit prouve combien Pascal passait alors pour livré nu monde. C'est le temps où a été écrit le fragment siir l'amour. Voyez le volume précédent, p. 467.

n'en eusse néanmoins peut-être pas été détournée de la confiance que j'avois en eux , parce que j*aurois cru avoir droit d'espérer un de ces miracles, puisqu'il y en avoit des exemples dans notre famille plus extraordinaires que celuilà, et de feu mon père même envers un de mes oncles qui lui étoit déjà assez obligé d'ailleurs.

a Je crois bien cela, me dit-elle; mais monsieur votre oncle étoit un homme engagé dans le monde. N'avez-vous jamais ouï dire une petite histoire de la vie des Pères du désert, qui a bien du rapport à ce que vous dites, encore qu'il ne le semble pas d'abord? Un homme du monde étant venu voir un de ses frères qui , après avoir vécu trèssaintement dans le monde, s'éloit retiré dans la solitude, s étonna beaucoup de le trouver mangeant à l'heure des nones, parce qu'avant sa retraite il ne dînoit jamais qu'à l'heure des vespres. Le solitaire, s'en apercevant, lui dit : « Ne vous en étonnez pas, mon frère ; ce n'est pas un relâchement, mais une nécessité. Quand j'élois dans le monde, je n'en avois pas besoin, parce que mes oreilles me repaissoient. Les louanges qu'on donnoit à nies austérités salisfaisoient si bien mon esprit, que le corps en étoit fortifié et animé à les redoubler même, s'il eût été besoin. Mais ici , où personne ne dit mot, où l'amour-propre n'a rien qui le contente, je suis obligé, malgré moi , de donner cette satisfaction à la nature, parce qu'elle est absolumen! dépourvue d'ailleurs. »

<i Voyez-vous, ma fille, me dit-elle ensuite : il en est tout de même de ce dont vous parlez. Un honnête homme dans le monde se sent porté à obliger, même au préjudice de son intérêt propre, une personne qui demeure dans le monde comme lui, parce que c'est un témoin toujours présent et une trompette qui publie son action par sa ^ule vue, et que la gratitude de cet homme et les louann. 8.

ges qu'il lui procure le récompensent dé son bienfait, autant de fois qu'il y a des complaisants qui Ten congratulent. Mais les services qu'on rend à une personne qui est hors du monde n'ont rien de tout cela. Comme c'esi une action purement de charité, qui est plus utile à celui qui donne qu'à celui qui reçoit, personne ne s'avise do vous en louer. Celle qui a reçu le bienfait ne peut pas le publier parce qu'elle n'y est pas ; ceux qui le peuvent savoir et l'approuver l'oublient aisément, parce qu'ils n'y ont point d'intérêt, et personne n'est payé pour les en faire ressouvenir. De là vient qu'on tient pour perdu loul ce qui se fait aux religieuses, parce qu'on n'y rencontre ni honneur ni avantage temporel qui tienne lieu de récompense. Tenez cela pour une maxime indubitable, sur quoi il ne faut jamais manquer de faire fondement, autrement vous serez toujours trompée; j'en ai tant d'expériences que je n'en saurois douter. Mais la raison même le fait voir; car c'est proprement là le monde et sa manière d'agir : il a toujours été fait comme cela et le sera toujours, et s'il étoit autrement fait, il ne seroil plus monde. C'est ' pourquoi faites état que vous n'avez plus aucun ami dan< le monde, du moment que vous en êtes sortie. Il n'y en a plus aucun de qui vous deviez attendre de grands témoignages d'amitié, si ce n'est de ceux qui le feroient par esprit de charité. Mais en ce cas ce ne sera pas vous qu'ils regarderont, et ils en feront autant pour la plus étrangère. »

Sur cela elle rapporta plusieurs histoires semblables à la mienne, qu'elle-même avoit vues; etentr'autresque les parents d'une fille de condition qu'elle avoit fait professt»

' Cette dernière phrase depuis : c*est pourquoi jusqu'à ; sur cela, manque dans le manuscrit A.

manquèrent contre toute apparence à la parole qu'ils lui avoient donnée pour sa dot qui devoit être très-considérable, en un temps où le monastère en avoit un très-notable besoin, et que c'étoit une fille qui de tout temps avoit fait profession d'une affection très-particulière envors ses parens. « Je vous avoue, me dit noire mère, que celle injustice me surprit et me toucha beaucoup; car j'^vois tenu cela pour sûr, de la manière qu'ils avoient toujours agi avec nous. Cependant feu M. de Saint-Cyran me conseilla de supporter cette dureté (car c'en étoit une véritable) avec tant de douceur et de paix, qu'il ne voulut pas même que je leur en parlasse ni leur témoignasse en aucune sorte d'en être blessée , mais que je fisse tout de même que si je l'avois oubliée ; et il m'assura que si je le faisois, Dieu sauroit bien récompenser cette perte et pourvoir à nos besoins par d'autres voies. » Puis elle ajouta : «Dieu me fit la grâce de le croire et de suivre son conseil; car je n'ai jamais cru qu'il me fût permis de rien faire contre ses avis; et j'ai reconnu depuis, par des expériences continuelles, la vérité de cette promesse, comme vous te voyez vous-même. »

« C'est pourquoi, ma fille , au nom de Dieu , ne vous emportez point contre vos parens, ne leur témoignez aucun ressentiment, et que cela n'aliène aucunement votre union. Car enfin, de quoi s'agit-il? d'un peu de bien, voilà tout; n'est-ce pas moins que rien? Il est vrai que le Wen est nécessaire à la vie : on ne peut pas s'en passer entièrement. Mais dans la vérité, il arrive rarement qu'on en manque assez pour tomber dans une véritable nécessité; et c'est cupidité que d'en demander pour le superflu. Quand Dieu en envoie par des voies légitimes, on le peut recevoir, parce qu'il est nécessaire d'en avoir pour vivre. Mais quand cela n'est pas, ou même quand il per-

met qu'on nous en ôtô du nôtre, en vérité il faut s'en réjouir. Feu M. de Saint-Cyran disoit que les richesses sont dans le monde comme les humeurs peccantes du corps, qui se jettent toujours avec plus d'abondance sur la partie la plus faible et la plus susceptible de mal. C'est pourquoi c'est un mauvais préjugé pour quelqu'un quand on voit que le bien lui vient en abondance de tous côtés. De sorte qu'au lieu de vous réjouir quand vous voyez qu'on nous donne, vous n'avez rien tant à craindre pour cette maison que de voir qu'elle s'enrichisse beaucoup, et souvenez-vous-en bien, s'il vous plaît. Vous êtes jeune, et vous pouvez voir quelque jour arriver des choses semblables à ce qui se passe maintenant en votre personne et on vus affaires. Ola me donne jurande joie de tout e« qui a été fait, ('ar au moins, si jamais on se servoîl de voire conseil en une pareille rencontre, vous apprendriez à faire aux autres ce que l'on vous a fait. »

(( Écrivez donc encore à vos parens, ajouta-t-elle, et surtout à cette personne que vous savez ^ qui a le plus de tendresse pour vous, et leur témoignez toute l'amitié possible avec une grande ouverture de cœur, afin qu'ils reconnoissent que c'est avec une entière sincérité, et seulement de peur de les blesser, que vous vous êtes démise de la disposition de votre bien, et que vous ne pensez plus à tout cela; et quand celui q\ii doit arriver bientôt sera venu, parlez-lui de la même sorte sans lui faire le moindre reproche, et non pas seulement le moindre mauvais visage au sujet de ^ tout ce qui s'est passé, pour témoigner

' Il s'agit de M"® Périer et non de Pascal, car le nianusciil A porle : à celle que vous so. .. Plus bas il est question de Pascal : celui qui peut arriver bientôt.

' A. « le moindre inauvais visage de tout ce q.... »

que VOUS l'avez oublié. En effet, vous devez déjà l'avoir oublié, et pour moi je suis tout étonnée de vous trouver si faible en une chose si peu importante. »

Elle fit sur cela un peu de silence qui me donna lieu de lui dire qu'une des choses qui m'affligeoient le plus en cela S étoit le scrupule où j'étois d'avoir mal employé mon bien lorsqu'il étoit en ma disposition, parce que j'en avois donné une bonne partie à des personnes, pendant que je l'aurois pu distribuer avec plus de charité. 11 est vrai que je pensois alors avoir suffisamment pour cela, et pour le reste que je me proposois de faire. Je crai- «nois néanmoins beaucoup d'être coupable au moins de précipitation .

File pensa un peu; puis elle me dit : « N'ayez nulle p^'iue, car je ne crois pas que, quand le3 choses seroient encore à votre dis|)osition , vous pussiez en conscience vous dispenser de faire ce que vous avez fait, dans les circonstances où vous avez vu les choses ^. Vous savez faî que vous avez regardé Dieu en cela, et le bien de '•eue personne, qui vous doit être plus cher que tout l'or du monde, et que' ce n'a point été par ambition pour le faire grand et lui donner de l'éclat dans le monde. ^'ela ne lui en donne pas le mo}en, puisque avec tout «0 que vous lui avez donné, vous voyez qu'il ne lui reste jias assez pour vivre comme les autres de sa condition. ^ur quoi donc fondez-vous la crainte que vous avez de l'avoir mal employé? Que pouviez-vous faire de moins? Mais f' vous dirai plus : quand il seroit vrai que ce que vous vous lui avez donné ne servi roi t à présent qu'à l'entrete- "ir ^lans la vanité, je crois que vous n'auriez pas été

' A. « qui me tenoienl le plus au cœur là dedanSf étoit le scr... » ' ^. « dans les circonstances de la chose, »

moins obligée, selon Dieu, de faire ce que vous avez fait, puisqu'à moins de cela vous l'eussiez choqué el lui eussiez fait grand tort (je dis à sa conscience] d'en user autrement; et afin * que vous ne croyiez pas que je vous parle sans fondement, pour vous consoler, il faut que je vous dise sur cela une chose qui vous étonnera.

« Feu M. de Saint-Cyran, qui étoit à Dieu comme vous savez, avoit un frère qui étoit du monde autant qu'on y peut-être, et même il est mort là-dedans. Je vous donne à penser combien cela Ta fâché. Néanmoins, quoiqu'il le connût bien tel qu'il étoit, il ne laissa pas de lui donner une terre considérable qu'il avoit, et dont il vouloit se défaire pour ne posséder que le moins qu'il pourroit des biens de la terre. Vous ne doutez pas qu'il ne sût qu'il \ avoit moyen de mieux employer son bien, c'est-à-dire qu'il eût pu en faire beaucoup de charités *, mais cependant il ne le fit pas. 11 donna cette terre à son frère, qui ne la devoil employer qu'à sa vanité, el cela par un autre motif de charité, qui n'est pas moindre que la première: car il le fit pour conserver l'amitié de cette personne, et ne le pas éloigner de lui, comme il auroit fait infailliblement, s'il ne la lui eût pas donnée, parce que c'eût été lui témoigner qu'il avoit si mauvaise opinion de son étal qu'il tenoit pour mal employé ou pour perdu le bien qu'on lui donneroil; el par là il eût perdu toute l'espérance (|ui lui restoit de le pouvoir servir en la manière qu'il désiroii ; car comme il savoit bien mettre le prix aux choses , il no

• Ces mots : et afin que vous étonnera ne sont pas dans \ij

manuscrit A.

* A. beaucoup de charités; mais il le fit par un autre motif de charité, afin de ne le pas éloigner de luy ny lui faire croire quiî eût assez mauvaise opinion de son estât pour penser que le bim qu'on lui donneroit setoit mal employé ou perdu, parce que....

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faisoit point difficulté do prodiguer et même de perdre un peu de bien temporel pour lui pouvoir procurer les biens véritables. C'est pour vous dire, ma fdle, que vous n'avez pas mal fait d'en faire autant, puisque vous l'avez fait pour la même raison. »

« Mais afin de vous ôter tout scrupule, il faut que vous sachiez, ajouta-l-elle * par un mouvement de charité ndmirable, que, quand il seroit vrai que vous auriez fait une faute en cela et une dissipation, ce qui n'est pas, comme je vous ai déjà-dit, et que ce seroit une pure perle de votre bien, vous la devez regarder comme une des moindres de toutes celles qu'on peut faire : je dis en vérité une des moindres; car voyez-vous, ma sœur, toutes les choses extérieures et périssables ne sont rien. La perte que l'on fait de la plus petite grâce de Dieu est mille fois plus considérable devant lui que celle de tous les biens de la terre, quelque usage qu'on en puisse faire. Dieu considère fort peu tout cela. 11 n'a que faire de nos biens : il les estime comme rien en comparaison des vertus qu'il met en nous. Ce sont là les biens véritables; et il faut s'examiner souvent sur l'usage qu'on en fait, pour son profit particulier et pour celui des autres. Cependant on ne songe pas à c^la ; on est fort peu ou point touché quand on vient à déchoir de son humilité accoutumée, de sa douceur, ou de quelque autre vertu. Et on entre en scrupule, si on a mal employé un peu d'argent, qui est le moindre de tous les biens dont Dieu nous demandera compte, parce qu'il ne peut tout au plus servir qu'à soulager quelques misères temporelles, ou à quelque autre œuvre qui passera avec le temps ; au lieu que les grâces de Dieu el les vertus qu'il nous donne sont des trésors qui doivent

' Celte parenthèse n'est pas dans le manuscrit A.

servir éternellement à notre propre âme et à celle des autres, si nous avons soin de les bien ménager et de ne les pas laisser perdre. Enfin, c'est une chose faite; vous n'avez plus à y penser. Je dis que c'est une tentation pour vous qui vous détourne de ce que vous avez à faire. Ne songez donc plus à tout cela : pensez seulement à rendre grâces à Dieu de ce qu'après vous avoir fait la miséricorde de vous donner la pensée de sortir du monde, il vous donne la connoissance de cette maison et l'estime que vous en avez conçue, laquelle vous l'a fait préférer à toutes autres; car sans cela vous auriez été sans doute chez les Carmélites, qui sont à présent si en vogue et en si grande réputation de sainteté, et avec raison ; car il est vrai que ce sont des filles aussi saintes qu'on le sçauroit désirer, dans des austérités prodigieuses et dans une si exacte observance de toutes les règles qu'elles ne voudroient pas y avoir manqué d'un iota. Mais pour le regard du bien il n'y a point de quartier, et vous êtes bien assurée que vos affaires étant comme elles sont, on vous feroit faire querelle avec tous vos proches, et rompre avec tout le monde plutôt que de rabattre un point de ce qu'elles auroienteu lieu d'espérer de vous. C'est une chose qui nous doit faire grande pitié et en môme temps nous couvrir de confusion, car ce sont des personnes si saintes et des âmes si fidèles à tout le bien qu'elles connoissent, qu'il est visible qu'elles ne font cela que manque d'une instruction qui leur fasse connoître que c'est un mal et un très-grand mal ; et on a tout sujet de croire, je dis même qu'il est indubitable que si elles avoient la lumière dont Dieu nous a favorisées, elles y seroient bien plus fidèles que nous sans comparaison. C'est pourquoi nous devons admirer davantage la miséricorde de Dieu, qui est si rare, et qu'il nous a faite ({uoique nous la méritions si peu } cela seul vous devroit

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donner tant de joie que vous en devriez oublier tout le reste; car si vous étiez là-dedans, vous ne croiriez pouvoir mieux faire que de suivre l'ordre de vos supérieurs, comme vous faites ici. Cependant où en seriez-vous? N'ôtesvous donc pas bien heureuse d'être tombée entre les mains de personnes qui vous conduisent par les pures règles de la charité, comme si elles n'y avoient aucun intérêt? »

Je ne pus m'empêcher de la supplier de considérer que c'étoît cela même qui me donnoit un plus légitime sujet de douleur, parce que l'injustice que Ton faisoit étoit d'autant plus blâmable que la maison étoit plus désintéressée.

((Voilà, me dit-elle en souriant, un sentiment qui fait bien voir que vous n'êtes pas encore entièrement de celle maison, c'est-à-dire que vous n'avez pas perdu la coutume de vous regarder comme appartenant plus à votre famille qua celle-ci, puisque vous éles jalouse de leur honneur H (le leur avantage au préjudice du nôtre. » Et puis, rentrant dans le sérieux : (( Voyez-vous, dit-elle, ma fille : il est «•«rtain que la charité que vous devez à vos proches , vous oblige à désirer beaucoup qu'ils se rendent à la raison ; ntais il faut que vous le souhaitiez en toutes choses et non pas seulement en ce qui nous regarde; autrement ce ne seroit pas charité, mais une véritable cupidité. Au contraire, s'il étoit nécessaire qu'ils fissent injustice à quelqu'un, désirez plutôt de bon cœur que ce soit à nous qu'à d'autres; car vous ne sçavez pas comment d'autres le preiidroienl, et vous êtes assurée que nous ne nous en mettrons guère en peine. Et puis il est certain qu'encore que, par '^ gi'âce de Dieu , nous ne soyions pas riches , aussi ne ^'nmes-nous pas assez en nécessité pour ne nous pouvoir passer de cela. Vous voyez qu'il ne nous manque rien, '^ous ne souffrons aucun besoin véritable (dont nous devons avoir une vraie confusion devant Dieu, nous qui fui-

sons profession de pauvreté); mais, outre tout cela, c'est que notre avantage à nous est d'être maltraitées en toutes choses, qu'on nous méprise, qu'on nous rebutte, qu'on nous calomnie, qu'on nous fasse des injustices. Ce n'est pas que nous souhaitions que tout cela nous arrive, ni que nous devions le procurer quand il seroit en notre pouvoir, parce que ce seroit manquer de charité envers ceux qui le feroient, puisqu'il y auroit du péché de leur part; mais quant à nous, c'est un bonheur très-grand; de sorte que, lorsque Dieu permet que cela nous arrive sans y avoir contribué, nous devons beaucoup nous en réjouir, mais je dis d'une véritable joie; c'est notre plus grand avantage, et nous le devons croire ainsi et agir suivant cela. Autrement nous manquerions de fidélité aux lumières que Dieu nous donne, et nous n'aurions ni pauvreté ni désintéressement; car en quoi consisteroit-il , si nous ne le faisions paroître dans les occasions? Ce ne seroit donc que des discours et des mines pour nous faire estimer du monde. »

Elle me dit ces paroles avec tant de force qu'il sembloit qu'elle doutât en quelque sorte que je fusse capable de les pratiquer à la rigueur, et qu'elle me les vouloil imprimer dans le cœur. Mais comme si elle eût vu ma pensée, elle y répondit aussitôt en s' adoucissant un peu, et me dit en souriant : « Je ne doute point du tout que vous ne soyez dans les mêmes sentiments , et je suis fort assurée que si on vous demandoit conseil dans une affaire pareille qui regarderoit des personnes indifférentes, vous seriez bien fâchée qu'on en usât autrement qu'on ne fait. Je suis ^ certaine même que vous n'en auriez ni déplaisir

' Cette phrase : je suis certaine ^ jusqu'à mais ce que, manque dans A.*

ni peine contre ces gens-là, et que vous ne voudriez pas leur en faire la moindre mine ni le moindre reproche : j'en meUrois ma main au feu ; mais ce que j'ai dit vous doit faire connoître qu'il vous reste encore bien del'amourpropre, et que, quelque croyance que vous ayez, ce n'est proprement ni la maison ni la justice que vous considérez le plus dans tout ce qui se passe, mais vous-même et la [M'ine que vous avez de ne pouvoir faire aller les choses comme vous le voudriez. »

« S'il étoit venu céans des voleurs cette nuit qui eussent emporté ce que nous avons d'argent , en pieureriez-vous , et vous en affligeriez-vous comme vous faites? Il est sans doute que non. Car, encore qu'on soit fâché de ces choseslà, et qu'on les empêchèroit si on pouvoit, on n'en a point une véritable affliction; il faudroit pour cela être bien attaché au bien. Cependant ce seroit une injustice et un tort qui auroient été faits à la maison. Vous voyez donc bien qu'il ne faut point se flatter, et que c'est pour soimême et pour soli intérêt particulier qu'on se fâche. »

« Oubliez donc tout ce qui s'est passé, et usez-en envers vos proches de la manière que je vous ai dit. Je vous en prie, parlez-leur et leur écrivez comme si rien n'éloit arrivé, sinon que vous confirmerez la démission que vous avez faite. Mais souvenez-vous qu'en tout cela vous devez écrire ot parler sincèrement; car il faut éviter d'un côté de le faire par orgueil et par courage, en disant : nous aurons plus de générosité que vous. Si nous le faisions par ce principe-là , cela ne vaudroit rien du tout. Il faut qu'il n'y ail que la seule charité qui nous y oblige, autrement c'est comme si nous ne faisions rien. D'un autre ^ôlé, il faut bien se garder aussi de vouloir par là les piquer d'amitié, afin de les obliger à faire ce que vous voulez; {^r cti seroit reprendre d'une main ce que vous laissez de

Tautre. Mais il faut que ce soit le seul désir de les mettre tous en paix, et surtout votre parente S que vous savez qui est fort tendre, et qui seroit bien touchée si elle venoit à penser que vous fussiez fâcliée contre elle. Cela seroit capable de redoubler dangereusement Tindisposition ou elle est à présent ^. »

Je vous rapporte tout ce petit particulier ^^ ma chère mère, peut-être avec plus de liberté que de raison *, el même contre la civilité qui ne veut pas qu'on importune les autres de ce qui ne touche que nous, et moins encore dos personnes à qui on doit beaucoup de respect; mais je n'ai point cru que cette maxime eût lieu ici, parce qu'il me semble que chacun doit être au^i touché que moi de voir ce soin et cette charité de notre chère mère, et de remarquer pat une preuve irréprochable comment ^, lorsque celte vertu divine est aussi fortement enracinée dans une Ame ([u'elle l'est dans la sienne, c'est elle qui y règle tout, elle y opère tout, elle produit jusqu'aux moindres (h ses mouvements et de ses pensées, et-donne en toutes rencontres des preuves de l'heureux empire qu'elle y exerce; et cela dans les actions les plus naturelles et les moins délibérées, parce qu'elle lui tient lieu d'une seco])de nature, depuis qu'elle s'est rendue maîtresse delà première. Vous savez que cela parait clairement dans toute la conduite de nos mères; mais je puis dire avec vérité que je ne l'ai jamais mieux remarqué ([u'en cette rencontre. Je ne sais si cela vient de ce ([ue je ne les ai vues

' Gilberte, madame Périer.

' Plus bas, p. 181-182.

^ A. « Je vous raconte toutes ces petites choses. »

* A. « que de raison; mais c'est qu'Urne semble que tout k monde doit être aussi touché que moy de voir. »

• A. « mère, et comme, lorsque.

ÉCRITS ET LETTRES DE JACQlTELÎNE. llf . 1652 A 1661. 165

en affaire que cette seule fois^ ou de ce que nous sommes toujours plus affectés de ce qui nous touche. H me semble, ma chère mère, que j*ai le bien d'être assez connue de vous, pour que vous puissiez vous figurer combien au milieu de toute ma douleur je senlois de joie de me voir confirmée avec lant de certitude dans ces senlimens que j'avois du désintéressement de la maison et de la pureté de sa conduite. Néanmoins *, j'avois tant d'orgueil (car je n'ose plus rappeler amour de la justice), que je ne pouvois en tout me résoudre a laisser les choses comme notre mère vouloil; de sorte que je la suppliai de considérer qu'en différant ma profession de quatre ans, je pourrois espérer d'être maîtresse de mes affaires et ajouter même au principal de mon bien l'épargne d'une pension considérable que mes parens me dévoient faire en considération de quelque gratification ^ que je leur avois faite, et dont la rigueur qu'ils tenoient à mon égard sembloit.me dispenser bien légitimement de les quitter à l'avenir, comme j'avois fait jusqu'alors. Je lui dis encore ([ue cela étant ainsi , quelque grand que fût le désir que j'avois d'clrc bientôt professe (et ^ il alloit en vérité au-delà de toute l'expression que j'en puis faire) , je croyois néanmoins être obligée en conscience, et tout intérêt ôté, de faire ce délai, pour me mettre en état de faire justice à la maison. « Non, me dit-elle, ma fille, au contraire vous êtes obligée en conscience de ne le pas faire ; car ne voyez-vous pas bien qu'encore que vous eussiez tout pouvoir d'exécuter vos desseins, il n'est pas pourtant en votre pouvoir défaire

' A. <t Et néanmoins )e ne pouvois du tout me résoudre à laisser k chose c... »

' A. « En considération de mes donations, »

' A. qui allait au-delà de toute l'exp... . )»

qu'ils les agréent. Je n*ai jamais douté de ce que vous dites; je sais bien qu'à la rl^eur personne ne vous peut empêcher de faire tout ce que vous voulez de votre bien. Mais je n'ai point eu d'égard à ce que vous pouvez, je ne regarde que ce que vous devez faire : voilà toute la question, et je ne fais point de doute que vous ne soyiez obligée, je dis indispensablement, à procurer la paix de leur esprit autajit que vous le pourrez , et à ne rien faire qui les choque. Lorsque vous pensiez que toutes choses seroienl en votre disposition sans y prévoir aucune difficulté, vous avez néanmoins voulu avoir leur aveu pour faire ce que vous désiriez, et vous avez dû le faire; autrement vous leur eussiez donné sujet de s'offenser, et en effet c'est pour cela que vous l'avez fait. Jugez donc combien ils le seroient, si vous le faisiez malgré eux et par une espèce de violence. S'il se doit faire quelque chose, il faut que ce soit euxmesmes qui le fassent de leur propre mouvement, sans qu'il y ait rien du vôtre. »

Ne pouvant répondre aux raisons de notre chère mère I ni résistera sa volonté, je la suppliai au moins de me permettre de les en menacer , pour voir l'effet que cela produiroit. Mais elle n'y consentit pas plus qu'au reste : j « Non, me dit-elle, ma fille, gardez-vous-en bien, ne voyez- j vous pas bien que vous détruiriez par là tout ce que vous i voulez faire par votre démission? Croyez-moi, laissez toutes choses comme elles sont, et souvenez- vous que vous êtes obligée sur toutes choses de préférer le repos de leur esprit et la paix qui doit être en vous /tout autre intérêt, pour ne pas faire céans ce qu'on vous feroit faire dans les lieux dont nous parlions tantôt. Et celui-là vous doit être si précieux que si vous aviez deux millions de bien, je vous conseillerois de les donner sans hésiter pour procurer que la charité ne fût point refroidie entre vous. N'en parlez donc

plus et n'y pensez plus ; quand vous les verrez, ne leur en dites rien du tout. S'ils vous en parlent, vous leur direz qu'ils savent bien que vous vous êtes démise de toutes choses entre leurs mains, et que, comme vous n'avez plus rien à voir à tout cela, vous n'y pensez plus. )> Sur cela , noire chère mère me congédia sans vouloir plus de réplique, et cette conférence se termina de la sorte.

A peu de jours de là, celui qui avoit le plus d'intérêt en celte affaire étant arrivé en celte ville, je tâchai de traiter avec lui selon l'intention de notre more. Mais quelqu'effort que je pusse faire, il me fut impossible de cacher entièrement la tristesse qui me restoit encore après toutes les peines qu'elle avoit prises pour la faire cesser. Cela m'est si peu ordinaire qu'il s'en aperçut aussitôt, et il n'eut plus besoin d'interprète pour en apprendre la cause ; car encore que je lui fisse le meilleur visage que je pusse, je m'assure qu'il jugea aisément que son procèlé m'avoit mise en cet état. Il voulut néanmoins s'en plaindre le premier, et ce fut alors que j'appris qu'ils se tenoient si offensés de ce que j 'a vois écrit. Mais il ne con- Unua guère à parler, voyant que je ne faisois aucune plainte de mon côté, quoique d'ailleurs je détruisisse par une seule parole toutes ses raisons. Au contraire je lui déclarai avec toute la gaieté que mon état présent me pouvoit permettre, que puisque la maison vouloit bien me faire la charité de me recevoir gratuitement et ({ue ma profession n'en seroit point différée, je n'étois plus en peine de rien que de la bien faire et d'attirer la grâce dont j'avois besoin pour être une vraie religieuse.

Si tout ce colloque étoit aussi digne d'être recueilli que le précédent, j'eusse pris peine à le retenir, et je ne plaindrois nullement le temps que j'employerois à l'écrire; mais parce qu'il n'est pas entièrement ni si beau ni si

Utile , comme je m'assure que vous le croyez aisément ^ns qu'il soit besoin que je l'affirme davantage, il vaut mieux le passer sous silence que de perdre du temps à vous ennuyer. Je dirai en un mot qu'il fut touché de confusion, et que de son propre mouvement il se résolut de mettre ordre à celte affaire, s'offrant même de prendre sur lui tous les risques et les charges du bien, et de faire en son nom pour la maison ce qu'il voyait bien qu'on ne pouvoit omettre avec justice.

J'achèverai, ma chère mère, de vous conter cette histoire, quoique ce n'ait pas été proprement mon dessein de vous la faire savoir, elle n'en vaut pas la peine, mais seulement de conserver la mémoire des obligations que j'ai à nos mères, et les instructions si profitables que j'ai reçues en cette rencontre. C'est pourquoi je me vois obligée d'achever, parce que l'un et l'autre ont continué jusqu'à la fin ^

Lors donc que la personne dont je viens de parler m'eut quittée, j'allai rendre compte à nos mères de celtf entrevue, pour savoir d'elles si je devois lui régler ce que je devois faire pour la maison, comme il sembloil s'y attendre; mais elles me défendirent absolument de lui taxer aucune chose, m'ordonnant expressément de me contenter de ce qu'il voudroit donner sans lui rien prescrire, et de ne suivre que son intention. Toutefois, ayant su la nature de son bien, elles approuvèrent ^ que je lui proposasse de prendre ce qu'il voudroit donner sur certaines parties, ce qui éloit pour son propre accommodement. Voilà toute la liberté que je pus obtenir et l'affaire fut ainsi terminée.

' Tout ce paragraphe n'est point dans A.

• A. « elles approuvèrent que je lui fisse quelque proposition pour son propre accommodement, et TafFaire... »

ÉCRITS ET LETTRES DE JACQUELINE. IIl. 1652 A 1661. 169

Car il ne fallut point de temps pour le faire résoudre à faire plus qu'il n'eût voulu, puisque j'avois ordre exprès do prendre sa dernière volonté pour loi, mais si expressément et par une autorité si absolue ({ue je n'ai non plus osé agir dans cette affaire que si elle ne m'eût point regardée, sinon quelquefois par promptitude et dans le premier mouvement; mais il m'en resloit toujours de grands scrupules, parce que lescommandemensqueje recevoissur ce sujet étoient appuyés d'un si grand nombre de raisons puisées dans les principes de la suprême raison, qu'encore que je ne pusse m'y rendre j'étois contrainte d'avouer que je n'y pouvois répondre, et de reconnoître, lorsque j'y contrevenois, que je n'agissois pas moins contre ma propre conscience que contre l'obéissance ^

Cette affaire ne put néanmoins être terminée entièrement qu'après trois ou quatre entrevues qui me forent merveilleusement favorables ; car, tandi? que j'en allois rendre compte à nos mères, j'avois lieu' de reconnoître le soin continuel où elles étoient pour faire en sorte que tout cela se passât selon Dieu.

Mais ce qui étoit admirable, c'étoit de voir la diversité de la conduite que le même esprit saint qui les animoit tous, leur inspiroit. Car notre mère, prenant avec raison rintérèt de la maison, faisoit paroître que son intention principale étoit d'empêcher qu'il ne se niêlAt en toute celte affaire la moindre ombre d'intérêt, d'avarice ou de lâcheté, et enfin elle ne tendoil qu'à faire qu'on souffrît pluslôl toute sorte d'injustice que de faire la moindre chose tant

' A. « et si je Vai fait quelquefois, ça été dans le premier mouvement et dans la chaleur, et j'avoue avec confusion que ça été en suivant les mouvements de mon propre esprit et de cette malheureuse nature que tous les sùins de nos mères n'awient encore pu entière-' »«iK mortifier* »

170 iACQUEIJNE PASCAL.

soit peu contraire au véritable esprit de la religion. M. Singlin, comme père commun et de cette maison el de mes proches, dont quelques-uns sont entièrement sous sa conduite et les autres Thonorent infiniment et ont pour lui une affection extrême, éloit de telle sorte animé du zèle de notre mère à Tégard de la maison quMl étoit aussi touché de compassion pour eux , et il ne s*affligeoit pas moins de l'injustice de leur procédé qu'il ne se réjouissoil de Tavantage qu'il estimoit en revenir au monastère. La mère Agnès sembloit se décharger sur eux deux de ces deux intérêts et ne s'occupoit principalement qu'à faire profiler sa novice de tout ce qui se passoit; car à chaque fois que je la voyois elle examinoit soigneusement ce que je lui rapportois pour me faire remarquer tout ce qu'il y avoit eu d'humain dans mon procédé ou qui senloit l'esprit du monde; et par une charité infatigable, elle ne cessoit de faire tous ses efforts pour prévenir par ses avis les fautes où je pouvois tomber, ou pour m'en relever quand ses précautions se trouvaient inutiles, et pour faire que je ne perdisse aucune des occasions qui s'offroienl de pratiquer ou la patience ou la tolérance ou l'humanité, ou quelqu'autre de ces vertus qui ne plaisent guère aux imparfaites.

Ce n'est pas que notre mère ne s'y appliquât aussi; mais étant en quelque sorte plus chargée de la conduite générale de la maison que de celle de ma personne en particulier, elle ne s'informoit pas si souvent de ce qui ne concernoit que moi, et son premier soin, toutes les fois que ma vue la faisoit ressouvenir de ce qui se passoit, éloit de me défendre absolument de faire aucun efforl pour faire réussir les choses comme je le desirois. Et jamais elle ne manquoit, a chaque fois qu'elle me parloit, de me recommander d'être ferme à ne rien exiger de mes

proebesy m'exhortant sans cesse à entrer dans l'intérêt de la maison en cette manière-là. Comme elle vit une fois, par le rapport que je lui faisois, que j'avois parlé avec un peu de chaleur du peu que cette personne se proposoit de faire, elle m'en reprit sévèrement et me dit, de cette manière ferme qui donne tant de force aux paroles de feu qui sortent si souvent de sa bouche, que ce ne pouvoit être que l'orgueil ou l'avarice qui me fit parler de la sorte, ou peut-être tous les deux ensemble, en désirant en m<^me temps voir accroître le bien de cette maison et d'y avoir l'avantage d'y avoir beaucoup apporté. Elle me représenta si fortement les sentimens que l'esprit de pauvreté devoit m'inspirer en cette occasion, qu'il eût fallu être tout à fait endurcie pour ne concevoir pas de scrupule d'y agir autrement K

A la fin, toutes choses étant conclues la surveille de ma profession, dont le jour étoit pris il y avoit longtemps, sans avoir égard en quel état étoit l'affaire, et ne restant plus qu'a signer de part et d'autre, je suppliai notre mère de se rendre au parloir pour cet effet ; mais elle ne le put ce jour-là étant fort indisposée ; ce qui est bien remarquable parce qu'elle en fut ravie, «afin, me dit-elle, que tout cela se diffère après votre profession, et que votre parent ne fasse rien qu'avec une entière liberté et par un pur esprit lie charité ; car, voyez-vous, ma fille, il faut être ferme dans les principes. Nous savons que tout ce qui n'est point fait par l'esprit de Dieu et par la charité est fait par

' Le manuscrit A donne cet important paragraphe avec des changements perpétuels qu'il est impossible d'indiquer sans reproduire le paragraphe tout entier. Bornons-nous à citer la variante de la fin : « devoit m'inspirer en cette rencontre^ que je fus contrainte par obéissance et par scrupule de laisser toutes choses à la disposition de mon parent. »

cupidité, et que tout ce qui est fait par cupidité est péché; c'est pour cela que je vous ai tant exhortée à ne le poin^ piquer ni d'honneur ni d'amitié ; car j'aimerois beaucoup mieux qu'il ne donnât rien du tout que de donner beaucoup par un principe humain. S'il le fait par lui-même, nous ne pouvons pas y remédier. Tout ce que nous pouvons, vous et moi, c'est de l'exhorter à ne le point faire; car nous n'avons pas sa conscience à gouverner pour voir par quel motif il agit, c'est à lui à l'examiner ; mais de contribuer par nos discours, ou par nos mines, ou en quelque manière que ce soit, à lui en faire prendre un mauvais, ce seroit non-seulement participer à son péché, mais en être la cause. C'est pourquoi, ma fiUe, au nom de Dieu , gardezvous bien de Texciter à faire ce que vous ne voudriez pas faire vous-même. Car si c'éloit à vous à gouverner, vous ne voudriez pas faire une aumône à la maison par considération humaine. Pourquoi donc tâcheriez-vous à le lui faire faire ? S'il n'est pas disposé à la faire par un bon motif, il vaut beaucoup mieux qu'il n'en fasse point du tout. Peut-être qu'en un autre temps Dieu le touchera ; mais quand cela ne seroit pas, il ne faut pas vous en mettre en peine, c'est l'avantage de la maison. Allez donc encore lui dire tout à cette heure, mais de bonne sorte, qu'il sonde son cœur pour voir ce qui Je porte à faire cette aumône, qu'il ne fasse rien avec précipitation, et qu'il sera toujours temps après votre profession, puisque je ne suis pas en état de pouvoir faire ce qu'il faut pour l'accepter. Aussi bien vous sçavez qu'on ne parle jamais de la dot d'une tille qu'après sa profession. »

Je m'acquittai le plus fidèlement que je pus de cet ordre et je lui fis le récit de ce petit discours mot à mot comme à vous. Il n'en fut pas peu surpris, quoiqu'il fût informé depuis, longtemps de la manière dont on traite ici ces

ÉCRITS ET LETTRES DE JACQUELINE. lU. 1652 A 1661. 173

choses; mais il avoit avec lui des hommes d'affaires qui en furent si étonnés qu'ils dirent qu'ils n'avoient jamais vu agir de la sorte et que ce n'étoit pas là une conduite ordinaire. Ils en dirent beaucoup plus; mais cela ne fait rien à notre discours. Il ne voulut pas néanmoins différer davantage, et pour témoigner de son côté qu'il faisoit de bon coeur le peu qui étoit en son pouvoir, et me persuader, ce qu'il me protestoit souvent, qu'il avoit grand regret de ne pas être en état de faire plus, il ne manqua pas de revenir le jour suivant.

Au retour de l'entrevue qu'il eut alors avec notre mère, qui, étant mieux ce jour-là, n'avoit pu s'en dispenser, il me dit qu'elle lui avoit dit d'abord qu'elle ne savoit pas si j'avois agi avec lui en la manière qu'on m'avoit sans cesse recommandée. <( C'est pourquoi, monsieur, lui dit-elle, de peur qu^elle n'y ait manqué, je suis obligée de vous dire que je vous conjure, au nom de Dieu, de ne rien faire par considération humaine, et que, si vous ne vous sentez point disposé à faire cette aumône par esprit d'aumône, vous ne la fassiez point du tout. Voyez-vous, monsieur, nous avons appris de feu M. de Saint-Cyran à ne rien recevoir pour la maison de Dieu qui ne vienne de Dieu. Tout ce qui est fait par un autre motif que la charité n'est point un fruit de l'esprit de Dieu, et par conséquent nous nedevons point le recevoir.» Il luirépondit avec protestation loul ce que la civilité fait ^ dire en ces rencontres, sans vouloir aucunement différer, et l'affaire fut ainsi terminée.

Notre mère m'ayant rencontrée ensuite, me dit que je n'avois plus à me tourmenter de rien, et que tout éloit achevé; puis me tirant à part, elle me dit fort sérieuse-

' A. « sçaii dire. »

ment qu'elle étoil en grande peine de m'avoir vue si in- | quiète pour faire que cette personne agit avec libéralité, et trop fâchée quand j'avojs cru qu'il ne le faisoit pas. a Je crains tout à fait, (na fiHe, me dit-elle avec une admirable charité, que vous n'ayez offensé Dieu là-dedans. Je vous prie, pensez-y sérieusement : et outre cela, considérez que vous n'avez en vérité aucun sujet de peine contre votre parent, car il est certain qu'il donne largement à proportion de son bien, principalement si oh le compare presque à tous les autres. Je voudrois que vous sçussiez comme la plupart usent du désintéressement qu'on leur témoigne : cela n'est pas croyable, mais nous ne devons pas laisser pour cela de faire notre devoir. On dit que les séculiers sont si avares et si injustes qu'il ne faut pas s'étonner si les religieux le sont aussi, et qu'ils leur en donnent l'exemple; mais voyez-vous, ma fille, nous ne voulons pas les imiter dans leurs autres vices ; pourquoi les imiterions-rnous dans celui-là? Us aiment les divertissemens , le jeu et les beaux habits ; ils se vengent quand on les offense, et font plusieurs autres choses semblables : faut-il que nous les fassions aussi ? Personne ne sera assez fou pour le dire. Pourquoi veut-on que nous les imitions dans leur avarice? n'est-ce pas un péché aussi grand que tous ceux-là t Mais c'est ({ue quand on est avare, on est bien aise de s'excuser en disant que chacun^ en fait autant ; il ne faut pas se tromper comme cela, il faut connoitre le mal tel qu'il est et où il est. »

Voilà, ma chère mère, les dernières paroles qui furent dites sur ce sujet, et la conclusion de toute cette affaire, que la gratitude ne m'a pas permis de tenir plus long-temps secrète, quoique le peu de loisir que me laisse l'obéissance où je suis semblât m'en ôter tout moyen ; mais un grand désir ne trouve point d'obstacle; c'est ce qui m'a fait

surmonter celui-là aussi bien que tous les autres qui pouvoient s'offrir, entre lesquels vous ne doutez pas que la confusion de m'en acquitter si mal n'ait été un des plus grands. Mais il a fallu que toutes ces choses aient cédé à mon devoir; et puis je n*ai pas prétendu à bien faire, mais seulement à faire ce que je pouvois. Si ma mémoire avoit élé assez fidèle pour me rapporter toujours les termes mêmes de notre mère, je n'aurois pas besoin de vous faire d'excuse : mais parce que je crains qu'elle ne l'ait pas fait en beaucoup de. lieux, bien que je sois certaine qu'elle ne m'a point trompée pour le sens, je me sens obligée de vous supplier de n'avoir aucun égard à ce que j'aurai pu gâter, et de le séparer du reste par l'habitude que vous avez d'entendre notre mère, qui vous fait connoîlre son style. Je vous conjure aussi, ma chère mère, de me pardonner si cette lettre est si mal en ordre, si pleine de ratures, de pâtés, d'additions et de tant d'autres désordres. Je l'aurois volontiers copiée, pour satisfaire au respect que je vous dois; mais j'ai si peu de loisir que je ne sais quand j'aurois pu m'en promettre la fin. Et puis je ne sais pas si j'y eusse fait moins de fautes en la récrivant; car outre que les espaces où je le puis sont si courts que le plus long ne me laisse pas assez de temps pour écrire deux douzaines de lignes, et les ordinaires cinq et six, c'est que je suis si souvent interrompue pour des demandes et des réponses qui ne sont de nulle importance mais très-fréquentes, qu'il n'en îaut pas d'avantage à un aussi petit cerveau que le mien pour le troubler et lui faire brouiller tout ce qu'il a fait, comme vous voyez qu'il est arrivé ; de plus, j'ai si peur que noire mère ne m'en trouve saisie que j'ai une merveilleuse liàte de m'en défaire. Toutes ces raisons font que j'espère de votre bonté une pleine absolution des fautes que j'y ai

Mais je désire avec cela quelque chose de plus, et je vous conjure de tout mon cœur, ma chère mère, de prier Notre -Seigneur qu'il me pardonne toutes les fautes d'un autre genre que j'ai commises dans cette affaire, et le peu d'usage que j'ai fait de tant de salutaires avis. Ce n'a pas été mon dessein en vous écrivant; mais puisque Dieu m'en offre l'occasion , je crois ne la devoir pas négliger. J'espère cet effet de votre charité que j'ai tant de fois éprouvée, et que sans avoir égard à ce que je suis , vous ne me refuserez pas les secours dont j'ai besoin pour devenir ce que je ne suis pas, àfm que ce ne soit plus en vain que j'ai reçu l'avantage incomparable d'être associée à une aussi sainte famille, de m'étre soumise à une conduite si sage et si remplie de l'esprit de Dieu, et d'être fille de telles mères. Enfin , je vous conjure d'offrir à sa divine majesté tous ceux qui sont renfermés dans ma vocation à cette maison , afin qu'il me fasse la grâce d'éviter désormais cette sorte d'ingratitude qui se rencontre dans le peu d'usage qu'on fait des grandes faveurs.

Vous voyez, par le récit que je vous ai fait^, combien, outre les grâces générales, j'en ai reçu de particulières, dont il me faudra rendre coiftpte. Je l'appréhende beaucoup, et c'est pour cela que j'implore de tout mon cœur le secours de vos prières et de celles des autres qui le pourront voir quelque jour , pour obtenir de Dieu celle miséricorde dont j'ai si grand besoin , de vivre et mourir en vraie religieuse du Saint-Sacrement et de la maison de Port-Royal (ces deux titres comprennent tout ce que je pourrois dire); de peur qu'après avoir reçu tant de grâces pour mon salut, elles ne servent a ma condamnation, et que les mêmes consolations dont sa bonté a daigné essuyer

• A. « par ce petit récit. »

"CRITSET LETTRES DEJACQUELINE. m. 1652A1661. 177

aes larmes ne soient les accusatrices de mon infidélité, 'ai quelque droit d'attendre cda de vous, puisque parmi elles -là se trouve nécessairement Theureuse obligation l être toute ma vie et de tout mon cœur, ma trés-chère nère, votre très-humble et très-obéissante servante et fille,

Sœur JACQUELINE DE SAINTE EUPHÉMIE PASCAL,

religieuse.

Je pensois, ma chère mère, qu'il ne me restoit plus l'excuses à vous faire; mais je m'aperçois que j'ai oublié le vous descandaliser du papier doré que j'ai employé ici. le l'ai trouvé dans une cassette qu'on m'avoit laissée ; et mùme il ne me restoit plus que cela du monde, au moins ians l'extérieur, j'ai cru en devoir faire un sacrifice à Dieu : il m'a semblé que l'or ne pouvoit être mieux employé qu'à reconnoître la charité, puisqu'il en est l'image. C'est ainsi que je ne puis rendre que l'ombre pour la vérité de celle qu'on a eue pour moi, et qui mériteroit mieux à mon sens des caractères de sang que du papier doré, pour en conserver la mémoire.

Joignons ici quelques pages sur la mère Angélique, écriifs de la main de Jacqueline, et que nous empruntons, coumie la relation précédente, aux Méirumes 'pour servir à f histoire de Port-Royal^ tome III, page 105 ^

Addition ou récit de quelques discours que la sœur F.uphémie a entendu tenir à la mère Angélique en diffé- HMiies occasions.

Je parlois un jour à la mère Angélique d'une personne dont le père avoit exercé la vocation de faire jouer. Elle me dit à ce sujet avec sa force ordinaire : a Le bien do celte

Ml y en a une copie manuscrite à la Bibliothèque royale, Supplément français f n» 1307. Variantes insignifiantes.

personne est tnal acquis, et plus sujet à restitution que celui (les voleurs de grand chemin. La raison en est que les voleurs ne se font auteurs que du mal qu'ils font aiu passans ; mais ces brelandiers sont auteurs des péchés innombrables que font ceux qui jouent, des blasphèmes, des tromperies, de la ruine des familles, et de tous les désordres qui s'ensuivent, des querelles, des meurtres qui sont assez ordinaires ; enfin d'une infinité de crimes : ils sont cause de tout cela. Si cette personne ne s'humilie poim d'avoir un tel père, elle est aussi coupable que lui, et doit être regardée comme lui ; car il est vrai que les enfans ne doivent pas porter l'iniquité de leurs pères, mais c'est pourvu qu'ils en aient de l'aversion. S'ils ne s'en humilieot pas, s'ils ne la condamnent pas dans leur cœur, s'ils n'en ont une extrême confusion , cela leur sera imputé comme au père même.

« C'est une chose terrible que les jugemens de Dieu. On n'y pense point assez, on ne les redoute pas assez ; et c'est pour cela qu'on ne tâche point de les éviter. Voyezvous, ma fille ; il n'y a point d'autre moyen de les éviter que de s'humilier, mais profondément, devant Dieu pour toutes choses, et principalement pour les taches qui sont dans sa famille ; et au lieu de cela, combien s'en élèv&-t-on? On ne devroit penser qu'à ce qui peut nous humilier, soit dans la nature, ou dans la fortune ou dans la grâce ; et au lieu de cela, s'il y a quelque petite chose un peu considérable, ou sait fort bien prendre son temps pour le dire et pour le faire savoir ; et au contraire, s'il y a quelque chose qui fasse honte, comme il y en a toujours, on sait fort bien s'en taire, et souvent même le déguiser, et les plus stupides ont assez d'esprit pour cela. D'où cela vient-il? N'est-ce pas d'un fond d'orgueil insupportable? Ce n'est pas qu'il faille décrier sa maison ; personne n'est obligé à

ÉCRITS ET LETTRES DE JACQUELINE. ÏH. 1652 A 1661. lT9

cela ; ce seroit une folie de le dire ; mais aussi ne faut-il ps vouloir publier le peu de bien qu'il y a, en cachant le mal ; il faut s'en taire tout à fait, mais s'en taire de telle sorte qu'on ne le fasse pas à cause de la confusion qu'on auroità dire ce qui en est, et comme n'osant en parler; autrement on penseroit faire grand'chose en ne disant rien du tout, au lieu que ce n'est rien faire que son devoir tout simplement. »

Je parlois une autre fois à la mère Angélique d'une personne qui étoit prévenue d'une fausse dévotion, dont il paroissoit qu'il seroit difficile de la détromper ; elle me dit : « Il n'est pas seulement difficile, il est tout à fait impossible, si Dieu même ne le fait, et il ne le fera que dans ses temps et dans ses momens. Ce n'est pas qu'on ne doive faire ce qu'on peut parce qu'on ne sait pas s'il ne voudra pas se servir de ces moyens-là pour exécuter ce qu'il a résolu ; mais de s'empresser et de s'ingérer par soi-même de vouloir faire comprendre les vérités aux âmes qui ne sont pjis encore mûres, c'est vouloir faire luire le soleil à une lieure indue au milieu de la nuit. Tous les princes et tous les plus puissans rois de la terre joints ensemble n'ont pas le [Kmvoir de faire lever le soleil une heure plus matin qu'il lie doit; et tous les hommes ensemble, avec toute l'éloquence et toutes les persuasions qu'on se peut imaginer, ne sauroient faire voir la vérité à une personne qui n'est I»as encore éclairée de Dieu. »

Un autre jour, une personne dit en sa présence qu'elle îie vouloit point prendre connoissance d'une affaire qui se présenloit, où une personne affligée, mais qui éloit susp»*cte de défauts notables, demandoit qu'on la retirât. La in«'*re releva beaucoup cette parole, et dit qu'elle ne voyoit presque personne qui ne se délivrât autant qu'il étoit poî^- Mble du soin des choses où il y avoit quelque risque à

courir, et qu'excepté M. Singlin elle en voyoit fort peu qui n'en fissent autant que la personne dont il étoit question. Quelqu'un lui dit qu'il falloit qu'elle s'exceptât elle- 1 même, puisque jamais il ne lui arrivoit de refuser d'netendre ni de soulager personne. « Non, dit-elle, pour moi, je ne suis qu'une misérable qui ne fais jamais aucun bien. Mais il est vrai que dans ces occasions je me représente qu'il s'agit d'une personne que nous aimons beaucoup, qui est tellement perdue qu'on ne sait si elle est morte ou vivante, ni en quel lieu elle est ; par exemple ma sœur Catherine de Saint-Jean. Voyez, je vous prie, quand il viendroit comme cela une personne inconnue et misérable nous demander, ne courrions-nous pas pour la voir, et ne : dirions-nous pas : Hélas ! mon Dieu , c'est peut-être ma ! pauvre sœur. Et encore avec quelle afifection et quel empressement! J'en suis seulement toute émue d'y penser. Eh bien ! si c'est une personne qui est à Dieu et qui est ! persécutée injustement, n'est-ce point une chose qui nous doit autant toucher que si c'étoit notre sœur? Et que savonsnous si ce n'est point une de nos sœurs que Jésus- Christ nous envoyé, c'est-à-dire une personne pour qui il veut que nous ayons charité, et que nous assistions en ce que nous pourrons? C'est pourquoi il ne faut jamais refuser de voir ni de s'instruire des choses. Ce n'est pas (fu'il faille faire, des folies, et se charger de tout le monde sans distinction. Car si notre sœur étoit perdue, nous ne prendrions pas pour cela la première venue pour elle, niai> nous aurions grand empressement pour voir si ce ne la seroit point. Je demande aussi qu'on ait désir et affection de savoir et de connoître si ce n'est point quelque personne que Dieu nous envoyé, et non pas qu'on s'y engage inconsidérément. »

Comme on lui fit entendre que la personne qui avoit

témoigné ne vouloir point prendre part à Taffaire dont on lui «voit parlé, ne le faisoit pas par dureté, mais qu'elle s'en déchargeoit sur elle, et que ne s'y croyant point nécessaire, elle fuyoit àe s'y entremettre pour éviter les affaires superflues ; la mère l'approuva beaucoup , et dit qu'il éloit très-bon de le faire par ce motif-là, pourvu qu'on fût tout près de s'y engager au cas qu'il fût nécessaire, comme elle savoit que c'étoit l'esprit dans lequel elle le faisoit.

Une soeur ayant un jour tiré dans l'Évangile une parole qui l'effrayoit, la mère lui dit pour la consoler : « Toutes les fois que Dieu menace, c'est à dessein qu'on s'humilie, et lorsqu'on le fait on évite toujours ses menaces, même les plus méchans. Cela se voit par les Ninivites qui reçurent de Dieu le pardon, et l'empêchèrent d'exécuter ses menaces '. Il est vrai que ce fut un pardon temporel, mais ils ne désiroient pas autre chose. Dieu vous menace, liurailiez-vous et priez-le qu'il vous donne des grâces qui K>ienl étemelles : il vous l'accordera. »

Au milieu de l'année 1653, madame Périer étant grosse tomba dangereusement malade. Il paraît qu'elle fut un moment à toute extrémité. En cette triste conjoncture, la sœur Sainte Euphémie écrivit à son beau-frère et à la pauvre malade une' lettre des plus singulières, où ion sent partout le cœur le plus tendre et le plus affligé, avec des élans de dévotion poussée à ce point qu'elle s'efforce presque de se réjouir de ce qui arrive à sa sfpur, et qu'elle engage déjà M. Périer à profiter de celte

' Le manuscrit ajoute : parce qv^ils firent pénitence. n. U

circonstance pour se donner entièrement à Dieu, a Je vois certainement, dit-elle, que si Dieu vous prive d'une si grande consolation, c'est pour \x)us attirer tout à lui; car, encore que votre union soit toute légitime et touie sainte, néanmoins il y a quelque chose de plus parfait. Dieu connoissant par sa sagesse divine que vous n'eussiez pas été disposé à prévenir, par un divorce saint ei tout volontaire, cette dure séparation, qui est inévitable tôt ou tard, il veut vous témoigner que les prétendus obstacles que Tamour propre suggère sont levés en un^

moment quand il lui plaît Je ne puis m'empécli

de vous dire que je ne puis faire aucun autre souh; pour qui que ce soit, si ce n'est qu'il plaise à Dieu mettre dans un plus parfait repos en les attirant à lui qui est la seule fin.... » Heureusement cette sublimité outrée est tempérée par des retours de naturel qui touchei d'autant plus qu'ils échappent malgré elle à l'austère dii ciple de Saint-Cyran. a La crainte et l'émotion oii jesui toute heure qu'on me vienne porter cette nouvelle que dès qu'on me regarde pour me parler il me prend

• tremblement tel que je ne puis me soutenir » Mi

laissons Jacqueline parler toute seule.

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