‹ --Littérature--Chapitre 19 sur 65 · LETTRE DE LA SOEUR JACQUELINE DE SAINTE-EUPHÉMIE PASCAL A M. PÉRIER · texte numérisé non relu

LETTRE DE LA SOEUR JACQUELINE DE SAINTE-EUPHÉMIE PASCAL A M. PÉRIER

GteiBE A JÉSUS, AU TBiS^AINT SAGBEIIENT.

31 juillet 1653 '.

Je VOUS écris à tous deux, si Dieu veut que cette lettre vous trouve encore tous deux en état de la voir ; car le i

' Rec. de II* Périer, p. tOl.

billet du 24 (juillet) ne me laisse plus aucun lieu d'espérer. Je vous prie de juger de l'état où je suis. Je n'entreprends pas de vous l'exprimer, et aussi il seroit bien inutile: mais j'ay cru que j'étois obligée de rendre à ma sœur elàvous toute l'assistance qui est en mon pouvoir en celte extrémité. Je le fais devant Dieu le plus souvent que je puis, et nos mères ont eu la bonté de faire ressouveiiiir plusieurs fois la communauté de prier pour elle. Knfin jlle peut bien s'assurer qu'on ne l'oublie point ; on a trop ^charité pour tout le monde, et pour elle en particulier. 1 je crois que la plus efficace de toutes les prières, et ^qui méritera que Dieu daigne écouter toutes celles amies, c'est de lui témoigner la fidélité que nous DUS en cette rencontre si importante. Je vous parle plus sensible de ma douleur, et ce me semble l plus d'espérance, quoy que je sente bien soulernière nouvelle fera tout un autre effet en moy, ^nous affliger tout à fait. Cela m'oblige de l'y a point d'occasion où nous puissions l reconilMCfi si nous avons une véritable foi; car en- I semble, que nous espérions qu'il lui moment si redoutable, après lui lui donner un sincère désir de le là lui pendant sa santé. Celte seule Jute l'amertume de cette affliction; 5rer ny même désirer qu'elle ^ étouffe^ de la nature ; mais je crois qu'elle les ioit modérer jusque-là même de ne pas demander a vie à Dieu. Je l'ay fait néanmoins en faveur de vous * de ses enfans ; mais quand je me suis nîssouvenue |tte Dieu nous a ôté feue ma mère beaucoup plus

' U manuscrit : qu't/ et.

jeune qu'ils ne sont, et dans des circonstances plus fâcheuses que celles qui suivroient cette perte, et que néanmoins il ne nous a point abandonnés, mais qu'il a daigné témoigner en notre personne qu'il est le père des orphelins et le consolateur des affligés, j'ay cru qu'il ne falloit point s'opposer à ses ordres, mais que nous devions nous jeter entre ses bras avec tout ce qui nous tient le plus à cœur.

Vos enfans sont à lui plus qu'à nous; ne craignons pas qu'il les abandonne tant que nous les remettrons entre ses mains. Et pour vous, je crois certainement que $i Dieu vous prive d'une si grande consolation , c'est pour vous attirer tout à lui ; car encore que votre union soit toute légitime et toute sainte, néanmoins il y a quelque chose de plus parfait; et possible, Dieu connoissant par sa sagesse divine que vous n'eussiez pas été disposé à écouter l'inspiration qu'il vous auroit pu donner d'aspirer à ub état si pur et de vous résoudre à prévenir par un divur» saint et tout volontaire cette dure séparation qui est inévitable tost ou tard, il veut vous témoigner que les prétendus obstacles que l'amour-propre suggère en ces occasions sont levés en un moment quand il lui plaît, et que, lors^ qu'il le veut, il faut faire par nécessité ce qu'on n'a pu faire volontairement. C'est une pensée que m'a donné le bonheur de ma condition, qui me semblera imparfaiu^ tant que ceux que j'aime, comme mon frère et vous deux, ne le connoîlront pas assez et n'y participeront point. H est tel que je ne puis m'empêcher de vous dire que je ne puis faire aucun autre souhait pour qui que ce soit, si ce n'es( qu'il plaise à Dieu les mettre dans un plus parfait repos el une plus pleine assui'anco en les attirant à lui qui est la seule fin où l'on tend dans tout ce (jue l'on fait. S'il lui plaît de faire cette miséricorde à ma chère sœur plusla<l

ECRITS ET LETTRES DE JACQUELINE, lil. 1652a 1661 . 185

qu'à nous, pourquoy nous, opposerions-nous à son bonheur? Je n'en vois point d'autre dans le monde qu'une entière retraite et un abandon général de toutes choses pour servir Dieu seul; mais celui-là même n'est rien en romparaison de le posséder avec une entière plénitude et une assurance certaine de ne le perdre jamais. Étouffons doue autant qu'il nous sera possible tous les sentimens de \a nature qui s'opposent trop fortement à ceux que la foi et la charité nous doivent donner sur ce sujet; et puisque tous nos efforts et nos souhaits seront inutiles contre le décret de Dieu, faisons de bon cœur ce qu'il est nécesw que nous fassions, s'il l'a résolu.

Dieu sait que j'aime plus ïna sœur sans comparaison <iiie je ne faisois lorsque nous étions toutes deux du monde, quoiqu'il me semblât ^ en ce temps-là qu'on ne pwivoit rien ajouter à l'affection que j'avois pour elle ; nais, au lieu qu'en ce temps-là elle se tournoit toute au ^n et au désir que j'avois de sa vie, qui m'a toujours été comme à présent plus chère que la mienne propre, je ne pense à cette heure sur toutes choses qu'à son salut. C'est pourquoi, quelque violente que soit ma douleur et la crainte et l'émotion où je suis à toute heure qu'on me vienne porter cette nouvelle, qui fait que, dès qu'on me «garde pour me parler, il me prend un tremblement tel <pieje Depuis me soutenir; néanmoins, quand je rentre en moi-même et que je considère la misère et les périls <fe cette vie, surtout pour une personne engagée dans le ^à^y je ne puis m'empécher de m'accûser de m'aimer P'us qu'elle, en désirant ce qui m'est utile et non pas à ^•fe; et tout ce que je demande à Dieu de tout mon cœur et à quoy tendent surtout toutes mes prières, c'est qu'il

' Le manusC. : parce quHl me sembloit.

luy plaise donner la vie de la grâce à l'enfant, et qu'il fasse faire à la mère un bon usage de sa maladie, qu'il la dr^lache de toutes choses, qu'il lui fasse oublier tout cv qu'elle laisse pour ne plus penser qu'au bonheur qui l'allond, qui doit emporter toutes ses pensées et la ravir de telle sorte qu'elle en soit entièrement occupée. Si son mai est trop violent, faisons-le pour elle, je vous en prie ; protej^ tons à Dieu du cœur et de la bouche que comme nom ni', désirons que lui pour nous-mêmes, nous ne demandons autre chose pour ceux qui nous sont plus chers que nous-mêmes.

C'est encore un des Sujets de prières que je fais à Dieu dans ma douleur, qu'il lui plaise nous faire la grâce à vous et à moi de lui être entièrement fidèles en celle ocasion ; elle est unique, mon cher frère, ne la laissons pas passer sans en tirer tout le fruit que Dieu demande. Je crois qu'il attend de nous plus qu'une résignation ordinaire, et que nous ne pouvons pas, sans être ingrats der faveurs qu'il a faites à la malade depuis plusieurs années, nous contenter de souffrir qu'il reprenne ce qu'il nous avoit prêté, si nous ne lui offrons nous-mêmes, et si nous ne voulons bien qu'il la récompense des services continuels qu'elle s'est efforcée de lui rendre. Je vous supplie de lui demander cette grâce pour moi comme je le fais pour vous ; et comme je sais que Dieu est proche des affligés et qu'il écoute favorablement leurs prières, j'y joins mon pauvre frère, et je vous supplie d'en faire autant, afin que Dieu daigne se servir de celte affliction pour 1« faire rentrer dans lui-même et lui ouvrir les yeux sur It vanité de toutes les choses du monde. Ce doit être un^ consolation bien sensible pour ma chère sœur et pour vous que Dieu lui ait donné cette lumière par sa grâce, longtemps avant que de lui en donner Texpérience, et à

nous en sa personne. Je le supplie de ne pas permettre qu'elle et nous, nous nous affoiblissions assez dans notre affliction pour oublier une faveur si particulière, et si nous l'avons profondément gravée dans la mémoire, de ne pas permettre (jue nous en soyons ingrats en refusant de donner lieu à l'espérance qu'elle nous permet de concevoir, et par conséquent à la consolation que nous en devons ûterf

Ne vous étonnés pas, je vous prie, de me voir parler comme n'ayant plus d'espérance de sa santé : je vous Tay dit d'abord, et quoy que je ne sois pas dans la dernière affliction comme si j'élois certaine de mon mal, je n'ose pourtant recevoir aucune espérance de ce côté-là, de peur de tomber d'un coup pltis rude. Je prie Dieu qu'il vous fortifie tous dans cette occasion, et qu'il imprime dans nos cœurs les sentimens d'une foi vive qui nous fasse regarder l'absence de ceux que nous aimons comme un voyage pour aller à Dieu, où ils ne nous précèdent que de quelques momens, et où nous devons nous efforcer de les suivre en les imitant. Gardons-nous bien de nous jjlaindre de ce que Dieu nous ôte ce qui nous est cher, au lieu de lui rendre grâce de nous l'avoir prêté si longu^mps. Je prie ma sœur, en quelqu'état qu'elle soit, de se ressouvenir de cette belle parole de M. de Saint-Cyran : (Iu6 les malades doivent regarder leur lit comme un autel m ils offrent cdntimuellem/ent à Dieu le sa>crifice de leur vie pmir la luirendre qu>and il lui plaira. Et cette autre : Que k douleurs et les divers accidents de la maladie sont cette clameur qu'on fait à minuit, pour avertir les vierf/fis de la Tenus de l'époux. Qu'elle espère entrer avec lui dans ces bienheureuses nopces, puisqu'elle n'a point laissé «'teindre sa lampe en quittant la voie de Dieu , depuis le moment qu'elle y est entrée, et qu'elle n'a point acheté de

l'huile à ceux qui en vendent en voulant être flattée de ses conducteurs, mais qu'elle a conservé dans son cœur celle que Dieu y a répandue par le Saint-Esprit, et qu'elle se ressouvienne de prier Dieu pour moi dès à présent pour ne cesser plus dans Téternité^ atin qu'il me fasse miséricorde, et qu'il me rappelle bientôt de mon exil, si c'est pour sa jjloire ; qu'elle prie pour mon frère, pour la sainte Église et pour tout l'État; car Dieu écoute les prières des malades, quand ils sont tout à lui comme je sais qu'elle y est.

Copié de l'original.

La fm de l'année 1654 est fameuse dans rhistoire de Port-Royal par la dernière et définitive conversion de Pascal. Les détails de ce grand événement nous ont été conservés dans les deux lettres suivantes de la sœur Sainte-Euphémie à madame Périer, sur la conversion de leur frère.

Ce 8 décembre ' 1654.

Il n'est pas raisonnable que vous ignoriez plus longtemps ce que Dieu opère dans la personne qui nous est si chère; mais je désire que ce soit lui-même qui vous l'apprenne afin que vous en puissiez moins douter; tout ce que je vous puis dire, n'ayant pas de temps, c'est qu'il est par la miséricorde de Dieu dans un grand désir d'être tout à luy, sans néanmoins qu'il ait encore déterminé dans quel genre de vie, et qu'encore qu'il ail depuis plus d'i|n an un grand mépris du monde et un dégoût presque insupportable de toutes les personnes qui en sont, ce qui le devroit

' Rec. de M. P., p. 14. Le Recueil d^Utrecht donne cette lettre , p. 36S, en l'arrangeant un peu, selon sa coutume.

porter, selon son humeur bouillante, à de grands excès, il use néanmoins en cela d'une modération qui me fait tout à fait bien espérer. Il est tout rendu à la conduite de M. Singlin, et j'espère que cela sera dans une soumission (l'enfant, s'il veut de son côté le recevoir, car il ne lui a pas encore accordé; j'espère néanmoins qu'à la fin il ne nous refusera pas.

Quoy qu'il se trouve plus mal qu'il n'ait fait depuis loog-temps, cela ne l'éloigné nullement de son entreprise, oe qui montre que ses raisons d'autrefois n'étoient que des prétextes. Je remarque en lui une humilité et une soumission, même envers moi, qui me surprend; enfin jf'ii'ay plus rien à vous dire, sinon qu'il pareil clairement que ce n'est plus son esprit naturel qui agit en lui.

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