LA MÊME A LA MÊME
?5 janvier I6ââ.
Ma très-chère soeur\
Jenn sçais si j'ay eu moins d'impatience de vous man- *ler des nouvelles de la personne que vous savez que vous dVn recevoir; et néanmoins il me semble que n'ayant pas de temps à perdre, je n'ay pas dû vous écrire plus K (le crainte qu'il ne fallût dédire ce que j'aurois trop lui dit. Mais à présent les choses sont à un point qu'il îaul vous les faire savoir, quelque succès qu'il plaise à Weu d'y donner. Je croirois vous faire tort, si je ne vous inslruisois de l'histoire depuis le commencement qui fut luelques jours avant que je vous en mandasse la première
' Rec. de M. P., p. 15. Le Recueil d'Utrecht donne aussi cette le(îre intéressante, p. 263. Toujours une foule de petites altérations. n. II.
nouvelle, c*est-à-(lire environ vers la fin de septembre dernier.
Il me vint voir, et à cette visite il s'ouvrit à moy d'un»' manière qui me fit pitié en m'avouant qu'au milieu de ses occupations qui étoient grandes, et parmi toutes les choses qui pouvoient contribuer à lui faire aimer le mond»*, et auxquelles on a voit raison de le croire fort attaché, il étoit de telle sorte sollicité à quitter tout cela, et par une aversion extrême qu'il avoit des folies et des amusemens du monde et par le reproche continuel que lui faisoit sa conscience, qu'il se trouvoit détaché de toutes choses d'une telle manière qu'il ne l'avoit jamais été de la sorte, ny rien d'approchant ; mais que d'ailleurs il étoit dans un si grand ahandonnement du côté de Dieu qu'il ne sentoit aucun attrait de ce côté-là ; qu'il s'y portoit néanmoins de tout son pouvoir, mais qu'il sentoit bien que c'éloit plus sa raison el son propre esprit qui l'excitoit à ce qu'il connoissoit de meilleur que non pas le mouvement de celui de Dieu, et que, dans le détachement de toutes choses où il se trouvoit, s'il avoit les mêmes sentimens de Dieu qu'autrefois, il se croyoit en état de pouvoir tout entreprendre, et qu'il falloit qu'il eût eu en ces temps-là d'horribles attaches pour résister aux grâces que Dieu lui faisoit et aux mouvemens qu'il lui donnoit. Cette confession me surprit autant qu'elle me donna de joie , et dès lors je conçus des espérances que je n'avois jamais eues, et je crus vous «mi devoir mander quelque chose, afin de vous obliger à prier Dieu. Si je racontois toutes les autres visites aussi «'U particulier, il faudroit en faire un volume; car depuis ce temps-là elles furent si fréquentes et si longues que je pensois n'avoir plus d'autre ouvrage à faire. Je ne faisois que le suivre sans user d'aucune sorte de persécution : et je le voyois peu à peu croître de telle sorte que je ne le
connoissois pluS| et je crois que vous en ferez autant que moy si Dieu continue son ouvrage, et particulièrement en rhulnilité, en la soumission, en la défiance, au mépris do soy-même et au désir d'être anéanti dans Testime et la mémoire des hommes. Voilà ce qu'il est à cette heure : il n'y a que Dieu qui sache ce qu'il sera un jour.
Enfin après bien des visites et des combats qu'il eut à rendre avecluy-môme* sur la difficulté de choisir un guide, car il ne doutoit point qu'il ne lui en fallût un, 0t quoy que celuy qu'il lui felloit fût tout trouvé et qu'il ne pût penser à d'autres, néanmoins la défiance qu'il avoit de luy-méme faisoit qu'il craignoit de se tromper par trop d'affection, non pas dans les qualités de la personne, mais sur la vocation dont il ne voyoit pas de marques certaines, n'étant pas son pasteur naturel. Je vis clairement que ce n'étoit qu'un reste d'indépendance caché dans le fond du cœur qui faisoit arme de tout pour éviter un assujétissement qui ne pouyoit être que parfait dans les dispositions où il étoit. Je ne voulus pas néanmoins faire aucune avance en cela ; je me contentai seulement de lui dire que je croyois qu'il falloit faire pour le médecin de l'âme comme/ pour celui du corps, choisir le meilleur; qu'il est vray que l'évêque est notre directeur naturel, mais qu'il n'étoit pas possible à celui de Paris de l'être de tous ses diocésains, ny même aux curés, ny même aux prêtres des paroisses, quand ils seroient capables de l'être de quelqu'un, et qu'une personne sans établissement comme lui pourroit s'aller loger dans telle paroisse qu'il lui plairoit, et se rendroil aussi bien maître dans le choix de son directeur en prenant son curé, comme en choisissant un prêtre approuv(î de son évêque; que lorsque M. de Genève avoit conseillé
' L'imprimé : soutenir en lui-même. Le manusc. : rendre à luimême.
de choisir un directeur entre dix mille, c'est-à-dire tel qu on le préférerait à dix mille, lui qui étoit évéque et grand zélateur de la hiérarchie n'avoit pas prétendu borner le choix de cha({ue personne dans les prêtres de sa paroisse. H ne me souvient * plus si ce fut cela qui le fit rendre, ou si ce fut la grâce, qui croissoit dans luy comme à vue d'œil, qui dissipa tous les nuages qui s'opposoient à un si heureux commencement sans se servir de raisons; ntôis quoy qu'il en soit, il fut bientôt résolu. Après cela néanmoins ce ne fut pas fait , car il fallut bien d'autres choses pour faire résoudre M. Singlin qui a une merveilleuse appréhension de s'engager en de pareilles affaires. Mais entin il ne put résister à de pareilles raisons qu'il a eues de ne pas laisser périr des mouveinens si sincères et qui donnoient tant d'espérances d'une heureuse suite, et il s'est laissé vaincre à mes importunités; en sorte qu'il a bien voulu se charger^ du soin de sa conduite; mais son infirmité qui continue toujours lui en a oté presque le moyen, parce qu'il ne sauroit presque parler sans se faire un grand mal.
Pendant tout ce temps, il s'est, passé plusieui*s choses qui seroient trop longues à dire, et qui ne sont point nécessaires; mais la principale est que notre nouveau converti pensa sérieusement de son propre mouvement , pour plusieurs raisons, qu'une retraite de quelque temps hors de chez lui seroit fort nécessaire. M. Singlin étoit pour lors à Port-Royal-des-Chanips pour prendre (pielques remèdes , en sorte que, quoycfu'il eût une merveilleuse appréhension qu'on sçût qu'il eût communication avec autre qu'aven; nioy dans cette maison , il se résolut néanmoins de l'aller trouver sous prétexte d'aller faire un voyage aux chani|)s
* L'imprimé : je ne me s.
pour quelque affaire , espérant qu'en changeant son nom :^len laissant ses gens dans quelque village proche, d'où il prétendoit venir à pied trouver M. Singlin, il ne seroit ïonnu que de lui, et que personne ne pourroit savoir ses *nirevues et qu il demeureroit en retraite en cette manière. Je lui conseillai de ne pas le faire sans l'avis de M. Singlin, qui ne voulut point du tout, parce qu'il ji'é- Wu pas encore résolu de se charger de luy, si bien qu'il fut contraint d'attendre en patience son retour, parce qu'il ne voulut rien faire contre l'ordre qu'il lui avoit donné par une lettre parfaitement belle (|u'il lui écrivit, dans laquelle il me constituait sa directrice, en attendant que Dieu fît connoître s'il vouloit que ce fût luy qui le conduisît. Enfin, M. Singlin étant de retour, je le pressai de me Jwharger de ma dignité, et je fis tant que j'obtins ce que |»*ilésirois, de sorte qu'il le reçut; et ils jugèrent à propos l'un et l'autre qu'il luy seroit bon de faire un voyage à la. Kiiupagne pour être plus à soy qu'il n'étoit à cause du wioiirde son bon ami le duc de Roanès ()ui Toccupoit tout pnlier. Il lui confia' ce secret, et avec son conseil temen l , qui ne fut pas donné sans larmes, il partit le lendemain de la feste des Roys avec M. de Luynes pour aller en l'une de ses maisons où il a été quelque temps. Mais parce qu'il nVioil pas assez seul à son gré, il a obtenu une chambre ou cellule parmi les solitaires de Port-Royal, d'où il m'a «criiavec une extrême joye de se voir logé et traité en prince, wjiùs en prince au jugement de saint Bernard, dans un lieu solitaire où l'on fait profession de pratiquer la pauvreté Hi tout où la discrétion le peut permettre. Il assiste a tout Voffice depuis primes jusqu'à compiles, sans qu'il sente la ffioindre incommodité de se lever à cinq heures du malin ; « comme si Dieu vouloit qu'il joignît le jeûne à la veille puur braver toutes les règles de la médecine qui lui ont tant
défendu Tun et l'autre, le souper commence à luy foire mal à Testomac; de sorte que je crois qu'il le quittera. 11 n'a rien perdu à sa directrice, car M. Singlin, qui a demeuré en cette ville pendant tout ce temps, luy a pourvu d'un directeur * dont il est tout ravy, aussi est-il de bonnt* race. Il ne s'ennuyoit point là, mais quelques affaires Vont obligé de revenir contre son gré; et pour ne pas tout perdre, il a demandé une chambre céans où il demeure depuL«i joudy sans qu'on sache chez lui qu'il est de retour. Il ne dit à personne où il alloit lorsqu'il partit , qu'à madame Pifiel et à.Duchesne qu'il menoit. On s'en doutoit néanmoins un peu , mais par pure conjecture. On dit qu'il s'esi fait moine, d'autres hermile, d'autres qu'il est à Port- Royal. Il le sait et ne s'en soucie guère : voilà où leschose:^ en sont.
Je l'ay toujours vu dans une si grande crainte qu'on sçût rien de tout cela, que je n'avois pas même osé lui proposer de vous en rien mander. Enfin je lui en écrivis quelques jours avant son retour; il me répondit que si on lui ordonnoit de le faire il te feroit, mais que par luymême il ne s'y pouvoit résoudre, parce qu'il se voyoit si peu avancé qu'il ne sçauroit du tout que vous dire; (\w si je trouvois qu'il y eût matière d'écrire il consenloit volontiers que je vous écrivisse, mais que pour luy il m voyoit rien à mander. Sur cela, je commençai celle letirt à mon premier loisir, au jour d'où elle est datée , et ]é ne l'achève qu'aujourd'huy de faire : je n'ay pu du toul prendre assez de temps auparavant.
11 est à présent chez luy (m ses affaires le retiennent! mais je crois qu'il fera tout son possible pour rentrer bien» tost dans sa retraite. Il me dit hier qu'il vous écrira , Dieij
' En marge : M. de Sacy.
aidant, et me dit de vous écrire. Il veut faire quelque chose pour ma petite cousine la contrôleuse Pascal ; et comme on a icy beaucoup de charité, j'espérerois qu'on la prendroit icy en pension ; mais je doute si la mère et Tenfant le voudroienl ; mandez-le:moy au plustôt, s'il vous plaist, et commis il s'y faudroil ffrendre; j'en ay un très-grand désir; car je la considère comme une de nos sœurs, et je ne puis penser à l'état où je la vois pour l'âme et pour le corps Sans gémir. Enfin elle est nièce de mon père, et je juge Jhs sentimens qu'il auroit pour elle par ceux que j'ay pour vos enfans.