‹ --Littérature--Chapitre 45 sur 65 · VU · texte numérisé non relu

VU

Cet arrêt si sensible à l'amour maternel

Affligeant à l'excès sa mère désolée.

Elle craint pour l'enfant le remède cruel.

Et pense que sa mort l'auroit mieux consolée.

Sur cela, l'on propose un remède plus lent,

Mais de beaucoup moins sûr, comme moins violent,

' Ces trois stances, III, IV et V, sont abrégées comme il suit dans la copit r(k;«>nte et dans Timprimé :

11 faut donc que ma voix retentisse en tout lieu ,

Pour rendre k TÉlernel d'immortelles louanges ,

(}ui daigne dans (fimp. : en] nos jours agir vraiment en Dien ,

Tirant les plus grands biens des maux les plus ëlraiiges.

Au milieu do PAuvergne, une enfant de sept ans. Soit pour son péché propre ou ceux de ses parenls , Ou pour «ne autre fin, sans qu'ils fussent coupables , Par Tordre de celui qui fuit vivre et mourir , Fut surprise d'un mal si pénible h souffrir , On' elle eût touché )e cœur des plus impitoyi*bles.

Dont on a vu, dit-on, quelque cure admirable. Lors cette bonne mère en fait bientôt le choix , Quoique les médecins assurent d'une voix Qu'à tout, sinon au feu, ce mal est incurable.

Par un ordre secret des volontés de Dieu,

On renferme l'enfant dans un saint monastère ,

Pour user de cette eau qui doit sauver du feu ,

Faisant le même effet par un moyen contraire.

Le Port-Royal s'en charge, et veut bien prendre soin

D'assister cet enfant dans un si grand besoin,

Par un zèle obligeant autant que charitable.

Mais tandis qu'on se sert de cette eau vainement.

Dix-huit mois écoulés font voir bien clairement

Que le premier avis n'est que trop véritable.

C'est ici, mon Sauveur, qu'il faut hausser ma voix Pour faire entendre à tous un mystère admirable , Adorant tes desseins sur ceux dont tu fais choix Pour signaler en eux Ion pouvoir redoutable.

Ce mal invétéré faisant un grand progrès.

Sans que l'on pénétrât dans les divins secrets , Obligea de quitter ce remède inutile ; Après quoi s'augmentant avec beaucoup d'excès. Tu fis voir clairement par ce triste succès Combien la guérison en étoit difficile.

Une enflure apparente à l'entour de son œil , Commençant au-dessous, atteignoit la paupière, Et son âpre douleur s'opposant au sommeil , La laissoit sans dormir presque la nuit entière. Que si, pour lui donner quelque soulagement,

On pressoit la luraeur quelque peu seulement , Il sortait trois ruisseaux de cette source impure; Le visage au dehors s'en trou voit tout gâlé , Et même le dedans en étoit infecté.

Ce mal en l'os pourri s'étant fait ouverture '.

L'horrible infection de cette étrange humeur , Jetant de toutes par^s une odeur empestée, On ne pouvoit juger sans beaucoup de ferveur Que cette puanteur pût être supportée.

Cependant, mon Sauveur, tu sçais qu'en même temps Les Vierges qu'on emploie à servir les enfants Disputoient saintement pour lui rendre service ; Et ses compagnes même, imitant leur bonté, Souffroient si doucement celte incommodité Qu'on ne peut l'oublier sans leur faire injustice.

Son teint défiguré, son œil horrible à voir , Son odorat perdu, sa parole affoibiie , Faisoient à son abord aisément concevoir La grandeur du péril qui menaçoit sa vie.

Même les médecins, consultés de nouveau, Souhaitoient par pitié de la voir au tombeau. N'espérant presque plus en l'industrie humaine. n lui falloit neuf fois faire sentir le feu, Sans peut-être pouvoir empêcher que dans peu Ce mal ne la rongeât ainsi qu'une cangrène.

Cependant la rigueur d'une triste saison

' Noie de Tancienne copie : « I/o» du nés éloil percé et Tordare tombnit de Toeil dans la gorge* *

Nous tenant dans le froid d'un hyver assez rude , On n'osoit travailler à cette guérison, Attendant le beau temps avec inquiétude.

Mais lorsque le soleil, se rapprochant de nous. Nous rendit au printemps un air tranquille et doux , On résolut tenter cette cure incertaine.

Son père ayant voulu qu'on l'en fît avertir.

Des lettres coup sur coup le pressent de partir ; ('.«ir l'amour paternel veut qu'il ait cette peine.

Dans ce mois que Jésus, mourant pour notre amour,

A voulu consacrer de son sang adorable ',

A l'heure de midi de ce céleste jour

Que son dernier festin nous rend si mémorable,

Alors ce mal funeste, ou plutôt bienheureux,

Puisqu'il devoit avoir un succès glorieux ,

Semblant prendre à toute heure une vigueur nouvelle ;

Pour la dernière fois on mande à ses parens

Que, sans rien consulter, ni perdre plus de temps,

ïl faut enfin tenter cette cure cruelle.

merveille qu'un Dieu pouvoit seul opérer!

Sa sainte providence en cette conjoncture

Voulut ce môme jour hautement déclarer

Qu'il est le souverain de toute la nature.

A l'heure " où ce Sauveur daigna mourir pour nous ,

Après avoir senti les injures des doux,

Les efforts de l'Enfer et toutes leurs machines,

Et qu'un peuple, inventif en son impiété,

' Note (\e Tancienne copie : « L'eacbaristie fut instituée le 24 de man. ' Note (]c l'ancienne copie : « A trois heures après midi. »

ÉCRITS ET LETTRES DE JACQUELINE. lil. 1652 A 1661 . 805

Comme ponr couronner toute sa cruauté *, Outragea son saint chef tout couronné d'épines.

C'est dans cette môme heure et dans un jour pareil Qu'un reste précieux de ce sanglant mystère , Avec un plus dévot que superbe appareil , Ayant été porté dans ce saint monastère ', Les vierges du Seigneur qui, dans un si saint lieu , S'occupent jour et nuit des louanges de Dieu , Imitant dans leurs chants les cantiques des anges, Allèrent tour à tour chacune l'adorer, El, sans autre dessein que de le révérer, Prioient avec ferveur en chantant ses louanges.

L'état de la malade étoit toujours égal.

Elle approche à son tour du sacré reliquaire. L'adorant seulement sans penser à son mal.

Sans mouvement secret, sans dessein, sans prière. Toutefois, sa maîtresse, ayant avec douleur Considéré cet œil qui donnoit tant d'horreur , Fut dans le môme temps saintement inspirée , Et, sans faire pour l'heure autre réflexion , Par le seul mouvement de sa compassion , Fit toucher à son mal la relique sacrée.

Ici, Seigneur, ici, j'ai besoin de secours;

I^ courage me manque avecque le discours ;

Je n'ai point de couleurs pour peindre tes merveilles ;

* Ce vers manque dans la copie récente eldanslMniprimé.

* Les denx copies el riinpriiné : « Ce fut un vendredi , 2/i mars, que la sainle épine fut apportée K Porl-I\ojal. »

306 UCQU£UNE !^ASCAL.

Mille pensera divers s'efforcent à la foi^ D'emprunter pour sortir les accents de ma voix , Et leur foule sans ordre étouffe ma parole.

Je ne puis concevoir tout ce que j'aperçois; Jti ne distingue rien de ce que je conçois ; Une idée en naissant fait que l'autre s'envole.

mortels, écoutez avec un juste effroy

L'effet miraculeux d'une vertu divine,

Et jugez du pouvoir de votre divin Roy

Par celui que reçoit une petite épine.

Cet œil défiguré, cet os demi-pourri.

Ce mal que le feu même à peine auroit guéri ,

Ce mal qui surpassoit tout ce qu'on en peut croire ,

Par le pouvoir secret d'un saint attouchement,

Se trouve anéanti dans le même moment.

Sans qu'il en reste rien que la seule mémoire.

Qui n'a senti, Seigneur, dans cet événement.

Cette sainte frayeur qu'excite ta présence?

Qui s'est pu garantir d'un secret tremblement. Te voyant dans l'effet de ta toute-puissance? Que s'il est vrai qu'ici, dans l'ombre de la foy. Ta présence secrète imprime tant d'effroy, Lorsque tu ne parois que pour être propice.

Que sera-ce, Seigneur, alors qu'au dernier jour, Couvrant de ta fureur l'excès de ton amour, Tu ne le feras voir que pour faire justice I

XXT.

Cette épreuve, Seigneur, me fait voir clairement La raison qui le porte, en des choses pareilles , Comme pour prévenir ce juste étonnement,

ÉCRITS ET LETTRES DE JAGQUELIIÎB. III. 1653 A 1661. d07

A faire quelquefoif^ pressentir tes merviailles. Ainsi, malgré l'hy ver et la rude saison , Un arbre fleurissant dans ta sainte maison '^ Nous y fit voir l'espoir d'une chose étonnante. Ainsi, quand le soleil tenoit tout en repos , Par des songes de nuit qui n'ont rien que de faux, La vérité parut à ton humble servante '.

Cette âme en qui le Ciel a paru s'épuiser De tous les dons divins de grâce et de nature , Mais dont l'humilité, qui les sçait déguiser , Interdit à. mes vers d*en faire la peinture, Avant ce grand miracle, au milieu du sommeil, Pensoit voir dans l'église un superbe appareil , Sans sçavoir le sujet de sa magnificence , Et qu'un peuple dévot, avec empressement, Cherchoit mille moyens, quoique inutilement, De témoigner son zèle et sa reconnoissance.

Je me trouve, Seigneur, dans ce pénible état ; Je suis dans cette heureuse et sainte inquiétude. Mon cœur veut témoigner qu'il ne t'est pas ingrat ; Mais mon peu de pouvoir trahit ma gratitude.

Mille autres comme moi, dans ce trouble nouveau, Se trouvant * accablés sous un heureux fardeau , Succombent sous le faix de ces grâces visibles,

' Rote des deux copies et de rimp/imé : « Un arbre ilearit Tbyver d'auparavant daus le jardin de Port-Rojral, de Paris. »

* T/imprimé et le» deax copies : « La nuit qui précéda le jour du m^acle, la mère Agnès eal le songe ici rapporté. •

' L'imprimé et la copie récente : se trouvent. •

Et l'ardeur qui les rend saintemeut insensés , Sçaohant que le discours ne sçauroit dire assez , Invite à te bénir les choses insensibles.

Kn vain, pour satisfaire à ce juste devoir.

Le prélat a rendu sa sentence publique,

Kt, par l'autorité d'un suprême pouvoir ,

Décerné des honneurs à la sainte relique.

En vain le peuple en foule, avecque mille vœux ,

S'efforce d'élever sa gloire jusqu'aux cieux ;

En vain tout l'univers voudroitlui rendre horomage.

Rien ne peut satisfaire un cœur reconnoissant.

Tout zèle est froid pour lui, tout discours languissant,

Et, quoi qu'on puisse faire, il en veut davantage.

J'ai satisfait, Seigneur, l'impétuosité

D'un zèle dont l'ardeur condamne le silence.

Je n'ai point captivé ta sainte vérité ;

J'ai suivi le transport de ma reconnoissance ;

J'ai dit ce que l'esprit a daigné m'inspirer.

Et maintenant. Seigneur, si je puis espérer.

Selon qu'il le promet ', grâce pour cette grâce.

Pour salaire, ô mou Tout, fais-moi cette faveur

De rentrer dans mon centre ' avec plus de ferveur,

Et de ne plus sortir du secret de ta face \

* l/imprimë et. la copie récente : que tu promets.

^ La copie ancienne : anlre.

'* La copie récente et Pimprimé ont po^r signature le chiffre 228 : c^étaii celui de la sœur Jacqueline de Sainte-Euphémie, quand la rigueur de la persécution obligea les religieuses de recourir à cette invention, pour cacher le nom des personnes dont les papiers pouvaient tomber en des mains en- -nemies.

Avant d'arriver à Tépoque de Ja persécution de Port- Royal et aux derniers jours si agités de Jacqueline, transcrivons ici diverses lettres qui ont chacune leur intérêt particulier.

La première. est adressée à une personne dont la vocation religieuse était entravée par sa famille. Cette lettre n'est pas dans le Recueil de Marguerite Périer; nous Tavons trouvée dans ce même manuscrit A d'où nous avons déjà tiré la bonne copie de la relation de Jacqueline sur les difficultés qu'elle avait éprouvées pour apporter une dot à Port-Royal. Reste à savoir quelle est la personne à laquelle la présente lettre est adressée. On pense d'abord à Mademoiselle de Roannez, que Port-Royal disputa si longtemps à sa famille et au monde ' ; mais on est forcé de renoncer à cette conjecture, puisfjue la personne à laquelle écrit la sœur Ëuphémie avait un père, et ({ue mademoiselle de Roannez avait de bonne heure perdu et son père et sou grand-père.

GLOIRE A JË8U», AU TRÈS-SAINT SACfiENBNT.

A Port Royal, ce 3 octobre 1656.

Mademoiselle,

Je vous demande pardon de n'avoir pas plustôt fait réponse à une lettre de vous qui m'a esté portée il y a environ huit ou dix jours, quoique je puisse vous assurer qu'il ne s'en est passé aucun depuis ce temps où je ne l'aye voulu faire, mais je n'en ai point pu trouver le temps. Je

' Voyez t. !•'; p. 144, 393, 437.

loue Dieu» ma chère Demoiselle, de la persévérance qu'il \au$ donne; car je sçai par expérience qu'il n'y a point de plus grand bonheur en la terre que celui où vous aspirez, cl j*espère que vous croirez cette vérité si Dieu vous fait Jamais la grâce d'en goûter. Mais je suis un peu fâchée de ce que vous pensez que vous ne pouviez avoir entrée dans la maison, si celle de la personne qu'on ne nomme point ne vous en donnoit le moyen, parce que M. votre père ne seroit fms d'humeur à y contribuer. Vous voulez bien que je vous dise que ce n'est pas assez connaître l'esprit de la vocation que vous désirez. Vous auriez tort de faire le choix que vous Cailes, si on étoit capable de vous exclure l'entrée d'un lieu où l'on fait profession de pauvreté, parce que vous n'auriez point de bien. Ce seroit une contradiction si manifeste que vous auriez sujet d'en craindre bien d'autres dans ce qui seroit moins évident. Ce n'est pas que je ne sache bien qu'on accuse quantité de maisons, trèssaintes d'ailleurs, d'estre dans cette pratique; mais il faut croire ou que cela n'est pas ou qu'elles' le font par des raisons dans quoi nous ne devons point pénétrer. Il me suffit de vous assurer que la seule dot qu'on exige de vous soit un grand désir de servir Dieu et d'estre toute à lui, en lâchant d'oublier toutes les créatures comme si elles n'étoient plus, une simplicité qui vous empêche d'avoir aucune considération humaine dans tout ce que vous ferez et dans tout ce qu'on vous ordonnera, une humilité qui vous porte à choisir pour vous-même ce qui sera toujours le plus hiunbie et le plus vil» et qui vous fasse embrasser avec joye toutes les humiliations qui vous arriveront de la part de qui que ce soit, une ouverture de cœur qui ne vous permette pas d'avoir aucun secret pour vos supérieures ni pour celle qu'on vous donnera en particulier pour vous conduire, un esprit de mortification qui vous empescbe de

sentir presque le travail ny aucune des austérités de la religion, une obéissance qui vous empesche de discerner aucun des commandemens qu'on vous fera ny de pénétrer dans rintention de ceux qui ordonnent, dans Tassurance que vous devez prendre en la conduite de Tesprit de Dieu qui les mènera à votre égard, quand mesme ils n'auroient dessein d'agir que par leur propre esprit, une charité (jui vous porte à prendra sur vous tous les travaux des autres, s'il était possible, et entin une reconnoissance et une affection à Dieu qui vous tienne dans un silence intérieur et extérieur au regard de tout ce qui n'est point nécessaire et vous fasse trouver l'Eglise en tous les lieus de la maison, sans que le travail extérieur puisse interrompre cette oraison continuelle que notre Seigneur nous conir mande dans TEvangile. Voilà, ma chère Demoiselle, une espèce de bien que les pères de la terre ne donnent point ; mais il faut les espérer de notre Père qui est au ciel, si nous les désirons du fond du cœur, et que nous l'invoquions en vérité pour les obtenir, non-seulement en priant mais en travaillant sincèrement à détruire peu à peu toutes les inclinations ou les mauvaises habitudes qui pourroient s'opposer à ces vertus en nous. J'ay cru vous devoir avertir de tout cela pour vous donner quelqu'idéo de la chose que vous désirez, quoique j'appréhende que cela vous effraye. Mais ne craignez point; car saint Benoit nous assure qu'encore que la voie étroite paroisse difficile à l'entrée, l'amour de Dieu l'adoucit bientôt et la rend si spacieuse, qu'au lieu qlie d'abord à peine peut-on y entrer, on vient ensuite à y courir avec une facilité sans aucune comparaiison plus grande que dans la voie large du siècle, parce que Dieu mesme nous soutient et nous porte dans sa voie, au lieu que dans l'autre sa main toute-puissante s'appesantit toujours sur tious de plus en plus. Et

312 JàCQUEUNë PASCikL.

puis, on ne vous demande pas que vous apportiez toutes ces richesses en entrant, mais seulement un vrai déâr de les acquérir et d'y travailler sérieusement. Je cberehois un passage de saint Bernard pour vous confirmer cette vérité; mais, comme je suis fort pressée, je vous envoyé un autre que j'ai rencontré par hazard, qui ne vous sera pas moins utile. Je supplie notre Seigneur qu'il vous en fasse expérimenter la vérité et qu'il vous fasse connoître que je suis en lui et pour lui de tout mon cœur tout ce que vous pouvez désirer. Je n'ose signer ma lettre.

Je ne crois point être obligée de faire aucun compliment à la personne que vous sçavez ; je suis toute à elle si véritablement et si sincèrement qu'il me semble qu'elle ne pourroit en douter sans me faire injure. Vous avez toutes deux grand intérêt que je m'acquitte bien de mes devoirs, car j'offre à Dieu pour vous tout ce que je fais et tout ce que je puis.

La lettre qui vient ensuite manque aussi dans le Recueil de Marguerite Périer et dans tous les manuscrits jansénistes que nous avons eus entre les mains : elle nous a été communiquée par M. Hecquet d'Orval, descendant de M. Hecquet, célèbre médecin janséniste du xvii* siècle. Déjà les papiers de famille de M. Hecquet nous ont fourni une lettre inédite de Pascal que nous avons publiée ; celleci est l'original même de Jacqueline; c'est le seul autographe qui en subsiste, le seul du moins que nous ayons pu rencontrer. Il nous fait connaître et la belle écriture et l'orthographe de la sœur de Pascal. Nous donnons cette lettre telle que nous Tavons reçue de l'obligeance de M. Hec- (|uet d'Orval. Elle est adressée aux deux filles de madame Périer, Jacqueline et Marguerite, qui étaient alors à PorI-

ÉCRITS ET LETTRES DE JACQUELINE. II!. 1652 A 1661. 3l3

Royal de Paris, tandis que leur tante était sous-prieure à Port-Royal des Champs.

POUR MES CHÈRES SUB€RS MARIE JACQUELINE ET MARGUERtlE EUPRËMIE PÉRIER, A P. R. A PARIS.

A P. R. desCh., ce 10 février 1660.

Mes TRÈS-CHÈRES NIÈCES,

Vous avez tant de sujet de vous plaindre de moy que je n'en ay point du tout de m'excuser; c*est pourquoy je crois que c'est plustôt fait de vous en demander pardon, puisque je ne doutte point du tout que vous ne me l'acoordiez , au lieu que si je vous aportois quelque excuse qui ne fût pas véritable, je rae ferois tort à moy-mesme, et je vous donnerois bien mauvais exemple. J'espère que mon retardement à vous escrire ne vous aura pas fait oublier néantmoins la promesse que vous m'avez faitte de bien prier Dieu pour moy; car vous estes trop bien instruilles pour vouloir rendre mal pour mal. C'est pourquoy, encore que je vous aye donné sujet de croire que je vous avois oubliées, je ne crois pas que vous ayez voulu en faire autant. Aussi auriez-vous fait une grande injustice; car je puis vous assurer, mes chères sœurs-, que je ra'oublierois ce me semble plustost moy-mesme que vous, et il rae semble que moins je vous le témoigne plus je le ressens. Car la cbarité estant un feu qui est dans le cœur, il faut nécessairement qu'il agisse; et quand il ne se produit point au dehors, il se fait ressentir au dedans avec plus de force ; pourveu que ce ne soit pas par foiblesse et n. 18

par tiédeur qu'il ne se fait pas voir au dehors; car allons il est sans doutle qu'il se diminue d'autant plus qu'il paroist moins, comme un feu qui n*a point d'air et que l'on laisse etteindre manque de luy fournir de quoy bruslor. Mais il me semble que je puis vous assurer avec certitude que la charité que j'ay pour vous n'est pas comme cda, mais qu'elle est comme un feu bien embrasé qui fait ressentir d'autant plus sa chaleur à tout ce qui remironne, qu'elle ne peut se respandre au dehors. Voyez, mes chères sœurs, où je me suis emportée sans y penser pour vous assurer de l'aiîection que j'ay [)Our vous. Je prie noslre Seigneur qu'il nous embrase toutes de sa sainte charité, afin que celle que nous aurons les unes pour les autres, ne naisse que de celle-là : sans quoy ce ne seroit qu'une amitié de chair et de sang qui n'auroil rien de bon. Je suis assurée que vous me ferez cette charité; mais comme je ne vous crois pas encore assez avancées pour mériter de Dieu tout ce que vous luy demandez^ je vous supplie de me procurer les prières de ma sœur Flavie, que vous assurerez do mon affection, et celles de vos autres maistresses, si nostre mère trouve bon que vous les en priez et que vous les saluyez de ma part. Bonjour, mes chères sœurs, je suis tout à vous en celuy qui est nostre tout et en la présence duquel nous ne sommes rien. Priezle pour moy afin que je sois digne de le prier pour vous.

S. J. DE S*e ËUPHÉMIEy

R»« Idé (religieuse indigne).

Une des filles de M. d'Andilly s'était faite religieuse à Port-Royal, comme ses autres sœurs, sous le nom d'Anne- Marie de Sainte-Eugénie. Elle mourut quelque temps ap^ê^ sa profession, le 7 octobre 1660, à Port-Royal des Champs,

Jacqueline, qui était sous-prieure de celte maison, écrivit le même jour à la mère Angélique de Saint-Jean la lettre suivante sur les dispositions dans lesquelles la sœur de Sainte-Eugénie était morte. Nous tirons cette lettre des Mémmrea pour sertir à l'histoire de Port-Royal, t. IIï, p. 596.

Ma très-chère sœur, vous auriez sujet de vous plaindre de moi si je ne vous allois trouver pour me consoler avec vous de la perte commune de notre pauvre enfant. Je vous puis assurer que peu de choses sont plus capables de me loucher, et que j'ai vivement ressenti les souffrances lie sa maladie, et encore plus sa séparation ; quoique je vous avoue que Tun et l'autre sont accompagnés de tant de sujets de consolation, que je ne sais en vérité lequel est le plus grand et le plus juste de la douleur que je sens en perdant une personne à laquelle j'étois plus unie, ce me semble, que par la chair et le sang, ou de la joie et de la reconnoissance des grâces que Dieu a faites à une personne à qui j'étois si obligée d'en désirer.

Sa bonne disposition a paru principalement au plus fort de son mal, et il semble que Dieu n'ait soutenu sa vie durant ces derniers huit jours, contre toute appanmce, que pour nous faire connoîtrc ce qu'il a fait en sa faveur. Elle n'a été pleinement persuadée qu'elle mourrojt que deux heures avant sa mort; et cela fait mieux voir que ses bonnes dispositions étoient solides, et qu'elles ne iiaissoient pas de celte crainte que donne un péril que l'on voit présent. Car elle a toujours espéré d'en revenir : mais elle ne l'a point souhaité; et particulièrement depuis le dernier voyage de M. Singlin, elle a eu plus d'envie que lie crainte de la mort.

La pauvre enfant se trouvant fort mal le jour de la

sainte-croix, alla communier comme en viatique, avec un peu de crainte pour le succès d'un mal qui commençoil violemment, mais d'ailleurs bien disposée, principalement eu ce qu'elle avoit de la joye d'être malade comme une pénitente; et sa plus grande crainte, après celle de la mort, étoit de n'user pas bien de sa maladie et de ne souffrir pas assez patiemment. Dieu lui a fait la grâce dans la suite de lui ôter entièrement la première, et tout le sujet qu'elle avoit de l'autre : car elle a été si douce et si bonne malade qu'elle a donné une édification générale à toutes celles qui l'ont servie.

Ce qui nous donne sujet de croire qu'elle ne le faisoil que par vertu, et que c'étoit plus un ouvrage de la grâce que l'effet de l'abattement de la nature, c'est que m'élanl apeiçue, il y eut lundi huit jours, qu'elle faisoit grande difficulté de prendre une tisane à qui , selon les apparences , on doit le reste de sa vie depuis ce jour-là jusqu'aujourd'hui, et qu'au lieu qu'elle buvoit son eau ordinaire avec empressement pour se raffraichir, elle ne prenuit celle-ci que goutte à goutte ; je lui dis (doucement néanmoins) (fue puisque Dieu lui avoit envoyé cette maladie comme une pénitence, elle devoit y contribuer en prenant de bon cœur tous les remèdes qui en étoient les suites nécessaires. Gela fit tant d'impression sur son esprit que depuis ce temps-là, elle a pris tout ce qu'on lui a présenté; ei Dieu lui a fait la grâce de lui donner un si grand sentiment de pénitence, qu'elle ne pouvoit souffrir qu'on la plaignît sans faire violence .à la grande difficulté qu'elle avoit à parler, pour dire qu'elle ne souffroit rien et pour comparer son mal à celui de quelques autres qu'elle croyoit être plus grand, faisant entendre que le sien n'éloii rien.

Elle a témoigné juscfu'à la fin une grande roconnois-

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sance des services qu'on lui rendoit, et cela par esprit d'humilité et de pénitence : ce qu'elle regardoit vraiment comme une chose qui ne lui étoit pas due. Elle se plaignoit souvent de ce que son abattement Tempôchoit de s'appliquer à Dieu ; et hier elle me dit avec grand scrupuln : « Mais ne dirai-je pas une heure d'office? » Je lui dis que sa maladie lui tenoit lieu de tout; sur quoi elle répondit en soupirant : ce Cela seroit vrai si je la souffrois comme il faut, mais j'y fais bien des fautes. » Et sur cela elle me parla de quelque impatience qui n 'étoit rien. Je lui dis que le même mal qui lui fftisoit faire ces sortes de fautes en étoit le remède, et que pour son office il suffiroi^ qu'elle fît le signe de la croix quand elle auroit l'esprit assez présent pour penser qu'il est l'heure de le dire. Cela la mit en paix, ou plutôt cela la laissa en paix : car par la grâce de Dieu elle ne l'a jamais perdue.

Elle se confessa hier au soir par occasion, car nous ne la croyions pas si proche de sa fin ; et je crois qu'elle le fit avec une présence d'esprit toute particulière. Car même la dernière fois qu'elle vit M. Singlin, elle lui parla avec autant d'étendue et de lumière qu'elle ait jamais fait : et ce matin elle en avoit tant et parloit si librement que rien ne m'a plus surprise que lorsqu'on nous a dit, en sortant de la grand'messe, qu'elle commençoit à râler. Nous y avons couru et nous l'avons trouvée commençant son agonie, mais avec tant de connoissance que j'en ai eu grand'peur, craignant que la vue et l'approche de la mort ne la troublât : mais Dieu lui a fait bien plus de grâces que je n'eusse osé l'espérer.

Depuis cela je ne l'ai plus quittée ni la mère prieure aussi : ce qui la consoloit beaucoup, parce que nous lui disions de fois à autres quelques paroles pour la faire penser à Dieu. Sur le midi, ell«' sVst tournée vers moi , (Mn\-

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