II
noissant bien que j'étois touchée de son état, et elle m'a dit : «Voilà votre pauvre enfant bien mal.-^> Je lui répondis : « Il est vrai, elle souffre beaucoup; » car elle éloit dans une grande agitation. Oui, raprit-elle, mais cela n*ost rien, pourvu que je puisse espérer de satisfaire à Dieu. J'ai tâché sur cela de lui donner confiance : et un peu après elle m'a dit : a Que je suis consolée de mourir entre vos mains I » Cela m'ayant fait voir qu'elle connoissoil ITMat où elle étoit, je lui dis que la mère supérieure éloit alloe quérir M. de Sacy. Elle en eut grande joie, et quelque temps après elle nous a dit : « M. de Sacy ne yient pas; » et puis aussitôt elle s'est reprise et nous a dit qu'il ne falloit pas le presser de peur de l'incommoder. Je l'ai pourtant fait venir, voyant qu'elle baissoit toujours.
Pendant qu'on étoit allé avertir M. de Sacy, elle m'a dit : Commencez toujours les prières; ce que j'ai fait. La pauvre enfant y a toujours répondu, baisant tovijours la croix qu'elle tenoit. Le pouls lui étant revenu plus fort, on a cru que cela pouvoit encore durer; de sorte que M. de Sacy et la communauté se sont retirés. Après cela je lui ai demandé si elle n'avoit pas grande confiance dans la miséricorde de Dieu. Elle m'a répondu avec un grand sentiment : je ne sais si je suis digne de l'avoir. Je lui ai dit que l'on ne pouvoit en avoir trop puisqu'elle étoit inlinie. Elle l'a bien compris. Je lui ai ensuite demandé si elle n'avoit pas grande joie de mourir religieuse, et elK* a fait effort pour me témoigner combien elle reconnoissoii cette grâce. Peu de temps après la mère prieure a dit aussi auprès d'elle une oraison qu'elle a écoutée fort attentivement.
La voyant en cet état , nous avons cru devoir lui faire recevoir encore une fois le saint viatique, quoiqu'elle l'eût déjà reçu avec l'extrême-onction le quatorzième jour de
sa maladie. Elle en a téfnoigné grand désir, et je crois que ce sont les dernières paroles que celles qu'elle dit à ce sujet. Car aussitôt après, comme on apprôtoit la chambre pour cela, elle a tourné à la mort si vite qu'on n'a eu le loisir que d'apeller M. de Sacy et la communauté , qui n'ont pas plutôt été dans h chambre qu'elle a expiré si doucement qu'on ne l'a presque pas aperçu.
Voilà , ma chère soeur, ce me semble , de grands sujets lie consolation. Je ne puis vous en dire davantage parce qu'on attend les lettres, etc. De Port-Royal-des-Champs , ce 7 octobre 1660.
Les deux lettres suivantes proviennent du Recueil de Marguerite Périer, et elles sont adressées à Pascal et à madame Périer.
LETTRE DK LA SOEUR SAINTR-EUPHÉMIK A SON FRÈRE.
Ce 10 novembre 1660 '.
Bonjour et bon an, mon très-cher frère; vous ne doutez pas que je ne vous l'aye souhaité de bon cœur dès le commencement, quoy que je n'aye pu vous le dire qu'à la fin. Je m'assure que vous vous étonnez d'être prévenu, mais il étoit raisonnable que le vœu finît par où il avoit commencé, et que je vous assurasse que cette année, que j'ay donnée à Dieu de bon cœur, ne vous a. rien ôté de tout ce que vous pouviez attendre de moy devant lui. Mon Dieu! quand je pensé combien celte séparation, qu'il s^^mbloit que la nature devoit appréhender, s'est passée
' Rec. de M . Périer, p. 110.
doucement, et combien cette année a été tôt passée, je ne puis m'empêcher de désirer réternité; car en vérité le temps est peu de chose. Mais je ne veux pas m'engager dans un discours qui nous mènerait bien loin , et où je suis entrée sans y penser; car je ne vous écris ny pour ^ela, ny même pour me donner cette consolation, puisqu'elle seroit bien indigne d'une religieuse qui n'en doit chercher qu'en Dieu , ny aussi pour vous donner quelque satisfaction , car je ne crois pas être digne de cela ; mais c'est seulement et uniquement pour vous congratuler de ce que vous êtes devenu père de famille, en une des maîiières dont Dieu est notre père, et pour vous demander pardon en même temps de la peine que je vous ai donnée en cela; car c'est moy qui vous l'ai procurée, et j'ay bien peur que vous en soyez incommodé. Je l'ay fait dans l'assurance que j'avois que vous auriez bien de la joye, et que le soin et l'incommodité que vous en auriez ne dureroit pas, parce que M. R. ^ seroit bientôt en état de reprendre ces enfans ; et en effet , je crois que vous pouvez les renvoyer quand vous voudrez, pourvu seulement que vous lui en donniez avis. Je vous supplie très-humblement de les saluer de ma part et M. Dulac aussi. Pour vous , je ne vous dis rien , vous devez juger de mes sentimens par les vôtres , et vous assurer que je suis tout à vous en celui qui nous a plus unis par la grâce que par la nature.
' Probablement M. Rebours.
ÉCRITS ET LETTRES W UOQUaWB. lU. 1652 A 1661. »2|
LKTTRB DE LA SOBCJR SAINTE-EUTHÉMIB PASCAL A MADAMB PÉRIBR.
A Port-Royal des Champs, ce 24 mars 1601'.