‹ --Littérature--Chapitre 48 sur 65 · XI* INTERROGATOIRE · texte numérisé non relu

XI* INTERROGATOIRE

SOBUR JACQCELINE DB SAINTE-EUPHÉMIE (pASCAL), SOUS- PRIBURB ET MAITRESSE DES NOVICES.

« Après m'avoir demandé mon nom et fort loué sainte Euphémie, il me demanda si depuis que j'étois dans la maison je n'avois point vu quelque changement dans la doctrine. Je lui dis qu'il n'y avoit pas bien longtemps que j'y étois; mais que tout ce que je pouvois lui dire, étoit que l'on ne m'avoit rien dit ici touchant la foi que je n'eusse appris dès mon enfance.

Demande. Avez-vous appris en votre enfance que J.-C. est mort pour tous les hommes?

Répanse. Je ne me souviens pas que cela fût dans mon catéchisme.

D. Depuis que vous êtes ici, ne vous a-t-on rien enseigné là-dessus?

jR.Non.

D. Qu'en pensez-vous?

R, Je n'ai pas accoutumé d'approfondir ces matières, qui ne vont point à la pratique; néanmoins il me semble que l'on doit croire que notre Seigneur est mort pour tout le monde : car je me souviens de deux vers qui sont dans dos heures que j'avois étant au monde, et que j'ai gardées long- II. 19

temps depuis que je suis ici, où il y a, en parlant à notre Seigneur :

Tu n'as pas dédaigné, pour sauver tout le monde, D'entrer dans l'humble sein d'une vierge féconde.

11 sourit un peu à cela, et me dit : Voilà qui est bien. Mais d*où vient qu'il y en a tant qui se perdent éterneltement?

R. Je vous avoue, monsieur, que cela me met souvent en peine, et que d'ordinaire, quand je suis à la prière, et particulièrement devant un crucifix, cela me vient à l'esprit, et je dis à N.-S. en moi-même : Mon Dieu I comment se peut-il faire, après tout ce que vous avez fait pour nous, que tant de personnes périssent misérablement? Mais quand ces pensées me viennent, je les rejette, parce que je ne crois pas que je doive sonder les secrets de Dieu ; c'est pourquoy je me contente de prier pour les pécheurs.

Il répliqua : Cela est fort bien, ma fille; quels livres lisez-vous?

R. Présentement, ce sont les Morales de saint Basile qui est traduit depuis peu, et le plus souvent ma règle.

D. Quel )Mnploi avez-vous?

R. Avant qu'on eut fait sortir les novices et les postulantes , j'avois soin de celles qui étoient ici ; mais pour cette heure, il n'y a au noviciat que quelques professes, une novice et quelques sœurs converses.

D, Ça été une rude épreuve pour vous de vous ôter vos novices?

Pour réponse, je m'étendis beaucoup là-dessus, saos pourtant paroitre aigrie, mais seulement touchée de la douleur qu'elles avoient eue et du danger où elles étoient dans le monde.

Il en parut aussi attendri, et ensuite il me dit : Apprenez-vous aux novices que N.-S. est mort pour tous les hommes, et pourquoi il y a des bons et des méchants?

R. Comme je ne m'embarrasse point de ces choses-là,^ je n'ai garde d'en embarrasser les novices. Je tâche, au contraire, de les contenir le plus que je puis dans la simplicité.

Il répliqua : Cela est fort bien; mais ne leur dites-vous [>as que quand on pèche c'est par sa faute, et ne le croyezvous pas aussi?

R, Oui, monsieur, et je le sens bien par ma propre expérience ; je vous assure que quand je fais des fautes, je ne m'en prends qu'à moi seule, et c'est pourquoy je tâche d'en faire pénitence.

11 dit : Voilà qui est fort bien. Dieu soit béni ; car je crois que vous parlez sincèrement.

R» Oui, monsieur; comme devant Dieu.

Il ajouta : Je le crois, j'en suis assuré. Dieu en soi béni, ma fille, demeurez toujours dans c>ette foi-là, quoi qu'on vous dise, et apprenez bien cela aux novices. Je remercie Dieu de tout mon cœur de vous avoir préservée de toute erreur : car cela est horrible qu'il y en ait qui disent que Dieu tire le? uns de U masse corrompue et qu'il y laisse périr les autres, selon qu'il lui plaît : cela est horrible. Mais Dieu soit loué de vous avoir garantie d'une si grande erreur. N'avez-vous point de plaintes à faire ?

R. Non , monsieur , par la grâce de Dieu ; je suis parfaitement contente.

Il me dit : Mais cela est étrange : quand je vais quelquefois voir des religieuses, elles me tiennent des deux lieures de suite à me faire des plaintes, et je ne trouve point cela ici?

Il est vrai, monsieur, que par la grâce de Dieu, nous

328 JAr.QUtLIXE PASCAL.

vivons dans une très-grande paiv et une grande union. Je crois que cela vient de ce que chacune fait son devoir sans se ni<^ler des autres.

Il s*écria sur cela : Ab ! que cela est bien I Dieu en soit béni, ma fille î Faites-moi venir celle qui vous suit. »

Mais rien ne pouvait sauver Porl-Royal. Les jésuites avaient juré sa perle, et les jésuites dominaient alors et sur Rome et sur le gouvernement français. On connaît la fameuse constitution d'fnnocent X, bientôt suivie de celle d'Alexandre VII, et ce formulaire rédigé par une assemblée dNWàfues de cour, confinné par une déclaration royale, et dont la signature était obligatoire pour tout ecclésiastique. 11 n^nfermail deux points, fun de fait, Tautre de droit; le premier, que les cinq fameuses propositions sur la grâce étaient dans YAugustinm de Jansénius; le second, que ces propositions étaient contraires à In foi. Au fond, Port- Ro\al pensait que les cinq propositions étaient dans Jansénius, sinon textuellement, au moins dans leur esprit et dans leur essence, et que ces propositions, bien interprétées, contenaient la vraie doctrine chrétienne et augustiniennc de la grâce. Ainsi en signant le formulaire, Porl-Royal manquait à la vérité; et en refusant de le signer il se perdait. Dans celte situation fatale, l'idée d'une transaction entra dans les esprits les plus fermes. On négocia avec l'archevêché de Paris un mandement dont les termes adoucis permettraient de signer sans trahir la conscience. On inventa plusieurs modèles de signature où Ton s'efforçait de concilier, comme on pouvait, la sincérité et la prudence. Nous avons raconté ailleurs *,

' Voyez Documents inédits sur Domat, dans les Fragments liuéraires, t, m de cette iV série. Voyez aussi t. i*»", Préface de 1" nmtrelh r dit ion j ï». 41.

d'après Marguerite Périer, le Recueil d'Utrecht et le Nécrologe de Port-Royal, qu'il y eut plusieurs assemblées de« principaux du parti pour délibérer sur la conduite à tenir, et que divers mémoires furent composés, les uns de la main de Pascal et de Domat contre toute signature iucom« patible avec la sincérité chrétienne et avec la vérité, les autres de Nicole et d'Arnauld en faveur d'une signature avec explication. Dans une dernière conférence, qui se tint chez Pascal, la majorité des assistants, entraînée par l'autorité de Nicole et d'Arnauld, se prononça pour la signature. « Ce que voyant, dit le Recueil d'I'trecht d'après mademoiselle Périer, M. Pascal, qui aimoit la vérité. pardessus toutes choses, cl qui, malgré sa foiblesse, avoit parlé très-vivement pour mieux faire sentir ce qu'il sentoit lui-même, en fut si pénétré de douleur qu'il se trouva mal et perdit la parole et la connoissance. Tout le monde en fut surpris et s'empressa pour le faire revenir. Ensuite ces messieurs se retirèrent, et il ne resta que M. de Roannez, M. Domat et M. Périer le fils. Quand M. Pascal fut tout à fait remis, madame Périer lui ayant demandé ce qui avoit causé son accident : « Quand j'ai vu toutes ces personneslà, lui dit-il, que je regarde comme ceux à qui Dieu a fait connoître la vérité et qui doivent en être les défenseurs, s'ébranler, je vous avoue que j'ai été si saisi de douleur que je n'ai pu la soutenir, et il a fallu succomber. »

Jacqueline Pascal fil paraître en celte rencontre le même caractère de conséquence passionnée et la même intrépidité que son frère; et en général les femmes de Port-Royal se montrèrent plus décidées et plus courageuses que les hommes. La sœur d'Arnauld, la mère Angélique, accablée d'ans et d'inlirmités, soutint le courage de la commimauté éplorée * : <( Quoi I dit-elle, je crois que l'on pleure ici?

' Mêmmios pour servir à Vhintoirc âo Port-Hoyal, \. Il» p. 1?8,

Alka, mes eobnts/qu^est-ce que cela? n'avez-vous point lie foi ? El de quoi vous étonnez-vous ? Quoi ! les hommes SH remut^nt ; eh bien ! ce sont des mouches qui volent et qui font un peu de bruit. Vous espérez en Dieu, et vous craignez quelque chose ! Croyez-moi , ne craignons que lui, et tout ira bien. » La sœur de la mère Angélique, la mère Agnès, moins altière mais tout aussi ferme, récrivit au roi une lettre admirable qui a été conservée '. Des prières publique:^ et particulières furent instituées. On fit une neuvaino de procession de pénitents ; la mère Angélique y porta la croix avec un maintien qui la faisait * voir si anéantie ^ en la présence de Dieu, que les religieuses ne purent retenir leurs larmes. Elle se trouva mal en rentrant dans le chœur, et ce fut là le commencement de la maladie dont elle mourut. Le vieux M. d'Andilly exhorta ces saintes filles à demeurer constantes, quoi qu'il pût arriver, dans la condition où Dieu les avait mises ^. Pendant que ces choses se passaient au monastère de Paris, celui des Champs ne présentait pas un spectacle moins triste et moins grand dont nous supprimons à regret le détail. La mère prieure, Marie de Sainte-Madeleine Dufargis d'Angennes, et la mère sous-prieure, c/ est-à-dire Jacqueline Pascal , refusèrent longtemps leur signature. Jae<[ueline, sans connaître ce qui avait été dit dans lef; assemblées de Paris, se rencontra merveilleusement avec les arguments et même avec les paroles de Pascal. Comme lui, elle ne pouvait comprendre que des hommes qui se

Xni« Relation, écrite par la mère de Saint-Jean. Le SujppUment au NécrologCf Remarques sur la Préface, p. 58, donne quelques variantes aux paroles de la mère Angélique.

' Supplément au NécrologCy \h'\d.

' Ibid.

' Ibid.

portaient pour les défenseurs de la vérité Tabandonnassent par pure politique. Son cœur intrépide trouva en face du péril des accents élevés et pathétiques, qui rappellent les plus beaux endroits des Provinciales. Nous le demandons à tous ceux qui aujourd'hui conservent encore quelque i^entiroent de Ténergie du caractère et de la beauté des convictions désintéressées, nous leur demandons s'ils connaissent beaucoup de pages plus grandes et plus fortes que celles que nous allons mettre sous leurs yeux. Au mois de juin 1661 Jacqueline adressa à la mère Angélique de Saint- Jean la lettre suivante qui se trouve dans VHisêovt^e des liersécu^iom des religie^ises de Pm^t-Royal^ etc., Villefranche, 173, p. 27. Nous reproduisons le texte imprimé, sans nous dissimuler qu'il doit contenir plus d'une petite altération, en y joignant quelques variantes empruntées à un manuscrit de la Bibliothèque de Troyes.

LRTTRE DR LA SOEUR BUpHÉMIE A LA SOBCR ANGÉLIQUE DE SAINT-JBAN, SUR LA SIQNATUf^B DU FORMULAIRE.

Ma très-chère SOEUR,

Le peu d'état qu'on a fait jusqu'ici de nos difficultés sur les affaires présentes, m'empéeheroit de les proposer encore à présent, voyant combien peu on s'entend de loin , si la chose pouvoit se différer. Je crois être obligée (le vous dire que toutes celles que j'écrivis * à notre mère ne regardoient que le mandement qui nous étoit tombé ontre les mains par le plus grand hasard du monde, et je clirois par un effet de la providence de Dieu, si on avoit

' Ces lettres de Jacqueline n'ont pas é(é refrouvées.

OU plus d'égard à nos peines et que cela eût eu quelqu'effet.

Nous ' entendions fort bien que l'on prétend que par notre signature on ne nous demande que le respect ; c'està-dire le silence pour le fait et la créance pour ce qui est de la foi. Mais la plupart désiroient de tout leur cœur que le mandement fût pire , parce qu'au moins on le rejelleroit avec une entière liberté ; au lieu que plusieurs seront comme contraints do le recevoir, et qu'une fausse prudence et une véritable lâcheté le fera embrasser à plusieurs antres , comme un moyen favorable de mellre aussi bien leur personne que leur conscience en sûreté, ^lais pour moi je suis persuadée que ni l'une ni l'autre n'y sera par oe moyen; il n'y a que la vérité qui délivre véritablemeul, ot il est sans doute qu'elle ne délivre que ceux qui la mettent eux-mêmes en liberté , on la confessant avec tant de fidélité qu'ils méritent d'être confessés eux-mêmes et reconnus pour de vrais en fans de Dieu.

Je ne puis plus dissimuler la douleur qui me peree jusqu'au fond du cœur de voir que les seules personnes à qui il sembloit que Dieu eût confié sa vérité lui soient si infidèles *, si j'ose le dire , que de n'avoir pas le courage de s'exposer à souffrir, quand ce devroit être la mort, pour la confesser hautement. Je sçais le respect qui est du

' Manuscrit de Troyes, n» 2203 : Encore que nous entendions fort bien que Ton plrétcnd que notre signature ne nous demande que le respect, c'esl-à-dire le silence pour le fait et la créance pour ce qui est de la foy, ce que nous avions toujours été prêtes de témoigner; nous voyons néanmoins que cela est exprimé en termes ambigus et indignes de la sincérité chrétienne. Ainsi la plupart désireroient

' Ce sont presque les mots dont Pascal lui-même s*est servi. Voyez plus haut, p. 3^.

aux premières puissances de TÉgliso; je mourrois d'aussi bon cœur pour le conserver inviolable comme je suis prête à mourir, avec Taide de Dieu , pour la confession de ma foi dans les affaires présentes; mais je ne vois rien de plus aisé que d'allier Tune à l'autre. Qui empoche tous les ecclésiastiques qui connoissent la vérilé, lorsqu'on leur présente le formulaire à signer, de repondre : Je sçais le respect que je dois à MM. les évéques; mais ma conscience ne me permet pas de signer qu'une chose est dans un livre où je ne l'ai pas vue? et après cela attendre en patience ce qui en arrivera. Que craignons-nous? le bannissement pour les séculiers, la dispersion pour les religieuses, la saisie du temporel, la prison, et la mort si vous voulez! Maïs n'est-ce pas notre gloire et ne doit-ce pas être notre joie? Renonçons à l'Évangile ou suivons les maximes de l'Évangile, et estimons-nous heureux de souffrir quelque chose pour la justic>e.

Mais peut-être on nous retranchera de l'Église? Mais qui ne sçait que personne n'en peut êlre retranché malgré soi, et que l'esprit de Jésus-Christ étant le seul [lien] qui unit ses membres à lui et entre eux, nous pouvons bien être privés des marques, mais non jamais de l'effet de cette union, tant que nous conserverons la charito, sans laquelle nul n'est un membre vivant de ce saint corps. Et ainsi ne voit-on pas que tant que nous n'élèverons pas autel contre autel, et que nous demeurerons dans les termes d'un simple gémissement ot de la douceur avec laquelle nous porterons notre persécution , la charité qui nous fera embrasser nos ennemis nous attachera inviolablement à l'Église; et ' il n'y aura qu'eux qui en seront

' ÏJC manusrîiil de Troyes ne coupe point la ptiraso : et qu*il n'y a.

IL ' lîJ.

séparés, en rompant, par la division qu'ils voudront faire, le lien de la charité qui les unissoit à Jésus-Christ et les rendoit membres de son corps.

Hélas 1 ma chère sœur, que nous devrions avoir de joie si nous avioDs mérité de souffrir quelque notable confusion pour Jésus-Christ ! Mais on a donné trop bon ordre à Tempécher, lorsqu'on déguise tellement la vérité que les plus habiles ont peine à la reconnoître. J'admire la subtilité ' de l'esprit, et je vous avoue qu'il n'y a rien de mieux fait que le mandement. Je louerois très-fort un hérétique en la manière que le père de famille louoit son dépensier s'il s'étoit aussi finement échappé de la condamnation ; mais des fidèles, des gens qui connoissent et qui soutiennent la vérité et l'Ëglise catholique, user de déguisement et biaiser, je ne crois pas que cela se soit jamais vu dans les siècles passés, et je prie Dieu de nous faire tous mourir aujourd'hui plutôt que d'introduire une telle conduite dans son Église. En vérité, ma chère sœur, j'ai bien de la peine à croire que celte sagesse vienne du Père des lumières; mais plutôt je crois que c'est une révélation de la chair et du sang. Pardonnez-moi, je vous en supplie, ma chère sœur; je parle dans l'excès d'une douleur à quoi je sens bien qu'il faudra que je succombe, si je n'ai la consolation de voir au moins quelques personnes se rendre volontairement victimes de la vérité, et prolester par une vraie fermeté ou par une fuite de bonne grâce contre tout ce que les autre feront.

Je crois ^ que vous sçavez assez qu'il ne s'agit pas ici seulement de la condamnation d'un saint évêque, mais que

' L'imprimé : sublimité.

' Le Man. de Troyes n'a point ces trois pages depuis : Je croh bien jusqu'à : Ainsiy ma chère sœur, voilà ma pensée.

ÉCRITS ET LETTRES DE JACQUELINE. IJf. 1652 A 1661. 33^

sa condamnation enferme formellement celle de la grâce de J.-C. , et qu'ainsi si notre siècle est assez malheureux qu'il ne se trouve personne qui ose mourir pour un jusle, c'est le comble du malheur que de ne trouver personno qui le veuille pour la justice même. N'est-on pas au . moins obligé de demeurer ferme, en sorte qu'on ne donne point sujet de croire qu'on ait ni condamné ni fait semblant de condamner la vérité?

Vous me direz peut-être que cela ne nous regarde pas» à cause de notre formulaire particulier; mais je vous répondrai deux choses sur cela : l'une que saint Bernard, nous apprend avec sa manière admirable de parler que la moindre personne de l'Église, non-seulement peut, mais qu'elle doit crier de toutes ses forces lorsqu'elle voit les évoques et les pasteurs de l'Église dans l'état oii nous les voyons. Qui peut trouver mauvais, dit-il, que je crie, moi qui suis une petite brebis, pour tâcher d'éveiller mon pasteur que je crois endormi et prêt à être dévoré par une bête cruelle? Quand je serois assez ingrate pour ne le pas faire par l'amour que je lui porte et la reconnoissanceque je lui dois, ne dois-je pas le faire par la crainte de mon péril? Car qui me défendra quand mon pasteur sera dévoré? Ce que je ne dis pas pour nos pères et pour nos amis ; je sçais qu'ils ont une aussi grande horreur que moi des déguisemens; mais je le dis pour l'état général où est l'Église, et pour me justifier envers moi-même de l'intérêt que je prends à cela. L'autre chose que je vous réponds et que je vous avoue, ma chère- sœur, c'est que je n'ai pu jusqu'ici approuver entièrement votre formulaire tel qu'il est; j'y voudrois quelques changemens en quelques endroits. Le premier est au commencement; car il me semble dur, étant ce que nous sommes, de nous offrir si librement à rendre conjpte de notre foi. Je le voudrois faire néan-

moins, mais avec un petit préambule qui en ôtât la conséquence et le scandale ; car vous ne doutez pas que ce procédé de signature et de déclaration de foi est une usurpation de puissance d'une consé(|uence dangereuse ; principalement cela se faisant par l'autorité du roi; à quoy pourtant les particuliers ne doivent pas résister; mais au moins faut*il qu'il y ait quelque marque qu'on le fait sachant ce que Ton fait, et qu'on ne le fait pas comme une chose due, mais comme une violence à laquelle on se rend sans vouloir faire de scandale. Le second est sur la lin , où je ne voudrois point que nous parlassions en tout des décisions du saint-siége; car encore qu'il soit vrai que nous nous soumettions 1i ces décisions en ce qui regarde la foi, le commun confond tellement par ignorance, et les intéressés veulent tellement confondre par passion le fait et le droit, que vous sçavez qu'on n'en fait qu'une même chose. Que fait donc votre formulaire, sinon de faire craindre aux ignorans et de donner sujet aux malicieux d'assurer que nous sommes demeurées d'accord de tout, et que nous condamnons la doctrine de Jansénius qui est clairement condamnée dans la dernière bulle?

Je sçais bien qu'on dit que ce n'est pas à des filles à défendre la vérité, quoiqu'on pût dire, par une triste rencontre du temps et du renversement où nous sommes, que, puisque les évoques ont des courages de filles, les filles doivent a voir des courages d'évêques. Mais [si] ce n'est pas à nous à défendre la vérité, c'est à nous à mourir pour la vérité.

Pour vous expliquer mieux ma pensée sur ces décisions du saint-siége , voici une comparaison qui m'est venue en l'esprit. Quoique tout le monde sache que la saiiilo Trinité est un des points principaux de notre foi , et quo saint Augustin confosseroit sans doute et signeroit très-

ÉCRITS ET LETTRES DE JACQt'ELtNE. ni. 1652 A 1^61. 337

librement; néanmoins si son pays éloit occupé par un prince infidèle qui voulût faire nier Tunilé de Dieu et faire croire la pluralité des dieux; et que' quelques-uns de nos fidèles , pour pacifier les troubles que cela excileroil, fissent un formulaire de foi sur ce point : je crois qu'il y a plusieurs personnes à qui Ton peut donner le nom de Dieu et leur rendre les adorations, etc., sans autre explication, saint Augustin le signeroit-il ? je ne le crois pas, et je crois encore moins qu'il le dut faire. Quoique ce soit une vérité indubitable, ce ne seroit pas le temps de le (lire en cette manière. Vous ferez aisément le rapport de la comparaison.

On dira peut-être que notre autorité n'est pas du poids (lu celle de saint Augustin, et qu'elle est nulle. Je réponds (jurî je n'ai parlé de saint Augustin qiie par rapport à la seule réponse que vous fîtes ces jours passés à tous mes iloules : sçavoir, que l'on se rioit de nos craintes, et que saint Augustin signeroit ce que nous craignons. Mais oc que je dis de saint Augustin, je le dis de vous et de moi, et des moindres personnes de l'Église; car le peu de poids (le leur autorité ne les rend pas moins coupables s'ils l'employent contre la vérité. Cbacun sçait, comme M. de Saint-Cyran le dit souvent, que la moindre vérité de la foy doit ôlre défendue avec autant de fidélité que Jésus- Christ. Qui est le fidèle qui n'auroit point horreur de soimême, s'il se pouvoit faire ({u'il se fut trouvé présent au conseil de Pilate, où il auroil été question de condamner J(.'sus-Christ à la mort, s'il se fut contenté d'une manière «ropiner ambiguë par laquelle on eût pu croire qu'il étoit (1(^ l'avis de ceux qui le condamnoient, quoiqu'en sa cons(fience et selon son sens ses paroles tendissent a h délivrer? Poussez la comparaison jusqu'au bout, je vous en supplie. Ma lettre n'est déjà que trop longue.

Ainsi, ma chère sœur, voilà ma pensée sur le formulaire. Je le voudrois clair en tout ce qu'il contiendra; et Ton pourroit mettre, co- me semble, à la tête du mandement ces paroles : (( Comme dans l'ignorance où nous sommes, tout ce qu'on peut désirer de mieux par la signature qu'on nous propose, c'est un témoignage de la sincérito de notre foi et de notre parfaite soumission à l'Église, au Pape qui en est le chef, à Mgr l'archevêque de Paris , notre supérieur ; quoique nous ne croyions pas qu'on ait droit de demander en cette matière raison de leur foi à des personnes qui n'ont jamais donné aucun sujet d'en douter; néanmoins, pour éviter le scandale et les soupçons que notre refus pourroit faire naître, nous témoignons, par ce témoignage public, que n'estimant rien de si précieux que le trésor de la foi pure et sans mélange que nous voudrions conserver aux dépens de notre vie, nous voulons vivre et mourir humbles filles de l'Église catholique, croyant tout ce qu'elle croit, et étant prèles de mourir pour la ^ moindre de ses vérités. »

Prions Dieu, ma chère sœur, qu'il nous humilie et nous fortifie, puisque l'humilité sans force et la force sans humilité sont aussi préjudiciables l'une que l'autre. C'est ici plus que jamais le temps de se souvenir que les timides sont mis au même rang que les parjures et les exécrables.

Si l'on se contente, à la bonne heure; pour moi, si la chose dépend de moi, je ne ferai jamais autre chose. Du reste, arrive ce qui pourra, la prison, la mort, la dispersion et la pauvreté ; tout cela ne me semble rien en comparaison de l'angoisse où je passerois le reste de mes jours si j'avois été si malheureuse que de faire alliance avec la mort en

' Manuscrit de Troyes : pour la confession de la moindre de s.

une si belle occasion de rendre à Dieu les vœux de fidélité que mes lèvres ont prononcés.

Il ^ m'est indifférent de quels termes on use, pourvu qu'on n'ait nul sujet de penser que nous condaninons ou la grâce de Jésus-Christ ou celui qui l'a si divinement expliquée. C'est pour cela qu'en mettant ces mots : croire tout ce que l'Église croit , j'ai omis, et condamner tout re quelle condamne; mais je crois qu'il n'est pas temps de le dire, de peur que l'on ne confonde l'Église avec les décisions présentes, comme feu- M. de Saint^Cyran a dit que les payons ayant mis une idple au même lieu où étoit la croix de P^otre-Seigneur, les fidèles n'alloient point adorer la croix, de peur qu'il ne semblât qu'ils alloient adorer l'idole.

En y réfléchissant, Jacqueline trouva plus loyal et plus vrai d'envoyer directement cette lettre à M. Arnauld , (( dans l'espérance, dit {'Histoire des persécutions des religieiLses, qu'il ne se blesserait pas de la dureté des termes dont elle se servait, quoiqu'ils le regardassent plus que personne; elle l'accompagna d'une lettre fort obligeante dans laquelle elle témoignait qu'elle l'avait écrite tout de suite dans le transport d'une excessive douleur dont elle avait été saisie, par la pensée que la signature à laquelle on les voulait obliger, était coniraire à la sincérité chrélienne. » La mère prieure Dufargis d'Angennes n'hésita pas à déclarer à M. Arnaud qu'elle partageait l'opinion et Ips scrupules de la mère sous-prieure ; et ce grand homme, au lieu de s'irriter des vives objections de ces deux religieuses, essaya d'y répondre de son mieux ^. Une si haute

' Ce dernier paragraphe manque dans le manuscrit de Troyes. ■ C'est ce que dit le Supp. au Nécrologe, p. 66 ; car la réponse

340 JACOUEUNE PASCAL. ,

autorité entraîna tout, et au mois de juillet 1661 Port- Royal-des-Champs signa comme avait fait la maison de Paris. La mère Anf^élique prévint par sa mort * cette cruelle nécessité. La'mère Dufargis d'Angennes et Jacqueline Pascal, pour rassurer un peu leur conscience, ajoutèrent un nouvel éclaircissement à celui dont Port- Royal avait fait précéder son adhésion ^. Malgré tout cela, la douleur de ces deux nobles femmes fut si grande qu'elles en tombèrent malades. La mère prieure en réchappa à grand'peine^. La mère sous-prieure succomba ; et suivant les pressentiments qu elle exprime dans sa lettre, après avoir langui trois mois dans le lit, elle expira le 4 octobre. Elle était âgée de trente-six ans.

Madame Périer, dans la vie de son frère , nous apprend comment Pascal reçut la nouvelle de cette' mort. « C'ètoit assurément j dit-elle, la personne qxiii aimoit le plus. » Et pourtant, « lorsqu'il reçiU cette vmiV'elle, il ne (Ut rien, sinon : Dieu nous fasse la grâce d'aussi bien irumrir. Et il s'est toujours depuis tenu dam une soumission admirable aux ordres de la providence de Dieu, sans faire jamais réfleHon que sur les grandes grâces que Dieu avoit faites à ina sœur pendant sa w, et les circonstances du temps de sa mort , ce qui lui faisait dire sans cesse : Bienheureux ceux qui meurent , pourvu qu'ih meurent au Seigneur, Lorsqu'il me vogoit dans de continuelles afflictions pour cette perte que je ressentais si fort, il se j^choit et me disoit que cela n'étoit pas bien, »

IVs le lendemain de la mort de la sœur Sainle-Euphé-

d'Arnauld ne se trouve pas dans |a collection de ses leUres, nu moins à la place où elle devrait être, année 1661 .

' Le 6 août 1661.

* Supp. au Nécrohgp, p. 60.

' Ibid.

mie, M. Sînglin, de la retraite où il était, écrivit à Port- Royal la lettre suivante * :

11 me seroil bien difficile de vous rien dire sur un sujet qui vous est très-sensible, à ma sœur Angélique de St-Jean, à toutes celles qui connoissoient celle que vous avez perdue, et à toute la maison. Je n'en suis touché que pour Tamour de vous ; car pour elle on doit s'en réjouir, et pour moi, je ne dois pas m'en attrister. Elle avoit, comme vous savez, beaucoup de confiance en moi, et je crains toujours pour ceux et celles qui s'y confient. Quand Dieu les prend dans une bonne et sainte disposition, telle qu'a été la sienne, j'ai sujet d'en louer Dieu, et par conséquent de m'en réjouir. Je n'en ai de la tristesse que parce que je sais qu'il s'est fait un vide dans votre maison qu'il est impossible de remplir ; mais rien n'est impossible à Dieu : qui sçait mieux ce qu'il nous faut que lui-même ? 11 y a quelques jours que je suis frappé d'une pensée : c'est sur notre impertinence de désirer une chose, d'en craindre une autre, de souhaiter que cela arrive ou n'arrive pas, que cellesci vivent, que celles-là ne vivent pas, comme si la souveraine sagesse et équité ne voyoit pas toutes choses, et comme si nous avions des lumières et des vues particulières dont Dieu eût besoin pour bien régler et disposer tout dans une parfaite justice 1 Tout est si bien compassé en lui et hors de lui, que nous n'avons qu'à l'adorer dans les choses où nous ne voyons goutta, et où nous ne voyons pas celte harmonie merveilleuse qui se trouve jusque dans la vie et dans les actions des méchants, et qui est le sujet de l'admiration et de l'adoration des esprits bienheureux. Cette pensée m'arrête tout court dans tant de vues de choses (pie

' Becueil d*Utrecht, p. 313.

342 JAGQUEilNE PASCAL.

nous voudrions que Dieu fit ou ne fit pas. La mort des bons et des méchans y entre : rédification et la destruction des meilleurs desseins pour son service y sont renfermées, et nous tous ensemble pour ce qu'il lui plaira faire et disposer de nous. Nous n'avons donc qu'à lui dire que sa sainte >olooté soit faite en toutes choses, le consulter pour la connaître, se soumettre à tous les événements, ne trouvant de peine qu'en ce que nous devons faire, dans la crainte d'y meWre du nôtre et de notre providence pardessus celle de Dieu. Heureux celui qui n'a qu'à souffrir, à adorer Dieu en tout temps et en tout ce qui arrive; aussi bien dans les maux que dans les biens , qui ne sont le plus souvent maux que dans notre imagination et dans notre ignorance 1 11 faut finir pour donner les lettres et pour prier Dieu pour notre défunte, quoiqu'elle ait encore moins besoin de mes prières que moi des siennes. Car je ra'estimerois très-heureux d'être avec elle, et j'espérerois de pouvoir assister ceux que je laisserois après moi mieux que je ne Je pourrois faire durant ma vie. Nous sommes à Dieu à la vie et à la mort ; il disposera comme il lui plaini de nous tous.

Voilà pour Port-Royal. Quant à la famille, la mère An- {{éliquc de Saint-Jean se chargea d'écrire à madame Perler, et la mère Agnès à Pascal. C'était, après la mère Angélique, les deux personnes de Port-Royal avec lesquelles Jacqueline avait eu le commerce le plus intime, et qui la connaissaient le mieux.

LETTRE DE LA MÈRE ANGÉLIQUE DE SAINT-JEAN A MADAME PÉRIER SUR LA MORT DE LA SOEUR DR SAINTE-EUPHÉMIE PASCAL, ARRIVÉE LE 4 OCTORRE 1661 ».

Je n'ai point de paroles encore, ma très-chère sœur, pour VOUS entretenir de notre douleur commune. Véritablement votre billet d'hier me donna un coup dans le cœur que j'attendois aussy peu que je me suis attendue infailliblement ce maiin à la dernière nouvelle qui comble toutes nos afflictions passées. Je viens de voir M. Périer, à qui je n'ai rien osé dire que ce qu'il savoit par votre billet d'hier au matin, parce qu'Hilaire m'a dit que vous vouliez qu'on en usast ainsi. Il en est si touché que je le plains d'avoir à en apprendre davantage, et la trop grande espérance dont il voudroit quasy se flatter encore ne servira qu'à lui rendre le coup plus sensible. Il n'avoit rien dit à M. Pas....^. M. de Rouanez est icy ; j'en suis bien aise ; mais néantmoins, si la consolation ne vient de Dieu et de la foi dans ces rencontres, il est bien impossible d'en prendre en quoi que ce soit et en qui que ce soit au monde. Hélas I je le dis comme je le sens avec trop de douleur; car j'en attendois beaucoup dans toutes nos afflictions présentes et futures de celle que Dieu nous osle de peur que nous eussions encore cet appui. Qu'il soit loué éternellement de ses miséricordes ! 11 sait pourquoy il fait toutes choses, et tout réussit au bien de ses eslus, qui doivent adorer ses ordres sans pénétrer ses desseins. Je ne puis dire combien je ressens votre douleur, ma très-chère sœur, ni

• Cette leltre nous vient des papiers de M. Hecquet d'Orvai. ■ On lit d'une antre écrilure au-dessus du nom : Pcischai.

à quel point je me sens plus que jamais unie el liée avec vous par cette triste séparation.

LETTRE DE LA UkhE CATHERINE AGKÈS DE SAINT-PAUL A M. PASCAL SUR LA MORT DE SA SOECR.

Page 1