VI.' 23 1650. Nous avons reçu vos lettres du
8 et du 1 2 de ce mois : elles nous font voir, ma chère sœur, que Theure n'est pas encore venue; il la faut attendre de Dieu avec une entière soumission à ses ordres, desquels dépend tout notre bien. Vous ne doutez pas que Dieu ne puisse tout ce qu'il veut; mais nous voudrions que sa puissance précédât sa volonté* pour faire en notre faveur ce que nous voulons, croyant qu'il le veut aussi ; ce qui n'est pas toujours de la sorte, parce qu'il donne souvent des volontés dont il ne veut pas l'exécution, ce qu'il manifeste par les ernpèchemens qu'il fait naître; et lors il faut accepter le retardement de même que l'on accepteroit l'effet de son désir. Je prends cela, ma chère sœur, pour une marque que Dieu se fie en nous, c'est-àdire à la grâce qu'il nous a donnée, qu'il sait bien être assez forte pour ne point fléchir, et assez persévérante pour ne point manquer.
J'ai demandé à *** son sentiment sur ce que vous me demandez. Pour la première, il dit qu'il ne faut point que des religieuses travaillent pour la vanité, qu'il vaut mieux que vous y travailliez peu à peu pour vous occuper; pour la deuxième, il vaut mieux que cette personne cache son talent qu'elle a pour c^laS car Dieu ne lui en demandera pas compte, puisque c'est le partage de notre sexe que l'humilité et le silence.
C'est aujourd'hui un jour signalé pour demander à Dieu qu'il opère la conversion de ces deux personnes à quoi vous vous appliquez. Vous ne perdrez pas votre temps dans
' Voyez plus haut, p. 99.
le monde si vous contribuez à une œuvre si exoellenle: après quoi Dieu vous convertira en même temps vousmême pour récompense d'avoir servi votre prochain suivant les occasions qu'il vous en offre. Je vous supplie trèshumblement, ma chère sœur, de demander à Dieu cette grâce pour nous, puisqu'elle n'est accomplie qu'en la vie éternelle, où nous sommes délivrés de la source du péché, qui habite toujours en nous, et qui empêche par son poids que nous ne soyons parfaitement converties et adhérentes, à Dieu.
VIL 5 août 1650. 11 faut suivre Dieu et se soumettre aux empèchemens que sa providence permet qui arrivent ; il y a autant de mal à vouloir prévenir la volonté de Dieu comme il y en auroit à ne pas la suivre quand elle est présente. Peut-être avez-vous autrefois résisté à Dieu qui vous appeloit, et maintenant que vous voulez aller à lui, il ne le permet pas, atin de vous le faire davantage désirer; mais il faut que ce désir soit de la nature de son principe; et comme le premier esprit qui en est l'auteur est un esprit de paix et de douceur, il faut aussi que vous conserviez celte volonté dans la tranquillité de votre âme, en réprimant ces mouvemens. Je ferai volontiers à Dieu cette protestation, que je ne doute pas que vous fassiez dans le secret de votre cœur, encore que vos sens y répugnent; ou bien il ne faudroit plus que vous disiez votre Pater yOÙ l'on demande à Dieu que sa volonté soit faite sur la terre comme au ciel ; celte demande renferme le renoncement à toutes les volontés que nous pouvons avoir qui ne sont pas conformes à celles de Dieu. Je crois aussi, ma chère sœur, que vous ne voudriez pas que les choses allassent autrement que Dieu ne l'ordonne, puisque ce ne sera pas la *** (religion) qui vous rendra telle que Dieu vous désire, mais la volonté de Di(Mi qui vous fera
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être *** (religieuse) au temps qu'il a déterminé pour cela, lequel vous devez ignorer, comme ces heureux .moinens que Noire Seigneur disoit à ses apôtres que le Seigneur avott mis en sa puissance.
Je suis bien aise que vous ayez prévenu le seuliment de M. Singlin:vous devez haïr ce génie ^ elles autres qui sont peul-étre cause que le monde vous relient ; car il veut recueillir ce qu'il a semé. N.-S. fera de même quand il lui plaira; il demandera le fruil de la divine semence qu'il a jetée dans votre cœur, qui se sera beaucoup cultivée par la patience. C'est tout ce qu'il vous demande pour le présent .
Vin. Le 16 avril 1650. Pour ce que vous demandez, vous verrez vous-même ce qui sera le mieux; il est difiicile de vous donner conseil là-dessus, si non en général, qu'il ne faut rien aigrir, ni aussi rien ramolir, mais imiler la sagesse de Dieu qui dispense toutes choses avec force et suavité.
Pour ce qui est de celte personne, il me semble que cela va bien lentement, et que c'est peu d'avoir l'espril l^ersuadé, si Dieu en même temps ne s'enq)are de nos cœurs, pour lui faire haïr ce qu'elle a aimé et la séparer d'une vie toute mondaine.
Ne nous faites pas tant d'honneur et de déférence*, je vous en supplie; nous n'usons point céans du mol de ré- Nérence; l'on dit simplement : ina }mre^ et moi je dis avec plus de vérité que de cérémonie, votre, etc.
IX. Le 19 août 1650. Je viens de recevoir votre lellre et j'y fais réponse aussilôt, en faveur de la fesle de notre père saint Bernard afin de nous joindre à vous en faveur de cette solemnité qui nous sera commune, quand il
' 1.P génip dp la po(*sip. Voyoz le renvoi de la note précédente.
plaira à Dieu. Cependant, ma chère sœur, vous commeocez d'être sa fille, si vous préférez la volonté de Dieu au désir que vous avez d*étre religieuse; adressez-vous donc à lui, et quMl promette à Dieu pour vous que vous ne désirez rien dans le ciel et que vous ne voulez rien sur la terre, sinon qu'il soit le Dieu de votre cœur et qu il soit ù jamais votre seul et unique partage. H n'y a poiut de religion, ma chère sœur, ni aucun genre de vie qui donne cela ; et cependant sans cette disposition toute k piété extérieure est vaine et même l'intérieure qui consiste dans des mouvemens de dévotion, s'ils n'assujétissent entièrement l'âme à Dieu, pour ne vivre que de sa volonté qui doit être notre nourriture, selon ce que dit N.-S. luimême : (( Ma viande est que je fasse la volonté de mon père. »
Pour cette personne il vous faut ramentevoir souvent cette vérité que si Dieu n'édifie les âmes, on travaille en vain ; c'est pourquoi il faut plus prier pour elles que non pas leur parler de Dieu, sinon par l'exemple qui est une sorte de langage que tout le monde entend et qui instruit mieux que tous autres discours.
X. Ce 13 septembre 1650. 11 faut recex-oir la réponse que vous a faite M. votre père comme un arrêt de Dieu qui s'est réservé un autre temps pour vous faire la grâce d*âcoom.plir ce qu'il vous a fait la grâce de désirer. Il est des âmes qui seraient infidèles à Dieu si elles ne se hâiiùeul d'exécuter les inspirations qu'il leur donne, et au contraire vous feriez une grande faute si vous no vous soumettiez au retardement à quoi Dieu vous oblige, non-seulemeul extérieurement, mais aussi de cœur, en vous soumettant paisiblement aux ordres de Dieu et rendant cette nécessité volontaire, afin qu'il soit vray de dire que la loy n'est point imposée aux justes, parce que, ne voulant que ce que
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Dieu veut, ils accomplissent ses lois et ses préceptes dans une entière liberté et sans aucune contrainte. Que si cela ne peut être encore en vous de la sorte, au moins rendezvous .yen la manière que N. S. J. C. nous Ta enseigné, lorsque, prenant la personne des imparfaits, il a dit à son Père : « Que ma volonté ne soit pas faite, mais la vôtre » ; témoignant qu'il sentoit une volonté qui répugnoit à Tordre de Dieu qui étoit qu'il souffrit la mort.
11 ne faut plus que cette personne pense qu'à rendre les devoirs à celui qui lui tient la place de Dieu, et qui a la puissance de la crucifier, en la tenant attachée où elle est, ou de la délivrer en lui donnant la permission de ne vivre plus qu'à Dieu seul.
Nous attendons des nouvelles de votre disciple ; je crains que votre absence n'éteigne son étincelle; car elle est encore bien peu allumée et peu enracinée dans la vertu. C'est ce qui fait beaucoup hésiter pour entreprendre à servir les âmes, parce que si Dieu n'a commencé à les toucher puissamment et à s'en rendre le maître, toutes peines que l'on prend ne font que les ébranler et les persuader pour un temps jusqu'à ce qu'il arrive quelque tentation qui renverse cet édifice qui n'avoit pas de fondemens. Je prie Dieu qu'il n'en soit pas ainsi de cette personne, mais qu'il la fasse entrer dans le premier degré de la vertu chrétienne qui est d'être immobile dans le dessein de lui plaire.
XI. Le 23 septembre 1650. 11 n'y a point d'autre moyen de renouveler le christianisme que de cultiver la grâce du baptême dans les enfans, qui la perdent facilement dans la corruption du monde et ne la recouvrent jamais presque par une véritable pénitence.
Vous avez, je crois, bien envie que je vous loue de votre soumission à nejne plus traiter de révérence; car
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voioi la deuxième fois que vous me la faites valoir; mais en vous corrigeant de cette cérémonie, vous persévérez dans une autre, qui est de laisser des espaces comme à une femme du monde. Quand vous aurez retranché cette superfiuité, je dirai que vous commencez à être à notre mode, et que vos respects seront différens de ceux du monde qui n*ont que l'apparence, au lieu que les vôtres sont de la nature des devoirs que l'on rend à Dieu, qui sont en esprit et en vérité; c'est pourquoi *J6 désire que vous ne mélangiez pas ces civilités qui ne nous appartienr nent pas avec des effets si solides.
XIL Le 8 novembre 16&0. 11 faut souffiîr que les per-* sonnes, comme M. Singlin, qui craignent de Dadre des avances en s'engageant aux choses à quoi Dieu ne les appelle pas, ne déterminent rien jusqu'à ce qu'ils aient consulté Dieu plusieurs fois. G'étoit une maxime de M. de Saint-Cyran, qu'il falloit parler à Dieu cent fois des choses importantes avant que de les résoudre, et cela par imitation des grands relardemens que Dieu a appwtés dans les plus grandes œuvres.
XIII. En mars 1651. L'état de suspension où toutes les personnes qui sont retenues dans le monde malgré elles dans lo désir qu'elles ont de n'être qu'à Dieu, ressemble au désir des âmes qui, étant sorties de leur corps, ne peuvent plus aimer ni désirer que Dieu, et qui pourtant ne le possèdent pas encore; c'est pourquoi je crois que les prières pour les morts sont fort agréables à Dieu.
Je ne vous dis rien de notre ^''^ (mère, la mère Angélique) , parce qu'elle est aussi véritablement vôtre que si vous y étiez déjà ; c'est l'avantage qu'il y a que tout est réel devant Dieu de ce qui est dans le cœur de ceux qui Taimeut. Soyons de ce nombre, ma très-chère sœur, et ayons gravées dans notre esprit les paroles que notre