‹ Littoral français de la Méditerranée et pièces justificativesChapitre 10 sur 33 · DELTA DU RHONE · texte numérisé non relu

DELTA DU RHONE

La mise en valeur du delta du Rhône augmenterait la richesse foncière dé la France de plus de quatre cents millions.

Il dépend du Gouvernement, s'il veut bien s'en occuper, de hâter la réalisation de cette grande et nationale entreprise.

Aucune autre n'est plus digne de son intérêt.

L'avenir du delta du Rhône se lie si intimement à celui du port Saint- Louis et du bassin maritime du Rhône que nous croyons devoir donner une idée des ressources que présente cette région si digne d'intérêt, et cependant si négligée jusqu'à ce jour.

Le delta du Rhône proprement dit, considéré dans ses limites les plus restreintes, consiste en cette grande île formant un triangle irrégulier qui s'étend d'Arles à la mer, et que l'on connaît sous le nom de Camargue (1).

Bornée, au couchant, par le petit Rhône, et, au levant, par le grand Rhône, seule branche navigable du fleuve, la Camargue offre une superficie qui n'est pas moindre de 75,000 hectares.

Mais, dans sa plus large acception, le delta du Rhône comprend réel-, lement toute l'alluvion fluviale depuis Beaucaire et Tarascon jusqu'à la Méditerranée, et, dans ce cas, il embrasse une surface de plus 150,000 hectares.

Moins vanté, mais aussi fécond que celui du Nil, dont la célébrité est universelle, le delta du Rhône serait depuis longtemps aussi productif si nous savions développer les précieux éléments de richesse que nous a

(1) Quelques personnes pensent que ce nom est une abréviation des mots latins Caii Marii ager, champ de Caius Marins, parce que c'est effectivement à Arles que campait Marius quand il conduisit les légions romaines à la rencontre des Teutons et des Cimbres.

départis la Providence avec une libéralité qui n'a d'égale que notre incurie, ce qui a fait dire trop justement :

« Entre le delta du Nil et le delta du Rhône, il n'y a qu'une différence, c'est qu'un gouvernement barbare exécute des travaux gigantesques pour augmenter la richesse native du premier, et qu'un gouvernement civilisé laisse le second à l'état barbare. »

Nulle part, en France, on ne trouve, concentrées sur le même point, des conditions aussi favorables ; nulle part, on ne peut espérer des résultats agricoles plus importants, plus prompts, plus assurés.

Là, tout a été, pour ainsi dire, préparé d'avance par la nature avec une prévoyance infinie. Les terres sont des terres d'alluvion de première qualité; le Rhône offre, pour l'irrigation, des eaux dont l'excellence est proverbiale ; enfin, la chaleur du climat détermine et entretient, partout où pénètre l'humidité, une puissante végétation à peine suspendue pendant deux mois de l'année. On a donc à sa disposition Veau, la terre et la chaleur, ces trois éléments essentiels de l'abondance en fait de production rurale.

Ainsi se présentent, réunies au plus haut degré, toutes les exigences d'une bonne et fructueuse agriculture, toutes les conditions d'une extrême fertilité, toutes les sources d'une grande richesse territoriale.

En un mot, l'amélioration agricole du delta du Rhône est un problème dont les termes peuvent être ainsi posés :

« Etant donnés un sol vierge composé de terres d'alluvion de qualité supérieure., le climat le plus beau, le plus hâtif de l'Europe, les eaux les plus fertilisantes, les plus riches en humus, en détritus de toutes sortes ; étant donnés, en outre, des débouchés illimités et des voies de communication éminemment économiques, quels résultats peut-on légitimement .espérer?»

L'inconnue n'est pas difficile à dégager.

« Deux d'humidité multipliés par deux de chaleur font quatre, dit M. Auguste de Gasparin dans son intéressant mémoire sur le plan incline considéré comme grande machine agricole ; mais quatre d'humidité multipliés par quatre dé chaleur font seize; voilà le Nord, voilà le Midi. »

On croirait ces lignes écrites pour le delta du Rhône.

D'un autre côté, l'admirable situation du delta/à côté du port Saint- Louis et du bassin maritime du Rhône, sur la route des Indes, en un point unique où l'industrie est appelée à prendre un développement immense, lui ouvre une perspective de progrès vraiment indéfinie.

En attendant, malgré tant de ressources, tant d'éléments d'avenir, les deux tiers au moins de cette vaste contrée sont encore à peu près incultes et déserts.

Comme les diverses alluvions dont elle est formée ont été déposées au sein de la mer, ces alluvioûs se sont imprégnées d'une forte quantité de sel marin qui neutralise leur fécondité naturelle.

Aussi, la plus grande partie du pays est-elle abandonnée au pacage des moutons, et, dans le voisinage de la Méditerranée, à la dépaissance des bœufs et des chevaux plus ou moins sauvages qui errent dans ces solitudes comme dans les pampas de l'Amérique méridionale.

Telle est la manière dont sont encore exploitées, de nos jours, en pleine France, sur les bords de l'un des premiers fleuves de l'Europe, à côté de la Méditerranée, des terres qui pourraient aisément devenir les terres les pl,us productives de notre territoire. L'ignorance Ta engendrée ; la routine la propage ; la paresse et l'indifférence la maintiennent. C'est l'agriculture d'Abraham et de Jacob, la barbarie au cœur de la civilisation.

Cet état est dû à deux causes :

L'isolement du pays ;

La salure du sol.

La création du port Saint- Louis et l'amélioration du Rhône maritime, deux entreprises qui, en appelant dans le pays la vie et les capitaux dont il est privé, hâteront la régénération agricole du delta du Rhône, feront disparaître la première de ces causes ;

Un bon système de dessèchement et d'arrosage supprimera la seconde.

Le système est fort simple; on élève l'eau du Rhône par des machines, et on la répand sur le sol après un labour préalable ; l'eau dissout le sel et l'entraîne avec elle en s'écoulant par les canaux de dessèchement. . Cette opération faite, la terre est dessalée, et devient propre à toutes les cultures.

Quatre ou cinq mois d'irrigation soutenue suffisent pour amener ce résultat.

Qui n'en a pas été témoin ne saurait se figurer les effets de l'arrosage sur ce sol en apparence si ingrat et cependant si admirablement doué.

Pour se faire une idée de sa fertilité native, il faut voir les rives immédiates du Rhône où l'action des eaux douces a dessalé et vivifié la terre. Là, de magnifiques prairies, des vignes qui donnent d'abondantes récoltes, des froments qui rendent 12 et 15 pour un d'un grain d'une

qualité supérieure, des bouquets de bois qui ressemblent aux forêts vierges du Nouveau Monde, avec leurs lianes grimpantes et leur exubérante végétation, des jardins qui frappent d'étonnement le visiteur, prouvent ce que Ton pourrait obtenir avec de pareils éléments de production.

Des tentatives pour l'amélioration du delta ont été faites à diverses époques ; mais, imparfaitement conçues, comme il arrive presque toujours dans les débuts, ou n'ayant à leur disposition ni les instruments convenables, ni les ressources nécessaires, ces tentatives n'ont amené qu'une réussite incomplète.

L'exemple, toutefois, n'a pas été perdu ; et, dans ces dernières années, des exploitations nouvelles, profitant de l'expérience acquise et des perfectionnements introduits dans le matériel agricole et dans les appareils mécaniques, ont obtenu les résultats les plus satisfaisants.

Dorénavant, le mouvement est donné, et se propage rapidement. Les exploitations vont chaque année en augmentant. Des fermiers ont plus que décuplé le produit des terres sur lesquelles ils ont opéré ; et leurs voisins, témoins de cette transformation, s'empressent, dans la mesure des moyens dont ils disposent, de les imiter.

L'irrigation combinée avec un bon assèchement du sol est partout la base de ces utiles et intéressants travaux.

Le pays, où l'on ne voyait, il y a peu d'années encore, que les outils agricoles les plus primitifs, emploie aujourd'hui les instruments les plus perfectionnés : les locomobiles, les pompes à vapeur, les machines à battre, les faneuses, les moissonneuses, etc.

Une compaguie qui possède un magnifique domaine de plus de 2,000 hectares situé en face du port Saint-Louis, la Compagnie agricole de Lesquineau, vient d'appliquer la puissante charrue à vapeur de Fowler ; et, pour faciliter le dessalement, elle s'est servie de la culture du riz qui exige la submersion continue et continuellement renouvelée.

Ces premiers travaux ont porté sur environ 40 hectares dont la récolte a payé les frais de culture. Dans la campagne qui va s'ouvrir, la moitié recevra du blé, l'autre moitié sera plantée en vignes; et 150 nouveaux hectares seront mis en valeur. *

On créera ensuite des luzernières et des prairies arrosées pour l'élevage d'un nombreux bétail, notamment du bétail de l'Algérie. Dès à présent, des pourparlers sont engagés avec des éleveurs algériens pour

qu'ils dirigent à l'avenir, dans le bassin maritime et sur le delta du Rhône, leurs vivantes cargaisons. Nous avons déjà eu l'occasion de faire remarquer que nulle autre localité sur notre littoral méditerranéen n'est mieux disposée et mieux préparée pour les recevoir.

On comprend les résultats d'un pareil système.

100,000 hectares, au moins, sur les 150,000 dont se compose le delta du Rhône peuvent, dans un avenir prochain, acquérir une valeur décuple de celle qu'ils ont aujourd'hui, et augmenter la richesse foncière de la France de plus de quatre cents millions (1).

Mais, pour hâter ce résultat, il faudrait que le gouvernement, coordonnant ces efforts isolés, leur imprimât un caractère d'ensemble et leur donnât une impulsion énergique.

Pourquoi, par exemple, n'aiderait-il pas, au moyen d'une garantie d'intérêt, l'organisation d'une société qui se chargerait de recueillir le capital nécessaire et de s'entendre avec les propriétaires du sol pour faire rapidement jouir toute la contrée des bienfaits de l'irrigation?

Un capital de 15 à 20 millions suffirait pour cette œuvre essentiellement nationale.

Les études existent; il n'y a donc réellement qu'à vouloir, et à mettre la main à l'œuvre. Jamais les encouragements de l'Etat n'auraient été mieux justifiés.

Quand on songe aux gigantesques travaux entrepris par les Hollandais pour mettre en valeur un sol qu'ils sont forcés de conquérir sur la mer, on éprouve un sentiment de honte à voir que rien n'a été fait, chez nous, jusqu'à ce jour, pour la régénération d'un immense territoire créé de longue date, par la nature elle-même, situé sous un ciel tout autrement propice que celui de la Hollande, et ne demandant que de faibles et

• (1) La moitié au moins de cette immense surface pourrait être plantée en vignes qui, facilement irrigables, et susceptibles de donner 150 à 200 hectolitres par hectare, augmenteraient la richesse foncière de la France, non plus seulement de quatre cents millions, mais d'un capital trois ou quatre fois plus considérable.

Cette opération, dans tous les cas, serait infiniment plus rationnelle et plus productive que le fantastique projet de canal d'irrigation proposé par M. Dumont, lequel coûterait quinze ou peut-être même vingt fois davantage, et dont l'effet le plus certain serait de compromettre à jamais la navigation du Rhône, et, avec elle, celle de toute la grande ligne navigable qui réunit la Manche à la Méditerranée.

On sait, d'ailleurs, que toutes les Chambres de commerce du bassin du Rhône, sans exception, se sont énergiquement prononcées cDntre ce dangereux, projet qui pourrait porter un coup si funeste à notre industrie et à notre commerce.

faciles efforts pour rendre au centuple les sacrifices qu'il aurait coûtés (1).

Rappelons qu'il s'agit d'enrichir la France d'une valeur foncière de plus de quatre cents millions.

Un pareil résultat vaut la peine qu'on y songe.

Ce projet, du moins, n'est ni ruineux ni chimérique, et ne le cède à nul autre en utilité-

Ci) Qui n'a entendu parler de* immenses travaux de ce peuple aussi grand par ses œuvres que petit par son territoire ?

C'est à lui que l'on doit la plus grande entreprise d'assèchement que Ton ait exécutée non pas seulement en Hollande mais dans le monde entier : la mise à sec de la mer de Haarlem.

La surface à dessécher dépassait 180 kilomètres carrés (18,000 hectares) ; et la profon deur moyenne des eaux était de 4 mètres.

Onze pompes, élevant 66 mètres cubes d'eau par seconde, furent employées à ce travail, et pendant les trenet-neuf mois qu'il dura, rejetèrent dans la mer 925 millions de mètres cubes d'eau, c'est-à-dire la masse liquide du lac augmentée des eaux de pluie et d'infiltration .

La Hollande prépare en ce moment une nouvelle entreprise qui surpasse tout ce qui s'est fait jusqu'à ce jour : le dessèchement partiel du Zuiderzée. Le territoire à conquérir ne comprend pas moins de 1960,70 kilomètres carrés (196,070 hectares) destinés à former une douzième province du royaume, non la moindre en étendue.

Eu évaluant à 3 m , 50 la profondeur moyenne des eaux du Zuiderzée méridional, c'est une quantité de près de 70 milliards de mètres cubes que les machines à vapeur auraient à élever, sans compter les 1,500 millions de métrés cubes que les pluies déversent chaque année dans ce bassin.

Pour assécher en deux années le sol de la future province, les machines d'épuisement devraient être assez puissantes pour rejeter dans la mer environ 300 mètres cubes d'eau par seconde, six fois le volume de la Seine à son étiage sous les ponts de Paris.

La dépense totale, en y comprenant la construction des routes et des chemins ainsi que le creusement des canaux et des fossés est évaluée à plus de 400 millions.

Le prix de l'hectare conquis sur la mer reviendrait ainsi à un peu plus de 2,000 francs, somme bien inférieure au prix des bonnes terres en Hollande. (Ces détails sont empruntés a l'excellente Géographie de M. Elysée Reclus.)

Que ne ferait pas un tel peuple du delta du Rhône, s'il le possédait?

Hélas! nous ne sommes pas des Hollandais.

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