UK MOT QU'ON ME REDIT
Un mot qu'on me redit, mot léger, mais perfide,
Te contriste et te blesse, ô mon Ame candide ;
Ce mot tombé de loin, tu ne l'attendais pas :
Fuyant, jeune, l'arène et ta part aux ébats,
Soustraite à tous jaloux en ta cellule obscure,
Il te semblait qu'on dût t'y laisser sans injure,
Et qu'il convenait mal au parvenu puissant,
Quand on se tait sur lui, d'aller nous rabaissant,
Comme si, dans sa brigue, il lui restait encore
Le loisir d'insulter à l'oubli que j'adore !
Tu te plains donc, mon Ame ! . . . oui . . mais attends un peu ;
Avant de t'émouvoir, avant de prendre feu
Et de troubler ta paix pour un long jour peut-être,
Rentrons en nous, mon Ame, et cherchons à connaître
128 LIVRE d'AîIOCII
Si, purs du vice altiei* qui nous choque d'abord, Nous n'aurions pas le nôtre, avec nous plus d'accord: Car ces coureurs qu'un Styx agite sur ses rives, Au festin du pouvoir ces acharnés convives, Relevant d'un long jeûne, étonnés, et collant A leur sueur d'hier un velours insolent,... Leurs excès partent tous d'une fièvre agissante ; Une plus calme vie aisément s'en exempte ; Mais les écueils réels de cet autre coté Sont ceux de la paresse et de la volupté. Les as-tu fuis, ceux-là? Sonde-toi bien, mon Ame : Et si, sans chercher loin, tu rapportes le blâme, Si, malgré ton timide effort et ma rougeur, La nef dormit longtemps en un limon rongeur, Si la brise du soir assoupit trop nos voiles, Si la nuit bien souvent eut pour nous trop d'étoiles, Si jusque sous l'Amour, astre aux feux blanchissants, Des assauts ténébreux enveloppent mes sens, Ah ! plutôt que d'ouvrir libre cours à ta plainte Et de frémir d'orgueil sous quelque injuste atteinte, O mon Ame, dis-toi les vrais points non touchés, Redeviens saine et sainte à ces endroits cachés ;
UN MOT QU'ON ME KliDIT... 129
Et quand tu sentiras ta guérison entière, Alors il sera temps, Ame innocente et fière, D'opposer ton murmure aux propos du dehors ; Mais à cette heure aussi, riche des seuls trésors, Maîtresse de ta pleine et douce conscience, Le facile pardon vaincra l'impatience ; Tu plaindras nos puissants d'être peu généreux ; Leur dédain, en tombant, t'affligera sur eux ; Et, si quelque amertume en toi s'élève et crie, Ce sera pure offrande à ce Dieu que tout prie !
Et l'Univers, qui, dans son large tour, Voit courir tant de mers et fleurir tant de terres, Sans savoir où tomber, tombera quelque jour !
Maynard.
Quis mundum copiât locus ?
Sénèquk {Hercule sur l'Œta, act. III).
Volupté, Volupté traîtresse, Qui toujours reviens et séduis, Qui, sur le soir de la jeunesse, Encore appesantis mes nuits ;
Qui n'as qu'à vouloir ton esclave, Et, comme autrefois, l'enlaçant, Fais fuir l'étude déjà grave Et le calme recommençant ;
132 livre d'amouk
Désastre, amertume et ruine,
Plaie à des lianes toujours rouverts,
Si j'ai senti ton mal qui mine
Et tous les dons que tu nous perds,
Oh ! du moins, Volupté fatale, Il est en toi de grands secrets !
Car trop d'innocence s'exhale Souvent en trop joyeux attraits ;
De ton délire une âme avare Garde à tout des voiles plus beaux ; Et, comme au printemps qui répare Des fleurs dérobent les tombeaux.
Chaque illusion renaît vite Au cœur sobre et longtemps sevré; On aime, on s'enchante, on s'irrite ; On renage au fleuve azuré.
Oh ! du moins, Volupté pâlie, Tu romps toute fausse lueur ; Par toi, quelle mélancolie, Reflet plus vrai, sinon meilleur !
Comme, après ta mordante rage Et tes vifs aiguillons passés, Dans la langueur qui suit l'outrage, Le lendemain des sens lassés,
Oh ! comme alors la vue errante Saisit le monde en un vrai jour !
Quelle lumière indiflérente Glisse, pénètre tour à tour,
Ote son fard à chaque aurore, Nous fait voir au changeant tableau La fleur mourir après éclore, Et le gravier dans la belle eau !
Comme on sent la mort sous la vie ! Comme on n'épouse aucune ardeur !
Comme le peu que signifie, Entêté de sa propre odeur,
L'orgueil humain avec ses haines, Et les mensonges des partis, Et tant d'assertions hautaines, Ne nous sont que bruits amortis !
Quelle lente et ferme sagesse Vaudrait pour son plus chaste amant Ce jour aisé qui nous caresse Comme un astre pâle et clément,
Comme un astre sans étincelle, Sans terreur ni feux courroucés, Mais funèbre, et qui nous révèle La fin des mondes commencés ?
Penser rêveur et non morose, Et qui nous incline à la mort !
Tendre tiédeur qui nous dispose Et qui détache sans effort !
Oh ! sous le couchant qui s'abaisse,
Ces soirs des jours voluptueux,
Avec douceur, avec tristesse,
L'œil en pleurs, comme on consent mieux,
Comme on consent, de la colline, A descendre aussi pas à pas Le déclin où tout s'achemine, La pente où ne manquera pas
Tout ce qui fut beau, ce qu'on aime, Objets légers, êtres plus chers, Pyrrha, Lydé, Laure elle-même, Où va lui-même l'Univers !