‹ Livre d'amourChapitre 3 sur 47 · INVOCATION · texte numérisé non relu

INVOCATION

Saepe venit rnagno fœnore tardus

Amor.

PROPERGE.

Ils m'ont dit, ces mortels en qui toujours j'ai foi, Ceux qui savent le Ciel et l'homme mieux que moi; Ces poètes divins que le génie inspire Et qu'au livre du cœur, dès l'enfance, il fait lire; D'Ossian, de Milton, jeune postérité, Qui sans cheveux blanchis, sans longue cécité, Introduits de bonne heure au parvis des cantiques, Ont dans leur voix l'accent des vieillards prophétiques; Ils m'ont dit, me voyant dans mon âme enfermé, Malade et dévoré de n'avoir point aimé, Morne, les yeux éteints, frappant cette poitrine D'où jamais n'a jailli la flamme qui la mine,

Et me plaignant au Ciel du mal qui me tuera : o Enfant, relève-toi, l<m heure sonnera ! ■ Va, si tu veux aimer, lu n'as point passé l'âge ; » Si le calme te pèse, espère encor l'orage. » Ton printemps fut trop doux, attends les mois d'été » Vienne, vienne l'ardeur de la virilité, » Et sans plus t'exhaler en pleurs imaginaires, » Sous des torrents de feux, au milieu des tonnerres, » Le cœur par tous les points saignant, tu sentiras » Au seuil de la beauté, sous ses pieds, dans ses bras » Tout ce qu'avait d'heureux ton indolente peine » Au prix de cet excès de la souffrance humaine. » Car l'amour vrai, tardif, qui mûrit en son temps, y Vois-tu, n'est pas semblable à celui de vingt ans, » Que jette la jeunesse en sa première sève, » Au blond duvet, vermeil, et doré comme un rêve ; » C'est un amour profond, amer, désespéré, » C'est le dernier, l'unique ; — on dit moins, fen mourrai » On en meurt; — un amour armé de jalousie, » Consumant tout, honneur et gloire et poésie ; » Sans douceurs et sans miel, capable de poison. » Et pour toute la vie égarant la raison. »

INVOCATION 2b

Voilà ce qu'ils m'ont dit, ceux qui connaissent l'a me ;

Je les crois, et j'attends la tempête et la flamme ;

Je cherche autour de moi, comme un homme averti,

Demandant à mon cœur : « Nai-je donc rien senti ? »

Et comme, l'autre soir, quittant la causerie

D'une femme pudique et saintement chérie,

Heureux de son sourire et de ses doigts baisés,

Je revenais, la lèvre et le front embrasés ;

Comme, en mille détours, la flatteuse insomnie

Faisait luire à mes yeux son image bénie,

Et qu'à travers un bois, volant pour la saisir,

Mon àme se prenait aux ronces du désir,

Un moment j'espérai que, fondant sur sa proie,

Amour me déchirait, et j'en eus grande joie.

Mais tout s'évanouit bientôt dans le sommeil,

Et je ne sentais plus de blessure au réveil.

Amour, où donc es-tu? descends, vautour sublime ; J'étalerai mon cœur pour qu'il soit ta victime ; Je t'ouvrirai ma veine et mon flanc tout fumant ; Docile à ton essor, comme un crédule amant, J'irai, j'irai partout où montera ton aile ;

Je chérirai sans fin ta morsure éternelle.

Tu me seras léger et doux, maître adoré !

Jamais gazon flétri, jamais sable altéré,

Jamais guerriers mourants dont la plaine est jonchée

N'ont plus avidement bu la pluie épanchée

Que moi, rôdant, la nuit, aux lieux les plus déserts,

Je ne boirai mes pleurs cuisants, mes pleurs amers.

Oui, môme sans bonheur, même sans espérance,

Quelque passion folle, abîme de souffrance,

Quelque amour désastreux, fléau de tout devoir ;

Oui, pourvu qu'il déchaîne en moi tout son pouvoir,

Pourvu que bien avant dans ma chair il se plonge,

Qu'il aiguise mes jours et sans pitié me ronge ;

Qu'importe? je l'accepte et je m'attache à lui.

Plus de fade langueur, de vague et mol ennui;

La tempête, en soufflant dans une âme élargie,

Des hautes facultés rallume l'énergie ;

La foudre éclate en nous, et si l'homme est vaincu,

Avant de succomber, du moins il a vécu,

n'avoir qu'un seul désir... 27

N'avoir qu'un seul désir, n'aimer qu'un être au monde,

L'aimer d'amour ardente, idéale et profonde ;

Voir presque tous les jours, et souvent sans témoins,

Cette beauté, l'objet de mes uniques soins ;

Lui parler longuement des doux secrets de l'âme,

De l'une et l'autre vie ; et, sitôt que la flamme

Qui sort de son regard s'est trop mêlée au mien,

Ralentir tout à coup le rapide entretien ;

Sous ma paupière en pleurs noyer mon étincelle ;

Refouler les torrents de mon cœur qui ruisselle ;

Me taire, ou lui parler d'un accent moins aimant,

De peur de donner jour à l'attendrissement ;

— Ou bien quand, près de moi, muette, indifférente,

Elle livre au hasard sa rêverie errante,

Moi devant qui toujours elle est seule, elle est tout,

Être là comme un meuble, en silence, debout ;

N'oser, mémo d'un mot, ramener sa pensée, Mais grossir lentement ma douleur amassée, El quand j'ai le cœur plein, sortir au désespoir, — Sortir, — pour que peut-être elle songe, le soir, Que je fus bien distrait, bien ennuyé près d'elle, Pour que je lui paraisse un ami peu fidèle, Et que, si quelque absence un jour nous séparait, A m 'oublier longtemps elle ait moins de regret ; Vivre ainsi, se gêner, mentir à ce qu'on aime ; Enchaîner cet aveu qui vole de lui-même ; Mordre sa lèvre en sang, pétrifier ses yeux ; En pâlir, en mourir,... — et sentir que c'est mieux !

oh! que son jeune cœur... 29

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