HORACE
Par un clés gais matins de l'avril le plus doux, Vers onze heures, j'allais, rêveur, au rendez-vous, Sans hâte, et du soleil, au bon côté des rues, Essuyant pas à pas les tiédeurs reparues, M'arrêtant aux rayons comme aux blés le glaneur : Il est mieux de marcher lentement au bonheur. Mais voici qu'en songeant, un détour téméraire, Un caprice me pousse au seuil de mon libraire, Et là Ballanche était, Ballanche, fils d'Hébal, Fils d'Orphée, empêché dans un siècle inégal, Et qui, d'un imprimeur en quête dès l'aurore, Voit sa Thèbes pendante et ne pourra la clore. — « Oh ! bonjour; vous voilà. De quel côté, dit-il,
146 LIVUE d'amour
Allez-vous ? » — Et déjà je sentais le péril :
— « Je suis pressé, je cours. » — Mais vainement j'élude
« Je vous suis », m'a-t-il dit avec béatitude.
Il le faut : nous marchons ; à son pas enchaîné.
J'avais la demi-heure, et je me résignai.
Oh ! si tu n'as pas vu le personnage, Amie,
Si tu n'as pas dix fois ouï sa bonhomie,
Tu te figures mal le sort et les malheurs,
Et les tiraillements et les lutins railleurs
D'un amoureux, tandis que Ballanche s'explique.
Jamais je ne l'ai vu si palingénésique,
Si lent dans sa parole et dans sa fluxion,
Si traînant à franchir l'initiation.
Comme à l'Egyptien sous la funèbre voûte,
Chaque coin me semblait un degré qu'on redoute,
Une épreuve, un écueil, un dur cap à doubler.
Et ton poète aussi venait se rappeler,
Régnier, — et ton plaideur, Horace, — et me sourire
Et du bout de leur trait attiser mon martyre !
Certes dans ce moment, plaideur, rimeur outré,
Humanitaire enfin, j'eusse tout préféré,
Tout, excepté Cousin qui jamais ne vous lâche !