‹ Livre d'amourChapitre 5 sur 47 · L'ENFANCE D'ADÈLE · texte numérisé non relu

L'ENFANCE D'ADÈLE

Tout se passe au fond de notre cœur, et c'est notre cœur seul qui donne à tout l'existence et la réalité.

BA.LLANCHE.

Elle est là, mon Adèle, oh ! je me la figure,

Elle est là, je la vois, clans la vague posture

D'une femme qui rêve, étendue à demi ;

Le sombre époux l'enferme, elle rêve à l'Ami ;

Elle se dit qu'il l'aime et qu'il n'aime rien qu'elle,

Qu'il veille obstinément sur l'amante fidèle,

Qu'il l'avertit de vivre et de tout espérer,

De ne plus obscurcir ses doux yeux à pleurer,

Mais de s'ouvrir d'avance à la saison heureuse :

Que l'amour patient, à petit bruit, se creuse Mille détours certains par où va son ennui, Qu'obstacles et soupçons, tout s'use devant lui, Et qu'en un cœur désert tarit la jalousie Plus vite qu'en deux cœurs ses torrents d'ambroisie. Le regard du jaloux s'aveugle en quelques jours; Les amants se font signe et s'entendent toujours. Voilà ce qu'elle songe, o mon Adèle aimée ; Et son front s'éclaircit, et sa joue enflammée Se tempère ; un air pur rend la vie à son sein ; Sa tète penche et flotte au velours du coussin, Blanche sur cette pourpre, indolemment sereine, Et comme on nous a peint Didon, la belle reine. Et cependant combien, sous ces brillants cheveux, Sous ce front d'où s'enfuit tout nuage orageux, Sous ce double réseau des paupières baissées D'où scintillent au bord les pleurs et les pensées, Combien, sous cet aspect d'un calme recueilli, Sous ce voile ondoyant d'espérance et d'oubli, Avec ces airs distraits, cette démarche oisive Faite pour s'égarer au penchant d'une rive, Ces beaux pieds réservés aux tissus les plus doux,

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Sinon aux baisers nus d'un amant à genoux, Combien, sous ces trésors et leurs fraîches merveilles, D'affreux tourments déjà, combien d'ardentes veilles î Car l'amour forcené, pauvres femmes, vous prend, N'importe où, vierge, épouse ou mère, allant, courant Théâtre et bals, assise au foyer domestique (1), Et malgré vos remords, vos cris, folle ou pudique, Vous enlace cent fois et vous tord dans ses nœuds ! Mais que c'est pis sous l'œil d'un maître soupçonneux, Adèle ! tendre agneau ! que de luttes dans l'ombre, Quand ton lion jaloux, hors de lui, la voix sombre, Revenait usurpant sa place à ton côté, Redemandait son droit, sa part dans ta beauté, Et qu'en ses bras de fer, brisée, évanouie, Tu retrouvais toujours quelque ruse inouie Pour te garder fidèle au timide vainqueur Qui ne veut et n'aura rien de toi que ton cœur !

Va ! je te sens, Amie ; et ton secret supplice, Tes torrents refoulés, silence, sacrifice,

(1) Se rappeler Théocrite, Idylle II, vers 135.

Mystère inaccompli qui gêne à renfermer,

Vœux, soupirs, sein brûlant en proie au mal d'aimer,

Paupière appesantie, immense, ouverte à peine,

Mariant sa noirceur à des sourcils d'ébène,

Larmes fixes luisant dans des yeux embrasés,

Lèvre aride ayant soif d'aveux et de baisers,

Puis les sensations d'étincelles errantes,

Tout le sang qui fourmille et des langueurs mourantes.

Va, je te sais, Amie ; au prisme de ma foi,

Au miroir de mon cœur, je te contemple en moi ;

Absent, j'ai là ta vie illuminée et peinte ;

Là, nuit et jour, j'entends chaque pas, chaque plainte,

Et tu ne peux rien dire, imaginer, sentir,

Qui n'y vienne à l'instant briller ou retentir.

Ainsi, quand, notre espoir, ta tante l'Espagnole,

Qui connut trop l'amour pour l'estimer frivole,

Arrive, t'apportant un message adoré,

Je crois te voir bondir comme un faon altéré,

La presser, l'embrasser, et, si de chambre en chambre

Elle fuit, tu la suis tremblant de chaque membre,

Comme ce faon suivrait dans les bois de Windsor

Sa mère, implorant d'elle un peu de lait encor.

L ENFANCE D ADELE

Ce que j'ai dit (1), ce que j'ai fait, et mon visage, Et mon accent, s'il a semblé de bon présage, Tu veux tout ; pour te plaire il faut tout repasser, Et, quand on a tout dit, tu veux recommencer. N'est-ce pas vrai, dis-moi? dis si mon cœur devine Et ton acre insomnie, et ta joie enfantine, Et durant tes oublis, aux instants les meilleurs, Ton souris négligent égaré dans les pleurs. Non, tant d'amour n'est pas de ces tièdes contrées, Paris ne mûrit point ces passions sacrées ; Son soleil est trop froid et son monde trop vain. Femme, où donc as-tu pris ta part du feu divin ? Où posa ton berceau ? quel soleil d'Idumée Féconda longuement ton enfance embaumée, Et du plus chaud arôme et du plus doux poison Couva le sourd mélange au fond de ta raison ? Où naissent les beautés pareilles à la tienne ? Où sont les pas traînants, l'allure ionienne, Les noirs cheveux lustrés sur un col obscurci, L'œil aigu d'épervier armant un fier sourcil,

(1) Ainsi Médée dans le poème des Argonautes, livre III, rers 454.

3fi LIVRE D'AMOUR

— Oui, d'un jeune épervier qui s'étonne et se dresse, —

Tout le reste ineffable en douceur et paresse ?

Où sont (es sœurs enfin? je me le dis souvent.

Un jour, un voyageur revenu du Levant,

A ton type hardi crut voir une Maltaise.

Moi, ton âme plutôt me dit sainte Thérèse,

Trop tendre, et s'immolant, et, le corps consumé,

Jonchant la dalle humide aux pieds du Bien-aimé ;

Ou Celle, — Celle encor du couvent près du Tage,

Qu'un regard d'étranger atteignit au passage,

Et qui, depuis ce jour où vola son aveu,

N'adora que l'ingrat à l'autel de son Dieu (1).

Mais, pour qu'en tout ceci tu sois juge suprême,

Je le vais raconter ton enfance à toi-même.

Quoi qu'il semble d'abord, elle est née à Paris. D'un lait paisible et doux ses premiers ans nourris, Tous pareils, n'eurent point de couleur ni dénombre ; Les gouttes, sans compter, passaient, glissaient dans l'on Avant de luire au jour, l'onde s'amoncela ;

(1) La Religieuse portugaise.

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Avant cTétinceler, le beau fruit se voila. La Rêveuse, longtemps muette, enveloppée, De chants intérieurs n'eut point l'âme occupée, Et ses pleurs éternels qu'en vain l'on essuyait Disaient que quelque chose en elle s'ennuyait. Seulement au berceau de l'enfance pleureuse Une mère veillait, de sa fille amoureuse, Et, calmant chaque fois les ennuis apaisés, Faisait tous ces sanglots expirer en baisers ; Baisers, fureur de mère, ardeur qui rassasie, Et, pour mûrir un cœur, vaut les soleils d'Asie ! Le reste peu riant, et sévère alentour : Une maison d'Etat, — front terne, vaste cour, Longs corridors menant aux salles de justice, Où l'on ne peut marcher qu'au loin ne retentisse, Comme d'un bruit de flots, le pavé gémissant ; Des escaliers croisés, jamais n'aboutissant ; Un jardin sans fraîcheur et de peu de verdure, Côtoyant longuement l'enceinte qui le mure ; — C'eût été là le lieu de tes premiers ébats ; Mais, nonchalante Enfant, toi, tu ne jouais pas. \ux groupes turbulents où t'appelait ton frère,

Tu préférais la chambre et ne pas te distraire ; El te sentant déjà le cœur plus contristé Les jours Je grand soleil et de joyeux été, Lente et gauche à l'aiguille, aux atours insensible, Egarée à poursuivre une idée indicible (1),

— Une lèvre en avant, comme pour s'adresser,

— L'œil fixe, la paupière oubliant de glisser, — Tu demeurais ainsi, tant que dans ce silence Mille pleurs débordés te faisaient violence ! Qu'avais-tu donc, Enfant, et que regardais-tu ? — D'enfance, mon Adèle, — elle n'en a pas eu ; Elle n'a point connu la gaîté matinale,

Mêlé sa jeune voix aux chants que l'aube exhale, Pillé la haie en fleurs et le premier fruit mûr, Ou bondi, blanc chevreau qu'enivre un lait trop pur. Ce temps-là fut pour elle un long vide, une attente ; Nul prélude en son être avant l'heure éclatante ; Rien n'y devait briller qu'à la haute clarté, Et la grâce elle-même attendit la beauté.

(1) « Je ne me rappelle pas m'ètre jamais ennuyée, tant j'ai toujours eu un monde à moi. » {Fragment du roman ébauché.)

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Parfois c'est un rideau de pluie et de nuages Qui voile ainsi l'aurore aux profonds paysages, Pour leur ouvrir bientôt plus de ciel et d'azur. Parfois quelque forêt, du front d'un mont obscur, Domine la vallée au levant, l'environne, Et prolonge la nuit sous sa morne couronne. L'ombre est froide à porter, l'eau ruisselle au gazon, Tant que l'astre n'a pas gravi son horizon ; Mais, dès qu'il l'a gravi, sa lumière jalouse Ne souffre déjà plus les jeux sur la pelouse ; Et, c'est l'heure, au logis, du travail commencé, Du livre à lire seule et du store baissé.

Et l'Enfance s'en va, jusqu'au bout contenue, Ignorant sa corbeille à son épaule nue, Et n'en laissant tomber sur l'âge qui la suit Que l'ingénuité dont le parfum survit.

Les souvenirs d'alors sont une vague histoire ; De ces temps mon Adèle a peu gardé mémoire ; Elle sait que de place elle a changé deux fois, Qu'elle fut en Bretagne, à Nantes, quelques mois :

Mais le port, les bateaux dont la mer est semée,

Les bords épanouis de la Loire animée

('.lissèrent, et son âme «à peine s'y tourna.

A Naples, où plus tard sa mère remmena,

Ce fut le môme oubli, la même indifférence -,

Le spectacle des lieux la laissa comme en France.

Elle ne marquait pas ce curieux désir,

Illusion d'enfant, de vouloir tout saisir.

Les lacs, les cieux profonds, leur lumière éternelle,

Se mêlaient sans étreinte à sa vague prunelle,

Et rien ne s'y fixa que, le long des chemins,

D'avoir vu, tout un jour, les tètes et les mains

Des brigands du pays, victimes démembrées,

Qu'un vainqueur étalait à l'effroi des contrées.

Ses yeux prirent dès lors un air d'étonnement,

Son visage romain rêva plus gravement,

Et quand on atteignit Naples la fortunée,

Où son père attendait notre Adèle étonnée,

Dès qu'on fut de voiture au logis descendu,

Elle, distraite encor, le regard suspendu,

Déjà dorée au front et l'épaule brunie,

Par instinct, tout d'abord, de naïve harmonie,

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Et pour songer à l'aise en ces lieux étrangers, Alla droit au jardin sous un bois d'orangers.

Aux plus sereins moments de mes heures profondes, J'ai discerné toujours en celui-ci deux mondes : D'un côté, les objets, les formes, les couleurs ; Ce qui saisit les yeux et répand l'âme ailleurs ; Les climats enchantés, les fleurs que la Nature Tresse en mille façons aux plis de sa ceinture ; L'Art, debout, radieux avec ses monuments, L'Histoire et du passé les retentissements, Le Siècle, ce qu'il a de haut ou de frivole ; Voir et savoir enfin, appliquer sa parole Et ses sens et son être aux choses du dehors ; Jouir des lieux, des temps ; au drame humain d'alors Avec grâce applaudir ou se joindre avec transes ; Poursuivre, oiseau léger, l'éclat des apparences, Et bien des fois déçu, tout froissé des filets, Croire encore aux échos et voler aux reflets ; A chaque mouvement où l'univers se joue Se pencher, curieux, aux rayons de sa roue,

Môme y porter la main jusqu'à s'en repentir;

— D'un côté, tout cela ; — de l'autre, aimer, sentir !

Sentir et vivre en soi, n'avoir rien qui s'enlève, Posséder son foyer, sa lumière et sa sève ; Aller au fond d'abord, et sous ce monde-ci En toucher un plus simple et par l'autre obscurci ; Ne voir en nos Edens que voile et que nuages, N'y pas regarder plus qu'aux grossières images Qu'à sa mère l'enfant montre et fait admirer ; Se taire, mal entendre, oublier, ignorer; Savoir, sans avoir vu, ce que tout signifie ; Par la porte d'ivoire être entré dans la vie ; Garder, loin des passants, le jour intérieur Qui donne de bien loin sur un soleil meilleur ; Et, sans se dissiper aux folles étincelles, Sans heurter à la vitre et s'y briser les ailes, Demeurer en son lieu, certaine du retour, Et s'asseoir dès l'entrée en attendant l'Amour !

Ainsi dès leur enfance Adèle et ses pareilles.

— Nous tous, enfants émus d'un âge de merveilles,

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Bercés sous l'étendard aux salves des canons,

Des combats d'outre-Rhin balbutiant les noms,

Nous avons souvenir de plus d'une journée

Où l'Empire leva sa tête couronnée ;

Quelque magnificence, une armée, un convoi,

Un Te Deum ardent, la naissance d'un Roi ;

Et l'Empereur lui-même, au moment des campagnes,

11 passait dénombrant les aigles, ses compagnes;

Du geste il saluait tout un peuple au départ,

Et moi, qui parle ici, mon front eut son regard !

— Adèle fut absente à ces pompes d'Empire,

Nul casque éblouissant n'attira son sourire,

Et l'âge entier d'airain ne put rien imprimer

En son âme noyée aux approches d'aimer.

Aime donc, n'attends plus, Enfant, et sois aimée ; Et puisqu'aux autres soins ton enfance est fermée, Epanche ton amour, — vers ta mère d'abord ; Rends-lui tous ses baisers, pressentiment de mort ; Pends-toi bien à ce cou qui jamais ne se lasse, A ce bras le plus pur qui jamais nous enlace ; Livre-lui tes cheveux peignés sur ses genoux

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Pour qu'elle seule au monde y touche avant l'époux ; Marchant à son côté, sois heureuse, sois fière ; Hâte-toi, le mal vient et charge sa paupière ; Aime à dormir près d'elle, et pour elle à prier. Adore le Dieu bon, aux petits familier ; Après un mois parfait de sainte obéissance Et de redoublement de craintive innocence, Ose au pied de l'autel, tremblante de ferveur, Sur ta langue sans fraude appeler ton Sauveur : Sincère volupté que toute âme a sentie ! Premier soupir d'un cœur, première Eucharistie ! Aime encor, c'est le temps avant les jours d'été, Aime ta jeune amie, à la tendre beauté ; Incline ton doux front sur ses mains que tu serres, Inonde-la souvent de tes larmes légères, Bel ange qui s'en va, vierge de Raphaël Qui déjà te chérit comme ta sœur du ciel. C'est l'heure de l'aimer, car tu vois qu'elle passe (1). Et toi, pour elle, après, tu n'aurais plus de place; Bientôt un ami fort calmera tes douleurs,

(1) Cette amie d'enfance mourut jeune:

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Séchera ta rosée et tes faciles pleurs,

Et remûra longtemps les romans de tes rêves,

0 sensible Clermont, ô Princesse de Clèves !

Aime-le donc aussi, lui ! c'était mon destin

De ne pouvoir, hélas ! couronner ton matin,

Et ce passé d'ailleurs n'est plus rien que chimère;

Aime-le ; puis ta fille, aime-la, jeune mère !

Oh ! oui, qu'importe ? eux tous, ensemble ou tour à tour,

D'un vague ou d'un profond ou d'un rapide amour

Aime-les ; en ton cœur fais-toi mille retraites ;

Ouvres-y les trésors de tes sources secrètes ;

— Oui, — pourvu qu'entraînant et torrents et ruisseaux, Notre amour soit le fleuve unique, aux larges eaux ;

— Oui, — si tu m'aimes plus que l'ombre de l'amie, Que ta mère, martyre au cercueil endormie, Plus qu'un premier enfant ou qu'un suprême adieu, Que l'époux dans sa gloire, et ta fille, et ton Dieu !

— Oui, — si jusqu'à la mort, dans nos charmantes ruses, Aux plus divins moments de nos âmes confuses,

Tu me redis, le front contre mon sein qui bout : « Ami, j'ai tout senti, mais, toi, tu passes tout ! » Assez, Adèle, assez, gardons-nous du blasphème ;

Qu'un coin de ciel toujours luise aux regards que j'aime ; Craignons de trop presser le sol où vont nos pas ; Le voile humain est lourd, ne lépaississons pas ! Si la pure vertu cache un moment sa joue, Que sa ceinture d'or jamais ne se dénoue ; Qu'entre les sons brillants de l'enchanteur désir L'éternel sacrifice élève son soupir ; Que, tendre et pénitent, mélancolique, austère, Comme un chant de vigile au chœur d'un monastère, Ce soupir, triomphant des transports mal soumis, Nous apprenne à rester dans le bonheur permis! En expiation d'une trop douce chaîne, Acceptons-en ce point de souffrance et de gêne. Toi surtout, — aie en toi des protecteurs cachés, Par qui d'un chaste effort aux âmes rattachés, Nous sauvions à ton cœur toute souillure amère ; Fais-moi souvent aller au tombeau de ta mère. Ma vertu vient de toi, j'ai besoin de soutien : « Ami, conseillons-nous, m'as-tu dit, dans le bien, » Pour qu'en tous nos soucis et parmi nos orages » La pureté se voie écrite à nos visages. »

0 août 1831.

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